Retournons à l’Iliade d’Homère: mettons (enfin) un terme à la Guerre de Troie.

Depuis plus de 3000 ans, les Grecs sont, d’une manière ou d’une autre, perpétuellement en guerre avec les peuples successifs vivant en Anatolie. Cela a commencé avec la Guerre de Troie au cours des XIIIe et XIIe siècles av. J-C (bien qu’Hérodote affirme que les tensions en mer Égée ont commencé bien avant l’enlèvement d’Hélène).

Parmi les guerres gréco-perses du Ve siècle av. J-C se trouvaient les célèbres batailles de Marathon en 490 av. J-C, et des Thermopyles et Salamine en 480 av. J-C. Les conflits entre l’Empire byzantin et l’Empire sassanide étaient fréquents vers la fin de l’Antiquité, tout comme les guerres entre Byzance et le Grand Empire seldjoukide (XIe et XIIe); la chute finale de Constantinople eut lieu en 1453, après sa conquête par les Ottomans.

L’occupation turque de la Grèce jusque dans les années 1820 a marqué les esprits, ainsi que les guerres des Balkans en 1912-1913, et la guerre gréco-turque de 1919-1922, qui fut suivie de ce que les Grecs appellent «le désastre d’Asie Mineure» en 1922 – quand la quasi-totalité des Grecs d’Asie Mineure (plus d’un million et demi) durent fuir, avec des centaines de milliers d’entre eux morts à la guerre ou en exode, tandis qu’un demi-million de Turcs étaient forcés de quitter la Grèce pour s’installer en Anatolie (avec également des milliers de morts turcs, tués par les Grecs).

En 1974, l’invasion de Chypre par l’armée grecque dans un premier temps, puis par l’armée turque qui occupe encore aujourd’hui un tiers de l’île, a aggravé encore davantage la situation.

Des dépenses militaires spartiates.

Avec une telle histoire, il n’est pas surprenant que la Grèce consacre une grande partie de son budget à la défense. Les dépenses militaires de la Grèce représentent 4,3 % de son PIB (bien qu’elles aient été réduites au cours des 20 dernières années), celles de la Turquie 5,3 %, et celles de Chypre 3,8 % de son PIB (source: www.cia.gov), ce qui est très élevé comparé au reste de l’Europe.

En règle générale, les petits pays de l’UE dépensent entre 1% et 1,5% de leur PIB en dépenses militaires; pour l’Allemagne, le taux est de 1,5%. Les deux «grandes» puissances militaires européennes dépensent moins que la Grèce: la France 2,6% de son PIB; le Royaume-Uni 2,4 % de son PIB. Dès lors, la seule raison pour la Grèce d’avoir un tel budget militaire est la Turquie. La Grèce est également le seul pays de l’UE dans lequel la taille et la répartition du budget militaire sont classées secrets d’État, ce qui laisse entendre que ces données pourraient même se situer en deçà de la réalité.

Pour mémoire, quand la Grèce a menti pour la première fois (à la fin des années 1990) sur son déficit budgétaire afin d’entrer dans la zone euro (en 2001), c’était principalement parce qu’elle avait caché d’importantes dépenses militaires à travers les stratagèmes comptables de Maastricht. Au lieu d’acheter des avions militaires coûteux, le gouvernement socialiste les avait loués à long terme, et ensuite classés hors bilan. Quand Eurostat a découvert le stratagème en 2004, les déficits ont été considérablement ré-estimés. 6,4 % du PIB en 1997, 4,1 % en 1998, 3,4 % en 1999 et 4,1 % en 2000 (au lieu des 1,7 % donc), de sorte que, avec les véritables chiffres, la Grèce n’aurait jamais été admise dans la zone euro.

Je ne serais pas surpris que les nouveaux mensonges sur les données budgétaires, révélés en novembre 2009 par le nouveau gouvernement socialiste grec, soient encore une fois liés aux dépenses militaires, en particulier du fait que le coupable, cette fois le gouvernement conservateur sortant, craignait d’être contesté par les nationalistes de droite lors des élections législatives (comme ce fut le cas).

Comment aller vers la paix?

Depuis 1999, et les tremblements de terre dont elles furent toutes les deux victimes, la Grèce et la Turquie ont opéré un rapprochement diplomatique. La Grèce est maintenant favorable à l’entrée de la Turquie dans l’UE. A présent, vu l’étranglement financier qui assaillit la Grèce, elle serait peut-être plus encline à réduire les dépenses militaires. En Turquie, le gouvernement de l’AKP veut réduire l’influence de l’armée sur la société et peut également avoir besoin d’argent. Pendant ce temps, les pourparlers de paix continuent à Chypre, en dépit des hauts et des bas (dans la zone de Chypre occupée par les Turcs, les prochaines élections législatives du 8 mars devraient ramener au pouvoir les nationalistes qui s’opposent au plan de paix soutenu par l’ONU). Mais cela n’est pas suffisant: il faut un engagement venant de l’étranger pour dépasser la méfiance militaire des deux côtés et leurs griefs historiques (ainsi que les revendications sur le territoire chypriote).

En route vers une initiative de paix entre la Grèce et la Turquie?

Si le nouveau gouvernement socialiste veut réduire le déficit budgétaire sur une base durable, il devra réduire considérablement ses dépenses militaires. Ramener le budget défense de 4,3% du PIB à 1% en quelques années permettrait d’épargner à long terme 3,3% du PIB, c’est-à-dire un tiers du déficit budgétaire grec.

Au niveau national, cela représenterait une initiative positive de partage des responsabilités: l’ajustement budgétaire grec, s’il est mené à bien, doit être considéré comme équitable, c’est-à-dire qu’il procède à la fois à des coupes dans les dépenses sociales privilégiées par la gauche et les syndicats et à des coupes dans les dépenses militaires –chères à la droite et aux nationalistes.

À l’étranger, cela impliquerait une paix crédible et durable avec la Turquie, en mer Égée et à Chypre. Si la France et l’Allemagne ont réussi à passer du statut de pires ennemis à celui d’alliés privilégiés, il n’y pas de raison que la Grèce et la Turquie s’enlisent à jamais dans des relations conflictuelles.

L’intervention des Européens et des Américains est nécessaire pour sortir de la situation actuelle.

Dans l’idéal, la Turquie entrerait dans l’UE et le problème serait résolu pour les deux parties. Cependant, il y a peu de chance que cela se produise.

Tout d’abord, la Turquie ne va vraisemblablement pas entrer dans l’UE dans un futur proche (pour la simple raison que la France devrait se prononcer par référendum sur cette adhésion, et que le résultat serait probablement négatif). Ensuite, même si la Turquie adhérait à l’UE, cela ne se concrétiserait pas avant 10 ans, voire plus – autant dire trop tard pour régler les malheurs budgétaires actuels de la Grèce. Enfin, Chypre n’acceptera la Turquie au sein de l’UE que si la crise chypriote a été résolue au préalable.

L’UE a fort intérêt à favoriser la paix dans cette région. En premier lieu, car la paix est le moteur initial de la construction européenne, et parvenir à une paix durable à Chypre démontrerait que l’UE reste fidèle à ses origines. En deuxième lieu, le fait d’ancrer la Turquie en Europe, d’une manière ou d’une autre, est essentiel pour l’UE. Enfin, en troisième lieu, il est primordial pour la santé budgétaire grecque de réduire les dépenses militaires… ainsi que pour l’avenir de la zone euro (et éviter ainsi l’effet domino).

Les grands pays européens se sont également investis dans la promotion de la paix dans cette région. De lord Byron (qui a combattu et est mort pour l’indépendance de la Grèce face aux Turcs en 1824), à Winston Churchill, la Grande-Bretagne s’est révélée l’alliée principale de la Grèce; de plus, la Grande-Bretagne était la puissance coloniale à Chypre (1878-1960) et revêt donc une certaine responsabilité quant à à l’impasse actuelle sur l’île.

L’Allemagne ne peut oublier que les nazis ont été particulièrement violents (même d’après leurs propres critères) lorsqu’ils ont occupé la Grèce (1941-44): un demi-million de personnes (8% de la population) ont été assassinées (dont 300 000 morts de la famine); et dans le même temps, les nazis ont décimé l’économie grecque et quitté le pays en 1944 pendant l’une des pires crises d’hyperinflation jamais connue (les prix furent multipliés par 10 000 entre 1941 et le printemps 1944, et quand les nazis sont partis, l’inflation mensuelle a atteint le taux ahurissant de 8,5 milliards de pour cents en octobre 1944).

La France pourrait se montrer réticente: d’une part, elle est l’alliée de la Grèce (Giscard d’Estaing était le principal soutien à l’entrée de la Grèce dans l’UE en 1981); mais, d’autre part, elle est le fournisseur principal (après les États-Unis) d’équipements militaires à la Grèce (en particulier d’avions). Cependant, étant donné que le président Sarkozy tient plus que tout à poursuivre sa politique en Méditerranée, il pourrait également plaider pour une initiative de paix dans la région. Par ailleurs, l’endiguement des problèmes financiers de la Grèce profiterait également à l’Italie et à l’Espagne.

Toutefois, c’est essentiellement sous l’impulsion des États-Unis qu’une issue déterminante pourrait être trouvée. Les États-Unis ont grand besoin des Turcs pour redéployer leurs capacités militaires depuis la mer Égée et Chypre (où ils ne servent pas aux États-Unis) jusqu’à leur frontière orientale (l’Iran) et méridionales (la Syrie et l’Irak), avec une vue rapprochée sur le sud (le Levant et le Moyen-Orient). Les États-Unis (et en particulier l’administration Obama) plaideront probablement pour une initiative de paix et le désarmement en mer Égée et à Chypre, et ils pourraient bien forcer la Grèce, la Turquie et Chypre à passer des accords de paix.

Comment instaurer la paix?

Les États-Unis (et l’OTAN) avec l’UE prendraient des mesures de confiance et accorderaient des garanties mutuelles de sécurité à la Grèce et à la Turquie; les mesures de désarmement seraient soutenues et contrôlées par l’UE et les États-Unis (et par l’OTAN), qui enverraient leur propres forces militaires pour mettre en œuvre les mesures de confiance (comme les casques bleus de l’ONU) en mer Égée. Ils devraient faire de même à Chypre, avec des pressions diplomatiques (si la Turquie décide de se retirer de Chypre, les Chypriotes turcs n’auront d’autre choix que de faire la paix avec les Chypriotes grecs) et une compensation financière. Les trois pays abandonneraient alors la conscription militaire pour faire des économies.

La pression politique sera nécessaire mais elle ne suffira pas. L’argent doit faire le reste, c’est-à-dire qu’il faudra offrir des compensations à ceux qui se retrouveraient perdants si un accord de paix était passé. Les familles chypriotes déplacées en 1974 quand l’île a été envahie pour l première fois par l’armée grecque puis turque devront recevoir une compensation; l’armée et les colons turcs encore présents au nord de Chypre devront recevoir des compensations en cas de retour en Anatolie. Finalement, les militaires grecs et turcs devront être rémunérés pour accepter de devenir des civils et abandonner leurs rêves de gloire militaire.

Qui va payer pour instaurer la paix en mer Égée et à Chypre? Ni la Grèce, ni la Turquie n’en ont les moyens; les États-Unis affirmeront qu’ils ont rempli leur mission diplomatique. Comme d’habitude, l’UE devra payer la note. Et ce serait une bonne affaire. D’abord, pour instaurer la paix. Ensuite, pour la santé budgétaire de la Grèce, il est largement préférable pour l’UE (et pour les grands pays de l’UE) de payer pour une paix durable, plutôt que de renflouer les caisses du gouvernement. De plus, ce financement ne violerait pas la clause de «non renflouement» du Traité de l’UE (article 125) et ne créerait pas de précédent regrettable.

Combien cela coûterait/rapporterait-il

Mes suppositions sont sommaires et arbitraires. Les PIB s’élèvent à (en 2011, source Eurostat): Chypre 19 milliards d’euros, Grèce 250 milliards d’euros, Turquie 510 milliards d’euros. Supposons que:

La Grèce diminue de manière durable ses dépenses militaires de 4, 3% à 1 % de son PIB, et la Turquie de 5,3 % à 3 % de son PIB. Cela équivaut, ceteris paribus, à réduire la dette publique grecque d’environ 35 points du PIB pour les 10 années à venir; et de 25 points pour la Turquie. Cela devrait suffire pour calmer les attentes concernant la stabilité de la dette grecque, si le gouvernement met effectivement en œuvre l’ensemble des mesures budgétaires qu’il vient d’annoncer.

L’UE compense les deux pays par une année d’économies militaires (c’est-à-dire 3,3 % du PIB pour la Grèce et 2,3 % du PIB pour la Turquie). Le versement à effectuer par l’UE serait de 8 milliards d’euros à la Grèce et 12 milliards d’euros à la Turquie.

L’UE fasse un versement exceptionnel de 10 % du PIB de Chypre pour diverses compensations (civiles et militaires) sur l’île; soit 2 milliards d’euros.

En tout, le coût de l’ensemble des mesures prises pour instaurer une paix durable serait de 22 milliards d’euros, soit 0,15 % du PIB annuel de l’UE, et 15 % du budget de l’UE (ce qui représente une demi-année du budget alloué aux Fonds Structurels de la Commission européenne, qu’une étude BRUEGEL a qualifié d’inefficace dans une perspective de croissance).

Avec la crise financière grecque, il est temps de mettre un terme définitif à la Guerre de Troie (qui déjà à l’époque avait coûté beaucoup aux deux parties). En ce qui concerne les autres Européens, nous devons nous rappeler qu’après avoir été enlevée par Zeus, la Princesse Europe a fui en Crète, et plus tard, après avoir été abandonnée par le Roi des Dieux, elle a épousé le roi de Crète. Hérodote prétend que ce furent les Grecs eux-mêmes qui ont enlevé Europe à Tyr pour l’emmener en Crête. Après sa mort, les Grecs ont honoré Europe comme une déesse. Sans les Grecs, l’Europe n’existerait pas, ne l’oublions pas. Europe ne devrait-elle pas rendre une nouvelle visite à la Grèce?

Jacques Delpla est membre du Conseil d’Analyse Économique du Premier Ministre français et expert permanent de l'European Ideas Network.