Dans ce qui allait être un de ses tous derniers ouvrages, son sentiment d'urgence se traduit fréquemment par le ton du pamphlet, mais aussi par une réfléxion délibérément inachevée, où des pistes sont souvent laissées ouvertes et invitent donc à poursuivre.

Comment éviter l’inflation

Hayek part des thèses autrichiennes bien connues : l’inflation est un mal absolu car elle empêche un calcul économique correct et provoque des désajustements et des « malinvestissements » qui, s’ils se prolongent, ne peuvent se résoudre que par des crises ; l’inflation résulte d’une création excessive de monnaie, et ce sont les gouvernements qui en sont responsables. Il y ajoute trois idées simples :

  1. toute personne qui peut produire de la monnaie a intérêt à en produire le plus possible ;

  2. la monnaie est un bien comme un autre ;

  3. pour tous les autres biens, ce qui ajuste la production aux besoins, c’est la concurrence.

Il en conclut que la stabilité monétaire serait mieux assurée par un régime de libre concurrence entre monnaies que par l’actuelle gestion étatique, et s’attache à le montrer en analysant ce qui se passerait vraisemblablement si les pays du Marché Commun s’engageaient réciproquement à ne plus mettre aucun obstacle à la libre circulation sur leurs territoires de leurs monnaies nationales ni au libre exercice de l’activité bancaire2.

Hayek admet d’emblée le caractère utopique de cette proposition. Contrairement à la monnaie unique, elle est certes extrêmement facile à mettre en place : il suffit d’abroger certaines dispositions légales ou réglementaires. Mais là est aussi l’obstacle principal. Pour simple qu’elle soit, cette action relève nécessairement des gouvernements, qui la considéreront comme suicidaire. Même si, dans un éclair de lucidité, ils l’entreprenaient, les fonctionnaires des Finances et de la Banque de France se mettraient immédiatement en grève illimitée, et le chœur des économistes crierait au fou en annonçant que ce serait l’Apocalypse économique.

Mais Hayek n’en a cure : « Je pense fortement que la tâche principale du théoricien de l’économie ou du philosophe politique est d’agir sur l’opinion publique pour rendre politiquement possible ce qui est peut-être aujourd’hui politiquement impossible, et par conséquent l’objection que mes propositions sont actuellement impraticables ne me décourage pas le moins du monde de les développer ». Une fois qu’on a identifié cet obstacle, il faut le supposer franchi et développer la suite du scénario pour convaincre de sa validité, afin justement que l’obstacle initial puisse être surmonté un jour.

Un peu de théorie

Avant de passer à l’expérience de pensée qu’il propose, Hayek rappelle fort à propos ce qu’est la monnaie et à quoi elle sert : « fournir un moyen d’échange pour ceux qui veulent le détenir jusqu’à ce qu’ils souhaitent acheter un équivalent de ce qu’ils ont fourni à d’autres ». Les fonctions traditionnellement distinguées par les économistes, moyen d’échange, réserve de valeur, unité de compte et pouvoir libératoire sont indissolublement liées au point de n’en faire qu’une seule. De plus, n’importe quel bien peut rendre ce service : en l’absence de contrainte, les partenaires choisiront d’utiliser les biens qui leur conviennent le mieux pour leur cas spécifique. Produire de la monnaie « est un service utile comme la production de n’importe quel autre bien », et il n’y a donc a priori pas de raison de soumettre cette activité à des restrictions particulières

D’une part il n’y a pas de dichotomie entre la monnaie et les autres biens, mais il n’existe aucune raison, théorique ou pratique, que toutes les transactions utilisent le même bien en tant que monnaie. Certains biens sont plus adaptés que d’autres à cet usage particulier : une qualité essentielle d’un bien utilisé comme monnaie est de conserver sa valeur dans le temps entre le moment où on le reçoit et le moment où on le remet en échange d’un autre bien. En l’absence de contrainte, la majorité des acteurs choisira d’utiliser comme monnaie les biens qui satisfont le mieux ce critère. Ceux qui ne le satisfont pas seront éliminés pour cet usage, mais rien n’oblige à ce qu’il n’existe qu’une seule monnaie sur un territoire particulier.

Au passage, Hayek démolit quelques idées reçues pieusement transmises par l’enseignement économique. D’abord la nécessité d’un cours légal, c’est-à dire l’inscription dans la loi d’une monnaie privilégiée qu’on n’a pas le droit de refuser. Dans la partie historique du livre, il montre que cette disposition, instaurée par les gouvernements sous prétexte de simplification, a en réalité pour but de fausser voire éliminer la concurrence et d’instaurer un monopole étatique de la création de monnaie. Elle remonte au besoin initial de certification des monnaies métalliques, satisfait et rapidement exploité par les pouvoirs en place, qui ont créé l’illusion que la monnaie est une création du gouvernement : « Pendant le Moyen Age apparut la superstition selon laquelle c’était un acte du gouvernement qui donnait sa valeur à la monnaie ». Cette situation n’a fait que s’aggraver avec le papier-monnaie, mais « en vérité, le cours légal n’est qu’une astuce légale pour forcer les gens à accepter en exécution d’un contrat quelque chose qu’ils n’avaient jamais envisagé quand ils ont établi ce contrat. »

Autre victime de cette démystification, la « loi de Gresham », qui s’énonce traditionnellement « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Hayek montre, ce qui commence à être compris de nos jours, que ce phénomène ne se produit que si une monnaie a cours légal et qu’il s’inverse dans un système de change libre : « Si la loi rend deux formes de monnaie parfaitement substituables pour le paiement des dettes, et contraint les créanciers à accepter une pièce contenant moins d’or à la place d’une qui en contient plus, les débiteurs paieront évidemment avec la première et trouveront un usage plus profitable pour la matière de l’autre. Avec des taux de change variables, au contraire, la monnaie de qualité inférieure serait valorisée à un taux inférieur et, surtout si elle était menacée de tomber encore plus bas, les gens chercheraient à s’en débarrasser le plus rapidement possible. Le processus de sélection se poursuivrait en faveur de ce qu’ils considéreraient comme la meilleure sorte de monnaie parmi celles qui sont émises par les différents organismes, et éliminerait rapidement la monnaie considérée comme mal commode ou sans valeur »

Une expérience de pensée

Passant à l’expérience de pensée qu’il propose, Hayek balaye une objection courante : un système de monnaies concurrentes serait trop complexe pour les utilisateurs et exigerait un bouleversement de leurs habitudes. En réalité, au début de l’opération, rien ne serait changé d’autre que la loi. Tous les acteurs continueraient à fonctionner comme avant, et la mise en œuvre concrète du nouveau système se ferait de façon progressive, réglée par la volonté des acteurs. Ceux qui voudraient n’utiliser qu’une seule monnaie pourraient continuer à le faire, qu’ils soient particuliers, commerçants, entreprises ou l’Etat.

Mais il existe déjà des acteurs qui utilisent plusieurs monnaies : les établissements financiers, les entreprises, les commerces et les habitants des régions frontalières ou touristiques. C’est évidemment de là que partirait le mouvement d’exploitation des nouvelles libertés, au fur et à mesure que certains acteurs en percevraient les avantages et les opportunités.

Par ailleurs, il est certain que des services de change se développeraient (ou ressusciteraient). Les banques offriraient la possibilité de change immédiat au cours du moment. Par exemple, un retrait d’espèces dans un distributeur pourrait se faire à partir d’un compte dans une monnaie quelconque, et les dépôts d’espèces pourraient créditer immédiatement un compte dans une monnaie différente au choix du titulaire. Il va sans dire que ce système suppose un système de change complètement flexible, où les taux de change entre monnaies résultent en permanence de la confrontation de l’offre et de la demande de chacune des monnaies.

Dans la vie quotidienne, la multiplicité des monnaies ne serait pas un problème. Chacun pourrait choisir la ou les monnaies qu’il veut utiliser pour ses transactions sans que ce soit une contrainte réelle. S’il doit utiliser une monnaie différente pour un achat, il pourrait l’obtenir sur demande et ne la détenir que quelques heures, voire quelques minutes. En revanche, la décision importante que devrait prendre chacun serait quelle(s) monnaie(s) conserver.

Des monnaies concurrentes

Dans ces conditions, dit Hayek, s’il était un banquier suisse, il émettrait des billets sans intérêt libellés dans une unité portant un nom protégé distinctif, par exemple « ducat », et ouvrirait des comptes libellés dans cette même unité3. Ces billets seraient offerts en échange d’autres monnaies avec perception d’une prime d’émission, et les crédits bancaires seraient ouverts sous forme de prêts portant intérêt, ce qui assurerait la rémunération de la banque émettrice.

Celle-ci prendrait deux engagements : échanger sur simple demande ces billets et ces dépôts « contre 5 francs suisses, 5 marks ou 2 dollars par ducat, au choix du porteur », et maintenir constante la valeur du ducat par rapport à un certain panier de biens, que l’émetteur pourrait ajuster au fil du temps en fonction de la demande de ses clients. Le choix de ce panier de référence est une décision stratégique cruciale, qui dépend de la clientèle visée par l’émetteur et constitue un premier critère de différenciation des monnaies.

Il va sans dire que les signes représentatifs des monnaies ainsi créées devraient être clairement distincts les uns des autres et protégés contre la contrefaçon, afin de pouvoir identifier leur émetteur, c’est-à-dire celui qui a pris la responsabilité de les échanger sur demande.

Pour tenir ses engagements, l’émetteur devrait détenir une quantité suffisante des monnaies dans lesquelles il s’est engagé à convertir les ducats, ou d’autres actifs facilement échangeables contre ces monnaies. Cette quantité, le « taux de couverture », serait une libre décision de l’émetteur. Rien ne l’obligerait à maintenir une couverture à 100%. En estimant la probabilité que ses clients demandent la conversion au même moment, il pourrait prendre un risque calculé en ne détenant que la part des actifs qui lui paraît nécessaire pour faire face aux cas raisonnablement probables. Une erreur d’estimation de sa part pourrait entraîner sa faillite, puisqu’il n’existerait aucun prêteur en dernier ressort. En revanche, le risque d’un tel « bank run » serait d’autant plus faible que l’émetteur respecterait mieux son engagement de maintenir constante la valeur de sa monnaie.

Pour cela, il ajusterait en permanence le volume de cette monnaie en circulation. S’il observe que le ducat se déprécie, il peut soit en acheter contre d’autres monnaies, soit restreindre son offre de ducats, soit éventuellement vendre des biens appartenant au panier de référence s’il en détient. C’est évidemment l’inverse si le ducat s’apprécie, ce à quoi l’émetteur n’a pas intérêt car il devrait alors les échanger contre plus qu’il a reçu en les émettant.

Pour connaitre la valeur de sa monnaie, la banque émettrice devrait surveiller les prix d’un certain nombre de biens, dont ceux de son panier de référence, ainsi que les taux de change du ducat contre les autres monnaies concurrentes. On pourrait penser que cela ne pose pas plus de problèmes que le suivi des cours d’une action, mais l’analogie est trompeuse et le problème pratique de mise en œuvre est plus complexe. Les prix des biens se forment de façon permanente et décentralisée, et un même bien a généralement au même moment des prix différents à des endroits différents. Comment alors définir et mesurer « le » prix d’un bien ? Pour des raisons pratiques, les émetteurs devraient restreindre le nombre de biens et de points d’observation, mais quelle serait alors la fiabilité des prix observés ? Hayek suggère que les biens les plus appropriés pour servir de biens de référence seraient les matières premières et certains biens de consommation courante, qui sont échangés et cotés régulièrement sur un petit nombre de marchés organisés.

Une deuxième difficulté tient aux variations relatives des prix des différents biens : certains montent, d’autres descendent, surtout dans un contexte de stabilité monétaire qui est justement destiné à empêcher toute hausse ou baisse générale. Comment alors estimer une tendance générale ? Plus généralement, comment définir « la » valeur d’une monnaie de façon suffisamment précise pour pouvoir la mesurer ?

Bien que sérieuses, ces difficultés ne sont aucunement des raisons de rejeter le schéma de Hayek. Même si le maintien de la valeur d’une monnaie ne saurait être automatique et demandera une certaine dose de savoir-faire et de jugement qui relève plus de l’art que de la science et sera un facteur de concurrence entre les émetteurs et donc entre leurs monnaies, le résultat global serait nécessairement meilleur avec une multiplicité d’émetteurs rivalisant pour maintenir le pouvoir d’achat de la monnaie qu’avec un monopoliste motivé pour en créer autant qu’il le désire pour ses besoins propres.

Le choix du public

Quel serait le comportement des utilisateurs de monnaie ? Rappelons que, grâce aux services de change qui ne manqueraient pas de se développer, la multiplicité des monnaies ne serait pas un problème dans la vie quotidienne. Les commerçants accepteraient vraisemblablement toutes les monnaies dans la mesure où ils peuvent les changer immédiatement au cours du moment dans une monnaie de leur choix. Hayek compterait aujourd’hui (à juste titre) sur internet pour permettre l’établissement et la diffusion instantanés des cours du change, ainsi que les opérations de change immédiates en temps réel. Pour cette même raison, les particuliers pourraient choisir de n’utiliser que quelques monnaies, voire une seule.

Ce qui déterminerait le sort de chacune des monnaies, et par voie de conséquence le sort de son émetteur, serait la décision du public de conserver cette monnaie ou d’en demander l’échange pour une autre monnaie. A travers les commerçants et les banques, une forte demande d’échange remonterait nécessairement à l’émetteur de la monnaie concernée et le mettrait devant l’obligation de liquider tout ou partie de ses actifs pour tenir ses engagements, au moment même où il peinerait à maintenir toute sa monnaie en circulation. S’il faisait défaut, sa monnaie ne serait plus acceptée et ses utilisateurs résiduels s’en débarrasseraient au plus vite, ce qui signifierait sa disparition et la faillite de son émetteur.

Il faut noter que la simple coexistence de plusieurs monnaies est une protection du public contre la perte de valeur ou la disparition de l’une d’entre elles. Aux premiers signes de dépréciation d’une monnaie, les utilisateurs pourraient convertir leurs avoirs en une plus sûre, ce qui accélérerait certes le déclin de la monnaie fragile mais leur éviterait la ruine. La position de chacun des émetteurs serait donc relativement fragile ; ils devraient être vigilants et prompts à réagir aux premiers signes de dépréciation. Ils seraient aidés en cela, pronostique Hayek, par une presse vigilante. Mais la multiplicité des émetteurs limiterait les conséquences de la faillite de l’un d’entre eux, et le système dans son ensemble serait robuste.

Dans ces conditions, il est probable que des monnaies en tout petit nombre deviendraient dominantes dans de vastes zones géographiques, et que donc le nombre de banques émettrices serait restreint. Les autres banques n’auraient pas d’autre choix que d’accepter des dépôts et de consentir des prêts dans ces monnaies dominantes, en privilégiant les meilleures d’entre elles. Mais les banques émettrices devraient annoncer clairement qu’elles n’honoreraient pas les dettes contractées dans leur monnaie par les banques secondaires, qui seraient ainsi contraintes de pratiquer un taux de réserve voisin de 100%.

Hayek conclut que :

  1. « une monnaie dont on pense qu’elle conservera un pouvoir d’achat à peu près constant sera l’objet d’une demande permanente tant que les gens seront libres de l’utiliser,

  2. si cette demande dépend du maintien effectif de la valeur de cette monnaie à un niveau constant, on peut faire confiance aux banques émettrices pour faire tous les efforts nécessaires pour y parvenir mieux qu’un monopoliste qui ne court aucun risque en dépréciant sa monnaie,

  3. les émetteurs peuvent arriver à ce résultat en régulant la quantité de monnaie qu’ils émettent,

  4. une telle régulation de la quantité de chaque monnaie est la meilleure de toutes les méthodes praticables pour réguler la quantité de moyens d’échange. »

En plus d’empêcher l’inflation et la déflation tout en permettant les variations individuelles des prix et de priver les gouvernements de la possibilité de créer des moyens de paiements ex nihilo pour leur propre usage, ce système éliminerait de fait les banques centrales, qui ne sont utiles que si les gouvernements imposent une monnaie unique sur leur territoire. Certes, elles existent par hypothèse au début de l’opération, mais elles ne pourraient survivre qu’en décidant de se comporter comme des banques privées.

Ce système rendrait aussi obsolètes des notions chères aux économistes comme celles de masse monétaire ou de zone monétaire, qui n’ont de sens que si on postule qu’il n’y a qu’une seule monnaie sur le territoire d’un Etat. Chaque monnaie serait utilisée dans une zone géographique privilégiée, et dans chaque zone, il y aurait vraisemblablement un petit nombre de monnaies privilégiées, mais ces zones se recouvriraient assez largement et ne coïncideraient pas nécessairement avec des frontières nationales.

On ne pourrait pas non plus parler d’un niveau général des prix : « L’idée de séparer un secteur particulier de la structure internationale des prix et de l’élever ou l’abaisser en quelque sorte d’un seul bloc par rapport à tous les autres prix des mêmes biens me semble encore une idée qui n’a pu être conçue que dans le cerveau de gens qui en sont arrivés à penser exclusivement en termes de niveaux de prix nationaux (« macro ») et non de prix individuels (« micro ») »

Les critiques

La littérature critique sur ce système, quand elle ne rejette pas purement et simplement l’idée même de la banque libre en posant en principe indiscutable que la monnaie est et doit rester un privilège régalien, utilise deux approches : comparer les mérites des différents systèmes, supposés stables, ou pronostiquer l’évolution du système dans les conditions proposées par Hayek.

Ni l’une ni l’autre de ces approches ne peut logiquement aboutir à des conclusions opposables à Hayek. En effet, à strictement parler, sa proposition se résume aux actions initiales d’établissement d’un cadre d’évolution spontanée, et ne fait aucune hypothèse ex ante sur ce que serait un système « optimal ». Ce qu’il propose, c’est le premier pas de l’évolution et non son résultat. S’il existe un système préférable à tous les autres, il émergera du processus proposé.

Il est évident que toute évolution ne peut partir que de la situation actuelle. Et dans la logique de Hayek, les actions initiales ne peuvent consister qu’en la suppression des contraintes, et ne pas appeler la mise place de contraintes nouvelles. Le point de départ de l’évolution ne peut que reconnaître l’existence des différentes monnaies, et donc être un système de monnaies-papier concurrentes. Mais Hayek accepte a priori l’idée que cette situation évolue de façon drastique, et même que ce système soit supplanté par un autre si tel est le fruit de l’évolution spontanée. Toute la pensée de Hayek exclut qu’il puisse demander à l’Etat de prendre des dispositions contraignantes pour imposer le système de banque libre ni tout autre système comme l’étalon-or, comme certains critiques le croient nécessaire et dénoncent à tort comme une contradiction interne dans la proposition de Hayek.

Les solutions alternatives, par exemple la monnaie-or, l’obligation de couvrir les émissions par 100% de réserves ou une monnaie centrale unique commune à tous les émetteurs, peuvent ainsi être examinées comme des résultats potentiels de l’évolution du modèle hayekien.

Une objection quelquefois formulée est que nous sommes déjà libres d’investir et de tenir nos comptes dans n’importe quelle monnaie. La proposition de Hayek serait donc sans objet, opinion très minoritaire puisque la plupart des critiques pensent au contraire que ce serait un bouleversement insupportable. Mais même si c’était vrai et que rien ne changeait, ce serait la preuve que les contraintes légales étaient inutiles et qu’on aurait eu raison de les supprimer.

Une objection plus sérieuse est que le schéma de Hayek repose sur le postulat que tous les émetteurs se donneront pour objectif de maintenir constante la valeur de leur monnaie, et que le public donnera sa préférence aux monnaies dont la valeur reste la plus stable. Or rien n’interdit aux émetteurs d’adopter d’autres stratégies, d’autant plus qu’il existe une demande des prêteurs pour une monnaie qui s’apprécie et une demande inverse des emprunteurs pour une monnaie qui se déprécie. La réponse de Hayek est que la confrontation des intérêts, y compris ceux des émetteurs eux-mêmes, aboutira à un compromis très largement majoritaire consistant à préférer les monnaies de valeur stable. Mais on pourrait étendre l’expérience de pensée en imaginant que certains émetteurs proposeraient des monnaies « fondantes » ou au contraire des monnaies qui s’apprécieraient au fil du temps, et en se demandant ce qui en adviendrait.

Oui mais, objectent certains, que se passerait-il si tous les émetteurs s’entendaient pour émettre de grandes quantités de monnaie ? Alors en effet, la concurrence ne fonctionnerait plus et on serait ramené au cas du monopole. Mais cette hypothèse est-elle vraisemblable ? Puisque la monnaie est un bien comme un autre, c’est comme si tous les constructeurs automobiles s’entendaient pour produire des voitures de mauvaise qualité. Il s’en trouverait forcément au moins un pour ne pas respecter ce pacte et offrir de bonnes voitures. C’est évidemment à lui que les utilisateurs donneraient la préférence, et les autres devraient l’imiter pour survivre. Il en serait de même pour la monnaie.

Le taux de couverture des émissions de monnaie serait également déterminé par la concurrence. Faute d’un prêteur en dernier ressort, les banques qui pratiquent un taux trop faible seraient éliminées, sans que leurs clients en souffrent gravement s’ils se tournent à temps vers d’autres monnaies. Le taux de couverture pratiqué spontanément par les banques survivantes serait certainement beaucoup plus élevé que celui qui est actuellement imposé par les autorités étatiques, sans pour autant atteindre nécessairement 100% ni résulter d’une contrainte réglementaire.

De même, un émetteur pourrait choisir l’or ou une autre matière première rare comme bien de référence de sa monnaie. Mais à quelles conditions pourrait-il être crédible en garantissant la convertibilité ? Cet ancrage conférerait-il à cette monnaie un avantage concurrentiel déterminant ? Son émetteur pourrait-il effectivement tenir ses promesses ? La concurrence mènerait-elle au choix exclusif de l’or, ou d’un métal encore plus rare ? Et quel serait l’impact de la dématérialisation et de la possibilité de monnaies électroniques ?

Hayek formule un pronostic: « Il resterait dans le monde libre plusieurs monnaies largement utilisées et très semblables. Dans de vastes régions, une ou deux d’entre elles seraient dominantes, mais ces régions n’auraient pas de frontières précises ni fixes, et l’utilisation des monnaies dominantes dans chacune se recouvrirait dans des zones frontalières larges et fluctuantes. La plupart de ces monnaies reposeraient sur des paniers de biens similaires et fluctueraient très peu les unes par rapport aux autres, probablement beaucoup moins que les monnaies des pays les plus stables aujourd’hui, mais un peu plus que des monnaies reposant sur un véritable étalon-or. » Cette situation ressemble au modèle de la banque libre avec une monnaie centrale unique, si ce n’est que l’équivalent de la monnaie centrale est ici un petit nombre de monnaies très voisines mais néanmoins en concurrence et non une seule monnaie gérée par un acteur monopoliste. Hayek considère comme peu probable que ces monnaies se réduisent in fine à une monnaie-or.

On peut aussi utiliser le même modèle en variant les modalités de mise en place initiale des conditions de concurrence. Se demander ce qui se serait passé si, au lieu de mettre en place une monnaie unique, les gouvernements européens avaient tout simplement autorisé la libre circulation des monnaies existantes à travers toute l’Europe n’est plus qu’un exercice de style, par ailleurs intéressant. En revanche, on peut examiner des scénarios encore possibles, par exemple la libre circulation en parallèle avec l’euro d’autres monnaies nationales existantes (franc suisse, livre sterling, couronne suédoise, couronne norvégienne), ou un scénario de « sortie de l’euro » autorisant la libre production de monnaies concurrentes sans pour autant éliminer l’euro. Autre variante : que se passerait-il si ces décisions d’ouverture à la concurrence monétaire étaient prises unilatéralement par un ou plusieurs pays ?

Il n’est pas question ici de nous engager plus avant sur ces différentes pistes, mais d’inviter à prolonger sérieusement la réflexion sur la liberté monétaire afin qu’elle ne soit plus balayée d’un revers de main, et de contribuer ainsi à la réalisation du vœu de Hayek : « rendre politiquement possible ce qui est aujourd’hui politiquement impossible ».

NOTES

1 Institute of Economic Affairs, texte disponible en ligne.

2 « The countries of the Common Market, preferably with the neutral countries of Europe (and possibly later the countries of North America) mutually bind themselves by formal treaty not to place any obstacles in the way of the free dealing throughout their territories in one another's currencies (including gold coins) or of a similar free exercise of the banking business by any institution legally established in any of their territories. »

Toutes les citations sont extraites de l’ouvrage en question, et traduites par l’auteur du présent article.

3« I would announce the issue of non-interest bearing certificates or notes, and the readiness to open current cheque accounts, in terms of a unit with a distinct registered trade name such as 'ducat'. The only legal obligation I would assume would be to redeem these notes and deposits on demand with, at the option of the holder, either 5 Swiss francs or 5 D-marks or 2 dollars per ducat. »