Crise grecque : le nécessaire retour du bon sens
Par Gérard Dréan le mardi 27 septembre 2011, 12:16 - Article - Lien permanent
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », disait
Descartes avec un brin d’ironie.
C’est aussi la chose du monde la plus méprisée par les économistes, qui sont prompts à traiter de crétins ignorants ceux qui l’appliquent à l’objet de leur discipline.
Bravons néanmoins leur opprobre en osant user de bon sens à propos de la crise grecque.
La situation est très simple et on ne peut plus banale : quelqu’un, en l’espèce l’Etat grec, s’est endetté au-delà du raisonnable et ne peut plus tenir ses engagements. Normalement, ce quelqu’un serait déclaré en faillite et ceux qui ont eu la légèreté de lui prêter inconsidérément tireraient un trait sur leurs créances. Point final.
Mais voilà, il s’agit d’un Etat, ce qui explique à la fois pourquoi il a trouvé des gens pour lui prêter au-delà du raisonnable et pourquoi sa faillite devient une catastrophe planétaire. La racine du mal est d’abord la fable selon laquelle un Etat ne peut pas faire faillite, et peut donc s’endetter indéfiniment, et que la dette des Etats est un placement sans risque.
Cette fable repose sur deux idées : un Etat peut indéfiniment taxer ses citoyens ; un Etat peut battre monnaie. La première a toujours été fausse, mais se révèle aujourd’hui tragiquement fausse. La deuxième n’est plus vraie pour les Etats de la zone euro pris individuellement, bien que cette contrainte puisse être contournée par les banques à travers la création de crédit sans augmentation équivalente des réserves.
Les économistes qui ont inlassablement nourri et colporté ce mythe portent une lourde part de responsabilité.
On peut espérer qu’un bienfait de la crise, s’il doit y en avoir un, sera de tuer définitivement ce canard. En réalité, quand on y regarde de près, faire défaut présente moins de risques pour un Etat que pour une entreprise. Quand une entreprise fait faillite, ses concurrents s’en réjouissent et les dirigeants responsables de la catastrophe perdent leur poste, souvent définitivement. Quand un Etat fait faillite, d’autres Etats volent à son secours (avec plus ou moins d’empressement, il faut le reconnaître), ses dirigeants restent dans le jeu politique, voire à leur poste, et sont souvent réélus.
En bonne logique, la notation de la dette d’un Etat devrait être inférieure à celle des entreprises bien gérées qui opèrent sur son territoire, au lieu d’être systématiquement meilleure.
Quel rôle a joué l’euro, qui est la cible de toutes les critiques ? D’un côté il a conforté les dirigeants grecs dans l’idée qu’ils pouvaient faire n’importe quoi, sachant que les autres pays d’Europe viendraient de toute façon les tirer d’affaire − la doctrine funeste du « too big to fail » appliquée a fortiori aux Etats. De l’autre côté, il a laissé croire aux prêteurs que, puisque la dette grecque est libellée en euros, elle est aussi sûre que celle de l’Allemagne.
Enfin, il fait maintenant croire au bon peuple qu’il est impératif de « sauver la Grèce » pour « sauver l’euro ». Malheureusement, cette croyance est un élément de solution du véritable problème auquel sont confrontés les créanciers, c’est-à-dire les banques et les autres Etats : comment faire porter le chapeau par quelqu’un d’autre en lui faisant supporter les dettes irrécouvrables ?
C’est là qu’interviennent les experts de la finance internationale et la langue de bois : « vendre de la dette » pour « emprunter de l’argent » ; « monétiser des créances » pour « convertir des créances douteuses en espèces sonnantes et trébuchantes » ; et mieux encore en combinant les deux : « monétiser de la dette » pour « fabriquer de la monnaie sous prétexte que quelqu’un vous a donné un bout de papier en échange ».
Dans un autre registre, « la dette de la Grèce » au lieu de « la dette de l’Etat grec » ; « les (méchants) spéculateurs » pour « les gogos qui ont été assez bons pour prêter de l’argent et qui rechignent à en prêter encore plus quand on leur dit qu’on ne peut pas rembourser celui qu’on leur doit déjà » et « la monnaie est attaquée » au lieu de « plus personne ne veut prêter à un mauvais payeur ».
Quant aux savantes controverses techniques, elles ne portent que sur les différents moyens de repasser les pertes aux contribuables des autres pays : décider par quel(s) tuyau(x) on fera passer l’argent qui ira de toute façon des poches des contribuables à celles des créanciers de l’Etat grec. Décider par exemple si cet argent ira à la Grèce pour lui permettre de payer ses dettes ou à ses créanciers pour éponger leurs pertes. Ou le tour de passe-passe qui consiste pour les autres pays à emprunter de l’argent pour dépanner la Grèce, alors qu’ils sont eux-mêmes déjà en train d’aller à grands pas vers la cessation de paiement, avec au bout la nationalisation des banques, autre moyen de faire supporter les pertes par les contribuables tout en offrant la satisfaction aux politiques d’avoir l’illusion qu’ils maîtrisent l’économie.
Autant d’astuces pour passer la patate chaude ni vu, ni connu à des gens qui ne pourront pas la repasser à quelqu’un d’autre. Vouloir maintenant « résoudre le problème », c’est comme si quelqu’un qui a sauté de dix mille mètres sans parachute se demandait tout en tombant comment il va « résoudre son problème ». Trop tard ! Il ne fallait pas sauter. Ce qu’il faut à l’avenir, c’est qu’aucun gouvernement ne mette plus jamais son pays en cessation de paiement. La « règle d’or » serait une excellente idée si elle avait quelque chance d’être respectée, mais tout indique que les mêmes gouvernements qui l’auraient adoptée s’empresseront de la violer à la première occasion.
Il faut des dispositions plus radicales qui lient réellement les mains des gouvernements, et que bien évidemment ni les gouvernants en place ni ceux qui aspirent à les remplacer ne voudront jamais adopter, soutenus en cela par les benêts qui croient que les gouvernements sont là pour résoudre tous les problèmes et doivent par conséquent avoir les mains libres pour le faire.
Mais il est peut-être permis d’exprimer un autre espoir naïf : que cette crise fasse enfin comprendre aux peuples qu’ils doivent retirer aux gouvernements la possibilité de gérer la monnaie à leur guise, qu’ils leur ont imprudemment consentie au fil des cent dernières années.
Information : Gérard Dréan animera un séminaire sur le thème "Hayek et les monnaies concurrentielles", le 11 octobre prochain (19h30) dans les locaux de l'Institut Turgot. Prière de s'incrire en écrivant à mfsuivre@hotmail.fr
Commentaires
La crise grecque n'était que la première d'une longue série de crises européennes.
Après la crise grecque, la crise irlandaise, la crise portugaise, la crise espagnole, la crise italienne, etc, etc (liste non exhaustive).
Mardi 27 septembre 2011 :
Le domino grec est tombé, puis le domino irlandais est tombé, puis le domino portugais est tombé. Maintenant, le domino espagnol va tomber.
Ou alors le domino italien ?
Taux en hausse pour l'Espagne et l'Italie.
Espagne :
Le Trésor espagnol a émis mardi pour 3,225 milliards d'euros de bons à 3 et 6 mois, avec des taux en forte hausse par rapport à la dernière émission de ce type le 23 août, a annoncé la Banque d'Espagne.
Les taux ont augmenté, à 1,692 % pour l'émission à 3 mois (contre 1,357 % le 23 août 2011), et à 2,665 % pour celle à six mois (contre 2,187 % le 23 août). Le Trésor visait une émission d'entre 2,5 et 3,5 milliards d'euros.
Italie :
Le Trésor italien a émis mardi 14,5 milliards d'euros d'obligations à court terme, dont les taux d'intérêt ont bondi à des niveaux records, signe de la méfiance des investisseurs. Cette émission était le premier test pour l'Italie sur le marché obligataire depuis l'abaissement de sa note souveraine en début de semaine dernière par l'agence Standard and Poor's, ce qui a attisé les craintes d'une contagion de la crise de la dette à la troisième économie de la zone euro.
Le bon sens n'a aucune valeur. Personne ne fera un doctorat de bon sens, ne briguera pas non plus une chaire de bon sens qui n'existe pas.
L'homme est ainsi fait - je dirais plutôt les sorciers depuis l'aube des temps sont ainsi faits - qu'il se pousse du col dans sa propre création de complexité par l'admiration béate de ses auditeurs.
Merci pour cette analyse ramassée qui ne "vaut" rien et qui dit tout.
Catoneo a raison: Peu importe les arguments que vous apporterez pour prouver vos dire, ça ne sert à rien. La majorité ne vous comprendra tout simplement pas. Soit parce qu'elle n'est pas capable de faire l'effort intellectuel de vous comprendre, soit parce qu'elle a intérêt à refuser de faire cette effort. Mais continuer quand même car parmis la minorité qui comprends réellement l'idéologie Libéral, il se trouvera surement quelqu'un qui aura aussi l'habilité politique de prendre le pouvoir et d'implanter au moins en partie vos idées pleines de gros bon sens.
@BA
N'oubliez pas que les taux espagnols et italiens restent historiquement relativement bas...
De plus, la demande est présente ; les investisseurs sont toujours là pour souscrire à ces émissions...
Ma longue expérience m'a appris que ces légers mouvements (qui collent à l'actualité "du jour") ne sont pas vraiment significatifs...
Il y a énormément de facteurs qui jouent dans la fixation des taux obligataires des pays ; ne l'oubliez pas...
Ah voila un article claire et je suis tout a fait en ligne avec vous. Cela dit vous n'apportez pas des reponses aux questions que vous pensez futile mais qui ne le sont pas a mon sens.
"Quant aux savantes controverses techniques, elles ne portent que sur les différents moyens de repasser les pertes aux contribuables des autres pays". Oui certe, mais on fait quoi avec la perte. Je suis daccord qu'il est important de mettre en place des regles de bonnes conduite pour l'avenir, mais il faut a mon sens apporter une reponse a cette question.
La soit on une vision consequentialiste ce qui donne lieu a du grand n'importe quoi sur qui doit prendre la perte pour que ca ait le moins d'impact sur l'economie. Soit on applique les regles de droits. Ce qui ont cru pouvoir obtenir des yield superieurs (les banques, assurances etc...) et qui ont implicitement pris le risque de defaut de ces pays, doivent prendre la perte. Question ? En quoi cela penaliserait le peuple Grec ou GIPSI ? Oui l'etat ne pourrait plus s'endetter et alors ce n est pas un mal. Est ce que cela penaliserait les entreprises de ces pays et que les investisseurs ne pourraient plus preter a des initiatives prives ? Rien n'est moins sur. La seule facon de regler le probleme, a mon sens c est un defaut de payment qui engendrerait une mefiance vis a vis des etats, et l'epargne se deplacerait vers les investissements prives.
Désolé, mais ça serait quand même mieux si les commentaires se rapportaient à l'article, au lieu d'être le nouvel exutoire des obsessions de BA.
@JLER. Et si les grecs remboursaient, tout simplement ? Ce sont quand même les grecs qui ont encaissé l'argent des créances pour leur plus grand profit. Ca ne veut pas dire qu'il faut leur tenir la tête sous l'eau (aides par de nouveaux prêts, par la décote et la monétisation partielles), mais il n'y a aucune raison qu'ils ne soient pas les principaux contributeurs de la solution. Qu'on ne nous dise pas que les grecs ne sont pas solvable !
@Bubulle. Le probleme c est que ce ne sont pas les "grecs" qui ont emprunte, mais les hommes de l'etat grec. Et puis tout le monde n'en a pas profite. Bref lever les impots me semble etre immorale et un simple transfer de ceux qui vont les payer a ceux qui ont beneficie de la dette (sans parler du fait qu'augmenter les impots ne va certainement pas augmenter les recettes fiscales). Il me semble que les preteurs portent egalement une responsbilite et sont complice en quelque sorte du systeme du TBTF applique aux etats. Cela me rappelle un des postes de Vincent benard sur le capitalisme de connivence entre les etats et certaines grandes societes. Je ne crois pas que le peuple grec soit le premier responsable et qu'il ait donc a payer la note. Et je ne pense pas que ce soit dans son interet dans la payer dailleur.
L'opinion selon laquelle les banques seraient seules responsables de la dette exonère trop facilement les Etats providentiels et les populations de leurs responsabilités. Les banques ont une part de responsabilité mais souvenons-nous également qu'elles ont été réglementairement contraintes d'acquérir des titres publics pour pouvoir travailler dans chaque pays concerné.
Que certains aient, plus que d'autres, profité de l'Etat providence n'excuse pas la responsabilité de chacun. Qui peut dire qu'il n'a jamais bénéficié de la fiction de la gratuité (temps de travail réduit, retraites, santé, éducation, aides financières diverses, infrastructures, salaires surévalués, etc.) ? Que celui qui n'a jamais profité du système jette la première liasse de billets dévalués sur la tête du bouc-émissaire.
Ce ne sont clairement pas les impôts qui doivent être augmentés mais bien les services publics qui doivent être réduits ou fermés. Il semble que c'est ce qui oppose actuellement les négociateurs et le gouvernement grec.
Quoi qu'il arrive, il faut payer la note maintenant, soit en remboursant, soit par la monétisation, soit par la récession. Tous les grecs (et bientôt les français) doivent la payer. C'est le seul moyen de les détourner de l'Etat providentiel.
les grecs juste des précuseurs
il suffisait d'entendre valérie Pécresse justifiant toujours plus d'impôt au nom de son opportuniste gaullisme social qui n'aurait rien à voir avec le socialisme...Baisser la dépense publique semble inaccessible à nos élus d'autant qu'ils son partie prenante du système. sarkozy vient de perdre les élections sénatoriales pour avoir tenté à la marge de diminuer le nombre d'élus locaux. Nos élites républicaines ne sont pas prêts de recommencer
Alors taxons gaiement,le co2, les transactions financières, en attendant d'avoir une majorité pour se défouler avec une tva dite sociale qui comme tous les impôts in fine se retrouvera à la charge des consommateurs.ils ont tous appris la courbe de Laffer mais apparemment ils ont oublié
I just wanted to leave a comment to say that I enjoy your blog. Looking at the number of comments, I see others feel the same way! Congratulations on a very popular blog.
Pour quoi faire cette fixation sur les malheureux Grecs ?
La Grèce est l'arbre - avancé par certains - pour cacher la forêt dont ils sont des gros arbres.
cf. par exemple
http://blog.georgeslane.fr/category...
http://blog.georgeslane.fr/category...
http://blog.georgeslane.fr/post/201...
En lisant les articles tres interessants de Georges Lane qui montrent en effet que le probleme ne se pose pas qu'en Grece et que le maquillage de compte est un sport d'etat (parfois pratique par les entreprises cela dit), je me demande comment le simple citoyen (grec ou autre) peut etre tenu pour responsable. Ce sont des techniques comptables assez sophistiquees. Le coup du currency swap avec un taux de change fictif misprice, pour y dissimuler un emprunt, c est tout de meme pas mal non. Si les individus/electeurs etaient egalement complices, pourquoi alors chercher a leur cacher la realite de cette maniere ?
Bien entendu, je ne prends la Grèce que comme exemple, le plus médiatisé actuellement. Mais ce que je dis s'applique à tous les gouvernements.
Et en effet, les individus/électeurs ne sont pas coupables, mais c'est quand même bien eux qui ont porté les politiques au pouvoir et leur ont demandé (et continuent d'ailleurs à leur demander) des choses impossibles à réaliser autrement que par l'endettement à tout va. Le vrai drame, c'est l'ignorance profonde des faits les plus élémentaires de l'économie et la croyance aveugle dans la bienveillance et l'omnipotence de l'Etat..
c'est dans l'ignorance du principe le plus élémentaire que l'Etat n'a rien sauf ce qu'il prend dans nos poches . Son intervention s'apparente au jeu de bonneteau ,ils changent les bénéficiaires et à chaque fois pique des sous dans l'enveloppe pour le faire...son intervention parée de toutes les vertus , déforme la situation économique, et créé des rentes de situation que l'on assimile très vite à des droits acquis..