Une bombe de 2200 pages vient d’éclater aux États-Unis. Le lourd rapport d’enquête dévoile que Lehman Brothers, cette banque dont la faillite a précipité la débâcle boursière de l’automne 2008, avait trafiqué ses livres comptables plusieurs mois avant de s’effondrer. Le but: tromper les investisseurs en cachant d’énormes dettes pour faire croire que la banque était en bonne santé financière. Mais des petits futés avaient compris l’arnaque. Ils ont vendu massivement leurs actions, exposant la situation précaire de la banque et provoquant sa faillite. Le rapport montre que ces spéculateurs – des investisseurs professionnels qui recherchent le profit à court terme – avaient vu juste. Sous les mensonges comptables, l’empereur était nu.

Mais dans leur tour d’ivoire, les milliers de bureaucrates et de «gendarmes» chargés de démasquer ce genre de fraude aux États-Unis (la Réserve fédérale, la Securities and Exchange Commission, les agences de crédit, etc.) n’ont rien vu. Comme dans le cas de Bernie Madoff, ils dormaient sur la switch. Et comme dans celui d’Enron en 2001 – ce courtier en électricité qui a déclaré faillite après avoir menti sur l’état de ses finances –, ils ont manqué le bateau. Dans ce dernier cas, ce fut encore une fois les spéculateurs qui sonnèrent l’alarme en faisant chuter le titre d’Enron. Les régulateurs, eux, ont allumé… six mois plus tard!

Pourtant, les politiciens et autres démagogues blâment toujours les spéculateurs quand ça va mal. Prenez la Grèce en ce moment. Les politiciens grecs, bon nombre d’entre eux des irresponsables qui ont endetté leur pays jusqu’au bord de la faillite, blâment aujourd’hui les spéculateurs pour leurs problèmes. Mais les spéculateurs ne provoquent pas les crises. Ils les exposent au grand jour. Et forcent les responsables à corriger leurs problèmes sans tarder. En faisant chuter une devise ou une action en bourse, ils préviennent les autres investisseurs – comme vous et moi – qu’il vaut mieux déguerpir. Que les choses sentent mauvais dans telle entreprise ou tel pays. Ce sont les entreprises comme Enron, Lehman Brothers et les gouvernements qui provoquent les crises. Les spéculateurs donnent seulement l’heure juste sur la situation d’une entreprise ou d’un pays. Comme le veut l’adage: si votre visage est laid, ne blâmez pas le miroir.

Le policier du marché

Vrai, les spéculateurs sont loin d’être des anges. La plupart se motivent par l’appât du gain rapide, et se fichent du bien commun. Certains sont si puissants qu’ils peuvent couler une devise et déstabiliser un pays entier en quelques clics d’ordinateur. Mais les spéculateurs remplissent une fonction essentielle dans l’économie: leurs actions imposent une discipline aux entreprises et aux gouvernements. Une discipline plus efficace que la réglementation, même la plus sévère. Si vous gérez mal vos affaires, les spéculateurs vont miser sur votre échec. Et comme ces gens mettent leur propre argent en jeu – et qu’ils perdront des milliards s’ils se trompent –, ils vont scruter les finances d’une entreprise avec beaucoup plus d’assiduité que les organismes de réglementation. Ce sont aussi les spéculateurs qui vont taper sur les doigts des gouvernements (incluant le nôtre) quand ils dépensent sans compter et endettent nos enfants. Bref, le spéculateur est le meilleur policier du marché.

Mais les spéculateurs font grimper le prix des ressources comme le pétrole ou la nourriture, dites-vous. Attention. Ici aussi, ne tirez pas sur le messager! C’est la pénurie ou la hausse soudaine de la demande pour le blé ou le pétrole qui fait monter son prix. Tout ce que le spéculateur fait, c’est d’anticiper la pénurie. En faisant monter le prix d’une ressource, il envoie le signal qu’une pénurie s’en vient. Le spéculateur est l’annonceur de troubles à venir.

Parlant de troubles… Aujourd’hui, la plupart des banques américaines, renflouées par l’argent des contribuables, usent de subterfuges comptables pour masquer leurs problèmes. De cette façon, elles maintiennent le cours de leur action et se payent des centaines de millions en bonis. Tout ça sous l’approbation du gouvernement américain et des régulateurs, qui non seulement tolèrent ces pratiques, mais les encouragent. (On ne veut surtout pas que le public réalise l’état pitoyable dans lequel se trouvent ces entreprises et l’économie en général…)

Lorsqu’il sera évident que plusieurs de ces banques sont en bien plus mauvaise santé qu’elles le prétendent, ou lorsqu’un gouvernement atteindra un niveau d’endettement critique, qui sonnera la clochette d’alarme? Les spéculateurs. Qu’arrivera-t-il alors? Vous l’avez deviné. Les politiciens vont pointer du doigt les spéculateurs, et vont exiger toutes sortes de nouvelles règles pour encadrer ces vilains.

Au lieu de se regarder dans le miroir. Trait_html_691a601b.jpg

David Descôteaux est un Journaliste canadien indépendant spécialisé en économie. L'original de cet article a été publié sur le site du journal Metro Montréal, en date du 18 mars 2010. Il est actuellement chercheur à l'Institut Economique de Montréal.