Il est vrai que c’est la grandeur et la force de l’Eglise catholique que de laisser en son sein le débat ouvert lorsqu’il ne s’agit pas de questions doctrinales tranchées ex cathedra par le Pape. Au demeurant le Pape François reconnaît lui-même qu’il n’est pas expert en matière d’économie. Le savoir économique n’est pas article de foi, et les quelques pages de cette Exhortation qui portent sur l’économie ne sont qu’accessoires à ce texte riche d’enseignement par ailleurs. Comme un grand nombre de commentaires ont laissé entendre que le Pape François virait au socialisme, voire au marxisme, il est du devoir de tout catholique (car l’exhortation s’adresse par priorité aux catholiques, ce n’est pas une Encyclique) de relever les « surprises » du texte, qui l’éloignent de la réalité économique, et de rappeler ce que la doctrine sociale de l’Eglise Catholique professe dans le domaine de « l’économie de libertés », suivant l’expression de Jean Paul II.

Une charge contre l’économie de marché

Le Pape François est dans son rôle quand il dénonce la précarité et la pauvreté de trop de gens sur terre. Mais il surprend en incriminant l’économie de marché. « Certains défendent encore, écrit-il, les théories de la "rechute favorable", qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n’a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant » (54).

Et le Pape François d’ajouter : « En même temps, les exclus continuent à attendre. Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s’enthousiasmer avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l’indifférence » (54). « Aujourd’hui, écrit-il encore, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible. Comme conséquence de cette situation, de grandes masses de population se voient exclues et marginalisées : sans travail, sans perspectives, sans voies de sortie. On considère l’être humain en lui-même comme un bien de consommation, qu’on peut utiliser et ensuite jeter...Les exclus ne sont pas des « exploités », mais des « déchets », des « restes » (53).

Il jette l’anathème sur « la négation du primat de l’être humain », « le fétichisme de l’argent » et « la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain » (55). Et il dénonce ceux dont les gains s’accroissent exponentiellement au détriment d’une majorité. « Ce déséquilibre, dit-il, procède d’idéologies qui défendent l’autonomie des marchés et la spéculation financière...,nient le droit des Etats de veiller à la préservation du bien commun » (56). Paradoxalement, il considère que « la dette et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel » (56). Comme si les Etats n’avaient pas décidé eux-mêmes de s’endetter pour mener des politiques insensées, souvent pour permettre aux élus du moment de gagner des voix éphémères... !

Finalement l’économie de marché serait la cause de plus de crainte et de désespérance, d’une extinction de la joie de vivre, d’une augmentation du manque de respect mutuel et de la violence. « Une telle économie tue » dit-il (53).

Une lecture bienveillante

A prendre ainsi au pied de la lettre les formules chocs du Pape François, il y a en effet de quoi surprendre (au moins), voire de quoi s’indigner ( au plus).

Mais si l’on essaie de replacer ces passages dans le contexte de Evangelii Gaudium, ce que dit le Pape sur l’économie (laissons pour l’instant de côté les contresens économiques), c’est que la crise économique actuelle a révélé la crise morale du « système économique dominant ».

En cela, il ne fait que reprendre non seulement ce qu’en a dit immédiatement Benoit XVI, mais aussi ce qu’en ont dit nombre d’économistes. Nul chrétien, nul économiste, nul humaniste ne se reconnaît dans un système fondé sur l’idôlatrie de l’argent, la recherche de la compétitivité au prix de l’exclusion, et la mondialisation de l’indifférence. Est ce dire pour autant que l’on doive jeter aux orties l’argent, la compétitivité et la mondialisation ?

En fait, c’est la terminologie retenue dans le texte qui n’est pas bonne : le «système économique dominant » n’est pas , surtout dans certains pays, « l’économie de marché », ce n’est pas davantage le capitalisme. C’est ce que l’on appelle le « capitalisme des tricheurs », (crony capitalism) et il est vrai qu’il sévit principalement dans les pays les plus pauvres. Fondé sur la collusion entre milieu des affaires et classe politique, il est source d’enrichissements scandaleux et d’injustices inacceptables.

C’est incontestablement ce que le Pape François a pu observer et vivre dans son propre pays, l’Argentine, l’un des pays les plus corrompus et les plus miséreux. L’erreur terminologique est en fait une erreur de composition.

Il est donc utile de rappeler que l’économie de marché a été source de progrès social au même titre que de croissance économique, mais aussi que, comme le disait jean Paul II, il y a deux capitalismes : le bon et le mauvais, le bon étant celui qui se fonde sur « une économie de libertés ».

Croissance économique et progrès social

Ce n’est pas l’économie de marché, ni le capitalisme, ni la mondialisation, qui a inventé la misère. Le monde d’hier n’était pas moins dur pour les pauvres, et ceux-ci n’étaient pas moins nombreux. Tout au contraire.

Ce sont les économies de marché qui ont permis au plus grand nombre de sortir de la pauvreté. C’est la révolution libérale en même temps que celle de l’industrie qui ont créé les conditions d’un progrès social. C’est en permettant aux hommes de mieux exercer leur liberté d’initiative et d’entreprendre que le monde a trouvé les clés de son développement. Certes, il y eut des abus et des misères engendrées par cette révolution. Mais globalement, il n’est pas possible de nier que ce sont les pays d’économie libre qui offre le meilleur niveau de vie moyen, ce sont ceux où la pauvreté est la moins grande.

Et le phénomène se reproduit au niveau du monde lorsque les pays soumis à des dictatures oligarchiques se libèrent et trouvent les voies du marché. En même temps peuvent se créer des fortunes nouvelles, mais, dans les économies libres, les plus pauvres profitent aussi de ces nouvelles richesses.

Entre 1990 et 2010 la pauvreté a régressé dans le monde. En 1990, 47% de la population vivait avec moins de 1 dollar par jour. Vingt ans plus tard, 22% des hommes connaissent encore ce sort dramatique et subsistent avec moins de 1,25 dollar par jour (l’équivalent de 1 dollar en 1990). Ce qui veut dire que 700 millions d’humains sont sortis de la très grande pauvreté.

Dans un travail mené par sept chercheurs, dont certains de la Banque Mondiale, il ressort que le nombre de Latino-Américains vivant avec moins de 4 dollars par jour est passé de plus de 40% en 2000 à moins de 30% en 2010. Aujourd’hui en Amérique latine, les pauvres sont en nombre équivalent aux classes moyennes alors qu’ils étaient deux fois et demie plus nombreux une dizaine d’années auparavant.

Oui, le Pape François a raison de penser que des écarts trop importants et injustifiés sont générateurs d’incompréhensions et de ruptures ou déchirures sociales. Mais lorsque la richesse est le fruit du travail, de l’innovation, du service offert sur un marché libre, l’argent a moins de risques de susciter la révolution.

C’est là où les écarts de fortunes et de revenus sont indus, là où ils sont le produit de régimes politiques pervertis, maffieux, collectivistes... qu’ils sont insupportables.

C’est ce que note par exemple Jia Zhangke, le réalisateur du film « A touch of sin » : « Le plus grave problème de la Chine actuelle, ça n’est pas l’existence de classes sociales, mais le fait qu’il n’y ait plus de passerelles d’une classe à une autre. Les riches s’allient avec ceux qui ont le pouvoir en les corrompant, ce qui leur permet de contrôler des ressources et d’obtenir à leur tour une position politique. C’est cela qui provoque la colère ».

Là où il y a la liberté d’évoluer, de changer de statut, de catégorie sociale, la possibilité de grimper dans l’échelle des revenus et du patrimoine, la disparité est moins mal vécue ; elle est même parfois très bien vécue parce qu’elle permet de percevoir ce à quoi chacun peut accéder par ses efforts, sa ténacité, son ardeur au travail...

Des dangers de toute économie centralisée

Le Pape François voudrait « résoudre radicalement les problèmes des pauvres en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale »(202). Car selon lui, « la disparité sociale est la racine des maux de la société ». (202).

Il voudrait donc un monde d’égaux, douce utopie mère de toutes les tyrannies. Il voudrait, semble-t-il, redistribuer les biens ! ? Il voudrait « des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement orientés vers une meilleurs distribution des revenus, la création d’opportunités d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat....L’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus » (204).

Mais ne tombe-t-il pas lui-même dans ce qu’il dénonce en croyant à la bonté naturelle des hommes alors qu’il rejette l’économie de marché pour sa « confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant » (54).

Pourquoi les hommes qui animent l’économie de marché seraient-ils pire que ceux qui dirigent un système d’économie centralisée ? Le Pape François semble vouer une confiance spontanée aux hommes politiques car « la politique tant dénigrée est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun ». (205).

Pourquoi les chefs d’entreprise seraient-ils des voyous et les politiciens des anges ? Il dit se tenir loin de toute idéologie politique, mais en réalité ne risque-t-il pas de favoriser les idéologies du moment en reniant les bienfaits de l’économie de marché et en appelant de ses vœux, sans le dire expressément, une économie centralisée et dirigée par des politiques ?. Pour se défaire de la tyrannie des marchés, il ouvrre la voie à la tyrannie des partis et peut-être de l’Etat !

Il ne peut pourtant pas méconnaître l’intrinsèque imperfection humaine qui fait précisément qu’il vaut mieux un système qui repose sur l’action et les choix d’une multitude de personnes plutôt qu’un autre tout entier entre les mains d’une bande de politiciens tentés rapidement de conserver le monopole du pouvoir et de travailler pour eux plus que pour ce que le bien commun. Les exemples en sont légions.

C’est le mauvais capitalisme qu’entend sans aucun doute condamner le Pape François. Quant à la véritable économie de marché, il faut se remettre en tête la description qu’en a donnée Jean Paul II dans Centesimus Annus

L’économie de liberté et ses exigences morales

Jean-Paul II, fort de son expérience du communisme et de ses méfaits, savait qu’il faut se méfier de ceux qui pensent que l’Etat peut construire un monde idéal : « Quand les hommes croient posséder le secret d’une organisation sociale parfaite qui rend le mal impossible, ils pensent aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence ou le mensonge, pour la réaliser. La politique devient alors une « religion séculière » qui croit bâtir le paradis en ce monde. Mais aucune société politique, qui possède sa propre autonomie et ses propres lois, ne pourra jamais être confondue avec le Royaume de Dieu. » (Centesimus Annus, 24).

En évoquant l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII, dont l’encyclique Centesimus Annus célébrait le centième anniversaire, il soulignait « la clarté non moins grande avec laquelle est saisi ce qu’il y a de mauvais dans une solution le socialisme qui, sous l’apparence d’un renversement des situations des pauvres et des riches, portait en réalité préjudice à ceux-là mêmes qu’on se promettait d’aider. Le remède se serait ainsi révélé pire que le mal. En caractérisant la nature du socialisme de son époque, qui supprimait la propriété privée, Léon XIII allait au cœur du problème. » (12).

Jean-Paul II en concluait :« Il semble que, à l’intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins » (34), tout en notant bien entendu que le marché ne pouvait pas couvrir tous les besoins humains. Et il ajoutait : « L’économie moderne de l’entreprise comporte des aspects positifs dont la source est la liberté de la personne qui s’exprime dans le domaine économique comme en beaucoup d’autres. En effet, l’économie est un secteur parmi les multiples formes de l’activité humaine, et dans ce secteur, comme en tout autre, le droit à la liberté existe, de même que le devoir d’en faire un usage responsable »(32).

Au demeurant, le Pape François a raison de dire que l’argent peut être bon serviteur, mais souvent mauvais maître. Jean-Paul II d’ailleurs le disait aussi. Mais Jean Paul II n’ignorait pas les limites morales du marché . « Certes, les mécanismes du marché présentent des avantages solides : entre autres, ils aident à mieux utiliser les ressources ; ils favorisent les échanges de produits ; et, surtout, ils placent au centre la volonté et les préférences de la personne, qui, dans un contrat, rencontrent celles d’une autre personne. Toutefois, ils comportent le risque d’une « idolâtrie » du marché qui ignore l’existence des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être de simples marchandises. »

Pour autant, le marché n’est pas responsable des comportements iniques des hommes. Tout au contraire, il est le système qui oriente au mieux, et malgré tout très imparfaitement, les comportements humains dans le sens le meilleur. C’est parce que l’homme est marqué du péché originel, d’une imperfection congénitale, qu’il n’est pas possible de disposer d’un régime politique ou économique parfait. Et dans ce cadre, l’histoire montre et démontre que seul un pluralisme d’acteurs libres permet d’empêcher, même si ce n’est pas toujours facile, les tentations de domination et d’exclusion. Certes, le marché n’est pas parfait, parce que, comme l’Eglise elle-même, il est entre les mains des hommes qui succombent précisément à ces tentations. Mais le marché libre est encore le moins mauvais des systèmes que le monde ait découvert pour que, librement, chacun puisse dénoncer les excès, et que chacun puisse créer d’autres modèles, plus humains.

Comme le disait Churchill de la démocratie, l’économie de marché est sans doute le pire des systèmes « ... à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. » (Democracy is the worst form of government - except for all those other forms, that have been tried from time to time.).

Toute imparfaite qu’elle soit et avec tous les risques qu’elle représente, l’économie de marché est celle qui repose le plus sur la responsabilisation de chacun et donc sur le respect de chacun dans sa dignité d’homme libre, capable de trouver son chemin par ses propres forces, à quelque niveau qu’elles soient. Trop assister les individus les conduit à une nouvelle forme d’esclavage doux et néanmoins tyrannique, à la perte de tout sens de soi-même.

Comme le rappelle le Pape François, les hommes les plus riches, les plus doués ont le plus de responsabilité vis-à-vis des autres et le devoir moral de l’assumer. A cet égard, l’économie de marché est aussi la moins pire parce qu’elle permet mieux que d’autres à ceux qui ont plus réussi que d’autres, par leurs dons, par leur participation au développement de nouvelles entreprises créées par d’autres, par leur attention à leur environnement ... de prendre en charge leur part de l’imperfection humaine qui fait que certains sont plus démunis et ne savent pas comment sortir de leur état de pauvreté.

Au-delà de l’économie, il y a un choix moral et culturel comme le disait encore Jean-Paul II. La liberté économique n’est qu’un élément de la liberté humaine sans laquelle l’homme ne serait pas Homme. La liberté implique le choix possible du bon ou du mauvais. Et c’est la grandeur de l’Homme que d’essayer de retenir le meilleur dans tous ses choix. C’est pourquoi tout système qui permet à l’Homme d’assumer sa liberté est par principe plus vertueux que d’autres qui voudraient dicter aux hommes leurs choix..

Jean Philippe Delsol

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La version originale de ce texte a été publiée sur le site de l'IREF en date du 24 décembre 2013, sous le titre : "Une exhortation à économie renversée, le Pape et l'économie". Elle est accompagnée d'une annexe où sont repris de longs passages extraits de l'encyclique Centesimus Annus de Jean Paul II que nous n'avons pas repris ici.