Dans ce processus, nous pouvons identifier deux phases :

• La première se déroule à la vitesse d’une glaciation: la situation se détériore mais rien ne semble bouger. Les Cassandre se font clouer au pilori et les démagogues s’en donnent à coeur joie. Parfois, un craquement se fait entendre, mais nul n’y prête attention.

• D’un seul coup, sans que l’on sache très bien pourquoi, les choses s’accélèrent et là, il est trop tard! Il ne reste plus d’autre solution que la réforme dans la douleur et la baisse générale du niveau de vie.

La France se trouve actuellement au terme de la période «calme». Nous nous rapprochons à vive allure de la phase de panique. Il n’est sans doute pas trop tard pour agir, mais ce ne sera probablement plus le cas dans deux ans.

Commençons donc par examiner les signes avant-coureurs du pourrissement du royaume… Trois éléments permettent aux marchés de savoir s’ils ont besoin de paniquer ou non.

D’abord le déficit primaire.

Les choses vont mal dans un pays quand celui-ci affiche de façon durable ce qu’il est convenu d’appeler un déficit primaire. Ceux qui suivent les finances étatiques ont coutume de calculer la «balance primaire», c’est-à-dire le déficit ou l’excédent avant paiement des intérêts sur la dette. L’idée est juste: si un pays est en excédent primaire, voire en équilibre (entre 0% et -1% du PNB), on peut penser qu’il n’aura aucun mal à emprunter sur les marchés de quoi financer les intérêts sur la dette passée. Ce cas de figure est comparable à celui d’une société qui serait en cash-flow positif avant le service de sa dette. Elle n’inquiète pas beaucoup ses banquiers. En revanche, si le déficit primaire est important, l’État est dans l’obligation d’emprunter non seulement pour régler ses intérêts, mais aussi pour payer les dépenses courantes qui ne sont plus couvertes par les recettes habituelles. Dans ce second cas, la dette se met à croître de façon vraiment exponentielle.

Il existe une seconde raison de s’intéresser au déficit primaire: il permet d’avoir une idée du volume des dépenses et des recettes sur lesquelles le personnel politique peut avoir une action. En ce qui concerne le service de la dette, le gouvernement ne peut RIEN. Ces dépenses dépendent de paramètres sur lesquels le gouvernement n’a aucun pouvoir, à savoir le stock de dettes et le niveau des taux d’intérêt. Un déficit primaire est d’autant plus préoccupant que le déficit financier l’est également, dans la mesure où déficit primaire + service de la dette = déficit budgétaire.

Quelle est la situation de la France?

Nous traversons la troisième période de déficit primaire depuis 1980. La première, au cours de laquelle la dette avait explosé, avait suivi les folies socialistes de 1981. La deuxième avait accompagné la récession de 1992, déclenchée par des taux réels à 7%, nécessaires pour maintenir la parité franc/deutsch mark après la réunification allemande. La dette avait explosé une deuxième fois. La troisième, la pire, est celle dans laquelle nous nous trouvons et qui voit la dette à nouveau monter en flèche. Comme le déficit financier (coût des intérêts) représente environ 2% du PNB, notre déficit total (primaire + financier) avoisine donc les 10% du PNB. Pour que le budget de la France retourne à l’équilibre, il faudrait que nous passions assez rapidement à un excédent primaire d’environ 2% du PNB, ce qui ne sera pas chose facile. Une variation de dix points de la part du déficit primaire dans le PNB est grosso modo ce que demande le FMI à la Grèce.

Le corps social français a-t-il saisi la gravité du problème? Il y a là de quoi faire paniquer les marchés… Et si une panique se déclenchait, le service financier de la dette exploserait immédiatement (taux en hausse) et la situation deviendrait instantanément ingérable.

En principe, il faut bien un jour ou l’autre rembourser ses dettes. Dans la réalité, les États les honorent rarement car, d’une main, ils remboursent le papier qui arrive à échéance et, de l’autre, ils en émettent pour le même montant aux nouveaux taux d’intérêt. Ce qui veut dire que le marché doit financer et le déficit de l’année en cours et les dettes du passé arrivant à échéance cette année-là.

Imaginons pour les besoins de l’explication qu’un pays ait émis il y a dix ans, en 2000, 100 euros d’obligations à dix ans. Imaginons encore que son déficit en 2010 soit également de 100 euros. Ce pays va devoir « lever » en 2010 sur les marchés financiers non pas 100 euros, le montant du déficit budgétaire, mais 200 euros. En fait, la meilleure image pour illustrer ce phénomène est celle d’un boa qui a avalé un éléphant, comme dans Le Petit Prince de Saint-Exupery. La digestion est lente, et l’on peut suivre le mouvement de l’éléphant dans le tube digestif du boa à travers le temps.

Prenons l’exemple de la France, qui est en train d’émettre des montants monstrueux de dette. La «duration » de cette dette est de sept ans, ce qui m’a amené à réaliser un graphique qui montre que dans les deux ou trois ans qui viennent, les refinancements devraient être assez faibles, ce qui devrait rendre le financement des déficits annuels en 2011, 2012 et 2013 assez faciles (sauf panique bien sûr). Projetons-nous en 2015 et 2016. À cette époque, il faudra refinancer non seulement la dette émise en 2009 et 2010, mais aussi le déficit budgétaire de ces années-là, dont personne ne sait de combien il sera.

Tout ceci peut nous amener à de très intéressants engorgements, le marché étant incapable à certains moments d’absorber toutes ces émissions. Si les marchés ,dans leur grande sagesse, arrivent à la conclusion que ces montants et les taux longs et courts explosent à la hausse. Voilà qui est bien normal puisque, d’un seul coup, il apparaît que les marchés ne veulent plus du tout financer les dépenses de l’État Français. Une prime de risque contre la faillite de l’État français commence à être intégrée aux taux que nous allons devoir payer. Et la situation devient immédiatement ingérable. Si rien n’est fait, nous allons connaître une panique d’anthologie sur la dette française d’ici à 2017…