Leur point commun ? Elles se revendiquent toutes trois du tronc commun du libéralisme politique, au sens de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 17893, et assument les postulats suivants : légitimité de la propriété privée et séparation des pouvoirs, que l’on peut opposer aux principes marxistes de l’appropriation collective des moyens de production et de la dictature du prolétariat.

Leurs différences ? Le néolibéralisme est un néologisme bâti par les penseurs critiques de l’idéologie libérale moderne, et représenté par Milton Friedman et Friedrich Hayek. Ces deux auteurs n’utilisaient d’ailleurs pas ce terme pour se définir eux-mêmes, se considérant simplement comme libéraux.

C’est Michel Foucault qui va être l’un des premiers à conceptualiser cette nouvelle forme du libéralisme avec la notion de « biopolitique » et l’idée d’une technique de gouvernement visant à étendre les mécanismes du marché à l’ensemble de la vie humaine (4). Hayek n’aurait sans doute pas accepté cette vision de sa pensée, opposée à sa croyance en l’ordre spontané de la société.

Dans les années 80, les grands principes du néo-libéralisme5 seront mis en œuvre par les dirigeants conservateurs, Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux Etats-Unis : privatisation et fin des monopoles des entreprises publiques, dérégulation – en particulier financière –, limitation de l’intervention de l’Etat, monétarisme et libéralisation du commerce international.

Qu’en est-il au plan européen ? Il ne fait nul doute qu’une grande partie des législations européennes adoptées dans les années 1980/2000 sont fondées sur ces principes : ouverture à la concurrence des services d’intérêt économique général (nom des services publics en droit communautaire), dérégulation financière et promotion du libre-échange.

Il nous semble toutefois, que depuis la crise de 2008, ce courant néo-libéral est en relative perte de vitesse à Bruxelles au profit de l’ordolibéralisme.

De quoi s’agit-il ? L’ordolibéralisme (6), relativement peu connu en France, est né en Allemagne dans les années 30 où il a été théorisé par Walter Eucken et Wilhelm Röpke, professeurs à l'université de Fribourg. On parle ainsi d’Ecole de Fribourg, à l’instar de l’Ecole de Chicago pour les néolibéraux.

La philosophie de l’ordolibéralisme s’oppose non seulement au marxisme mais aussi à l’utilitarisme anglo-saxon. Elle est proche de la pensée de Saint Thomas d’Aquin. Pour les ordolibéraux, l’économie de marché est « ''une condition nécessaire mais non suffisante d’une société libre, juste et ordonnée(7) ». L’ordolibéralisme est à l’origine de la notion d’économie sociale de marché'' qui se retrouve dans le Traité sur l’Union européenne.

L’objectif de l’ordolibéralisme est de mettre en place « une constitution économique et sociale déterminant les libertés mais aussi les règles auxquelles doivent se soumettre les opérateurs privés et publics. Entre la dictature du socialisme et l’anarchie du libéralisme ancien, il s’agit de créer un état de droit économique et social, cohérent, avec un régime politique constitutionnel (8)».

Quels sont les principes de l’ordolibéralisme ? Politique monétaire sous la responsabilité d’une banque centrale indépendante, condamnation des cartels via une autorité indépendante de la concurrence, lutte contre l’inflation et les déficits publics, intervention limitée de l’Etat pour assurer la sécurité juridique des contrats et de la propriété privée, liberté du commerce international.

Qu’en est-il au plan européen ? Là aussi, les choses sont assez évidentes avec la Banque centrale européenne, la primauté de la lutte contre l’inflation dans les Traités et, plus récemment, la lutte prioritaire contre les déficits publics avec le pacte de stabilité économique et de croissance, la promotion de l’ouverture de l’Europe aux marchés internationaux et, enfin, l’importance du rôle de la Direction générale concurrence de la Commission européenne en matière de lutte contre les cartels.

Les deux familles sont-elles opposées ou complémentaires ?

Il est intéressant de noter que Friedrich Hayek a également enseigné à l’université de Fribourg. Les deux familles se retrouvent dans leur hostilité au keynésianisme, leur défense de l’ouverture aux marchés internationaux, et s’accordent sur le rôle nocif de la dépense publique (9). Elles s’opposent sur la notion d’ordre spontané de la société, chère à Hayek, alors même qu’Eucken est favorable à une intervention étatique, certes limitée, mais visant à assurer plus de justice sociale, notion rejetée par Hayek.

Mais qu’en est-il maintenant du néocolbertisme ?

Une des rares citations de cette idéologie se retrouve dans un rapport du Sénat français datant de 2005 sur les délocalisations industrielles (10). La tradition classique colbertiste prône non seulement l’intervention de l’Etat par la commande publique, mais aussi le protectionnisme et le dirigisme pour favoriser les industries nationales. Elle suppose aussi la volonté de la puissance publique d’organiser les professions/corporations et de réglementer et d’harmoniser les techniques de fabrication.

Cette idéologie semble encore en partie présente de nos jours au sud de l’Europe, et aussi en France. Il apparaît cependant que, à l’exception peut-être d’Emmanuel Todd (11) en France, cette Ecole ne bénéficie pas de penseurs, idéologues ou théoriciens pour en faire la promotion à Bruxelles, dans le cadre de la compétition actuelle entre systèmes idéologiques.

Frontalement opposé au néolibéralisme, le néocolbertisme est difficilement compatible avec l’ordolibéralisme, à un point près : la non croyance en l’ordre spontané de la société avec un certain rôle laissé à l’Etat, quoique beaucoup plus limité dans le cas de l’ordolibéralisme . De même, alors que le néocolbertisme revendique un rôle politique pour l’Etat, l’ordolibéralisme cantonne ce dernier à un rôle strictement normatif ou juridique (12).

L’influence du néocolbertisme est, par nature, limitée au plan européen, puisque le protectionnisme s’oppose aux principes du marché intérieur européen et du libre échange international. De même, la promotion de la dépense publique est contraire à la lutte contre les déficits publics, et le dirigisme industriel des champions nationaux contredit le refus des cartels.

Son influence est cependant perceptible sur trois plans à Bruxelles. L’existence tout d’abord d’une fonction publique européenne de tradition constructiviste « à la française », bien que de moins en moins représentée au sein de la Commission européenne. La défense d’une politique agricole commune forte, réminiscence du principe d’organisation colbertiste d’une profession, celle des agriculteurs. Enfin, la normalisation européenne, qui vise à harmoniser plutôt qu’à libéraliser les règles techniques. Le niveau de détail de certaines normes et législations européennes de droit dérivé rappelle ainsi le souci colbertiste de réglementation des techniques de fabrication. Dans certains cas d’ailleurs, la normalisation peut se révéler une arme contre la concurrence extraeuropéenne (13).

En outre, trois évolutions conceptuelles, à tendance néocolbertiste, sont récemment apparues à Bruxelles: la régulation des services financiers destinée à mettre de l’ordre au sein du système financier post 2008, la notion de réciprocité dans le commerce international, accompagnée d’un retour offensif des mesures anti-dumping, notamment contre la Chine, et un certain regain de la notion de politique industrielle, conçue comme un instrument de compétitivité européenne et de relocalisation des industries en Europe.

Au plan international, le néocolbertisme est quasi absent, puisque trois blocs conceptuels sont véritablement en lice pour s’affronter dans la bataille mondiale des idées : le néolibéralisme auxEtats-Unis, l’ordolibéralisme en Europe et l’économie socialiste de marché en Chine.

Il semble donc qu’aujourd’hui, l’ordolibéralisme allemand bénéficie d’une avance certaine sur le néolibéralisme et le neocolbertisme dans la bataille des idées en Europe. Les premiers symptômes de cette avance ne seraient-ils pas le retrait envisagé du Royaume-Uni de l’Union européenne et un impact plus limité des pays du sud, dont la France, sur les grands débats d’idées à Bruxelles ?

Stéphane Desselas

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NOTES

1) « L'Union établit un marché intérieur. Elle oeuvre pour le développement durable de l'Europe fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein emploi et au progrès social, et un niveau élevé de protection et d'amélioration de la qualité de l'environnement. Elle promeut le progrès scientifique et technique. », article 2§3 du Traité sur l’Union européenne.

2) Pour une présentation de l’économie socialiste de marché, voir l’article du Monde du 21 janvier 2004 de Sophie Cuno,

3) « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. »

4) Voir à ce sujet le livre, « La dernière leçon de Michel Foucault : sur le néolibéralisme, la théorie et la politique »de Geoffroy de Lagasnerie, Fayard, 2012.

5) Sur les principes néolibéraux, voir l’ouvrage « Néo-libéralisme(s) – Une archéologie intellectuelle » de Serge Audier, Grasset, 2012.

6) Voir l’ouvrage sous la direction de Patricia Commun, « L'ordolibéralisme allemand: aux sources de l'économie sociale de marché », CIRAC 2003.

7) François Bilger: « L’école de Fribourg, l’ordolibéralisme et l’économie sociale de marché »,

8) Ibidem

9) Pour plus d’information, voir la notice Wikipedia allemande, « Ordoliberalismus »,.

10) Rapport d’information du Sénateur UMP Francis Grignon sur la délocalisation des industries de main d’œuvre du 23 juin 2004, « délocalisations : pour un néo-colbertisme européen »,

11) Voir en particulier les ouvrages : « l’illusion économique » (1998), « Après l’empire » (2002) et « Après la démocratie » (2008) chez Folio Actuel.

12) A ce titre, lire l’article de Stephan Geifes, « si loin, si proches », dans la revue Géohistoire, « France-Allemagne 800-2013 », février-mars 2013, page 80 qui parle du « couple antagoniste du politique et du juridique » pour définir le couple franco-allemand.

13) Voir à ce titre le rapport de Claude Revel à Nicole Bricq, Ministre du Commerce extérieur de la France, « renforcer l’influence de la France sur les normes internationales » du 31 janvier 2013,

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Stéphane Desselas a fondé et dirige Athenora Consulting après avoir travaillé pendant plus de quinze ans dans le domaine des affaires publiques européennes. Athenora est un cabinet d’affaires publiques spécialisé dans les domaines de l’énergie, du transport, de l’environnement et de la santé.