Zone euro : comment la BCE organise l'inévitable faillite souveraine
Par Jacques Delpla le lundi 3 décembre 2012, 00:20 - Note de synthèse - Lien permanent
Jacques Delpla n'est pas un adepte de la langue de bois. Dans deux interventions au ton très direct - l'une sur l'antenne de Radio classique , l'autre sur le blog Les Echonoclastes des Echos - il esquisse le scénario des événements qui, sans que ce soit nécessairement l'apocalypse, vont encore secouer la zone euro.
La restructuration (i.e. le défaut) des dettes souveraines est-elle inévitable en zone euro ? Oui, c’est évident aujourd’hui.
Le FMI l’a implicitement admis dans son dernier rapport semestriel: historiquement, les pays développés avec une dette supérieure à 100% du PIB n’ont pu la réduire qu’avec de l’inflation (surtout) et de la croissance (souvent engendrée par une forte dévaluation).
Une étude récente de la Banque de France (cf. éditorial de J-M Vittori du 29 octobre) va dans le même sens pour la France : jamais la France n’a réduit une forte dette par la seule austérité.
La restructuration des dettes souveraines excessives en zone euro est donc pour bientôt : c’est la Banque Centrale Européenne qui va la déclencher. Comment ? Avec son programme de rachat de dettes souveraines (OMT – Outright Monetary Transactions) annoncé le 6 septembre.
Les tentatives de réduction de la dette par la seule austérité ont en général échoué, car elles dépriment l’activité et engendre de la déflation par la dette à la Irving Fischer, ce qui augmente d’autant la charge de la dette. Or, les pays en difficulté de la zone euro (la périphérie) ne peuvent compter ni sur l’inflation (cf. stabilité des prix de la BCE), ni sur la dévaluation (ils veulent demeurer dans l’euro), ni sur la croissance (ils doivent au contraire faire une dévaluation interne pour restaurer, ce qui équivaut à une baisse du PIB).
Il ne reste donc que le défaut (appelé pudiquement « restructuration » des dettes). Les dirigeants de l’euro refusent (jusqu’ici) de reconnaître qu’en monnaie unique, sans inflation, la restructuration des dettes est, pour les pays avec forte dette et manque de compétitivité, le seul moyen de réduire des dettes. Mais, le défaut des dettes est inhérent à la construction de l’euro, ce n’est pas un accident. Aujourd’hui, c’est la BCE qui enclenche le mécanisme.
L’OMT est officiellement un mécanisme destiné à renforcer la liquidité des dettes souveraines via des rachats de dettes (de moins de 3 ans) par la BCE sur les marchés. Mais, et c’est très important, l’OMT est assorti d’une conditionnalité forte : le pays bénéficiaire doit signer un accord de réformes avec l’Union Européenne (MES, Mécanisme Européen de Stabilité) et, éventuellement, avec le FMI. Or, c’est la signature d’un tel accord qui déclenchera la restructuration des dettes.
Pour comprendre cela, il faut revenir à l’histoire et à la jurisprudence des restructurations des dettes souveraines depuis soixante ans. Quand un pays pauvre fait appel au FMI et aux Etats riches pour traverser une crise financière grave, il signe un accord avec le FMI qui stipule les mesures correctrices à entreprendre. En échange, le FMI et les Etats riches lui prêtent des fonds en urgence. Si quelques années après, il apparaît que le pays en détresse est incapable de rembourser ses dettes, alors sa dette souveraine est traitée au sein du Club de Paris. Là, les Etats créanciers coupent en deux la dette souveraine du pays en détresse : celle émise après la signature de l’accord FMI est considérée comme senior, intouchable et ne sera pas restructurée, celle émise avant l’accord FMI est considérée comme junior, restructurable et sera restructurée -en général avec une très forte perte. La ligne de partage des eaux entre dette senior et dette junior est, ici, la signature de l’accord FMI : toute dette émise avant est restructurable, celle émise après ne l’est pas. La logique est simple : on ne demande pas aux pompiers de payer les dégâts des eaux, sinon ils ne viendraient jamais.
Un point important dans cette jurisprudence : tant que la dette n’est pas restructurée toutes les créances sont égales (pari passu), la différenciation des dettes n’intervient qu’après leur émission, lors du constat d’insolvabilité du pays en crise : il y a une redéfinition ex post de la nature des dettes et c’est accepté par tous, même si cela déroge au droit commun des dettes.
C’est la même histoire qui commence en zone euro, il suffit de changer les noms : l’accord FMI devient l’accord MES avec l’Europe, le FMI devient la BCE et le pays pauvre en détresse devient l’un des pays périphériques de la zone euro avec trop de dette et un défaut de compétitivité (Espagne, Italie…).
Prenons le cas de l’Espagne. Supposons qu’elle signe un accord ESM avec l’Europe le 1er janvier 2013. La BCE va lui prêter des fonds sous forme de rachat de dette souveraine sur le marché. En cas de constat d’insolvabilité de l’Espagne dans trois ans, on appliquera la jurisprudence du Club de Paris : on considérera que toutes les dettes émises après le 1er janvier 2013 seront seniors et ne seront pas touchées. En revanche, les dettes émises avant seront restructurées (i.e. seront mises en défait et leur valeur fortement diminuée). Cette démarche serait d’une part complètement conforme à la jurisprudence internationale du Club de Paris.
Ensuite, elle permettrait à la BCE d’éviter toute restructuration de ses créances sur l’Espagne au titre de l’OMT : c’est essentiel car tout abandon de créance de la BCE sur l’Espagne serait considéré comme un financement par la BCE du déficit espagnol, ce qui est littéralement interdit par le Traité Européen (d’où l’insistance de Mario Draghi pour que l’Espagne signe officiellement un accord MES avec l’Europe avant tout rachat de dette).
On m’objectera que cette démarche viole la clause de pari passu proclamée par la BCE. Pas du tout : la BCE a simplement dit qu’elle accepte d’être traitée comme tous les autres détenteurs de dette souveraine(1). Et c’est bien ce qui se passerait : elle serait traitée de manière identiques à celle des créanciers qui ont acheté de la dette émise après le 1er janvier 2013. C’est la signature de l’accord MES qui définira le partage des eaux.
L’Espagne est très probablement insolvable : son immense bulle immobilière n’est pas encore purgée, ses banques sont au bord de la faillite, le taux de chômage est à 25% et la dette publique va bientôt atteindre les 100% du PIB. Sachant que l’Espagne ne peut ni utiliser l’inflation pour réduire ses dettes, ni dévaluer pour retrouver de la croissance (elle doit au contraire réduire ses coûts et son PIB pour restaurer sa compétitivité), le défaut et la restructuration de sa dette souveraine sont inéluctables.
En pratique, dans deux ou trois ans, la BCE constatera que la dette souveraine espagnole émise après la signature du programme MES approchera bientôt la limite des 60% du PIB (maximum du Traité de Maastricht). Pour protéger ses propres créances, elle signifiera qu’elle n’achètera plus de cette dette « senior » au-delà de la limite des 60%. A ce moment-là, le gouvernement espagnol fera défaut sur sa dette « junior », en restructurant sa dette émise avant la signature de l’accord MES. Pour cela, il changera la loi qui gouverne ses obligations souveraines émises en droit espagnol (ce qui est son plein droit). L’Espagne pourra toujours émettre de la sa dette « senior » jusqu’à 60% du PIB ; les investisseurs en dette espagnole « junior » n’auront plus que leurs yeux pour pleurer.
Il se peut que la BCE n’envisage pas aujourd’hui la restructuration des dettes souveraines, mais, nolens volens, elle conduit l’ensemble de la zone euro vers ce résultat.
Quels seront les pays restructurés ? Au-delà de la Grèce, il est assez évident que le Portugal et l’Espagne devront restructurer leur dette souveraine : le Portugal a une dette extérieure colossale, renforcée par un déficit de croissance. En Espagne, l’implosion de la bulle immobilière, un taux de chômage à 25% et la nécessité de prolonger la dévaluation interne, ne laissent que peu de doutes. Quant à l’Italie, ses dirigeants espèrent éviter la restructuration, mais l’étude du WEO du FMI laisse peu d’espoir : comme la Grande-Bretagne de 1918-1939, l’Italie, même avec un large surplus budgétaire primaire, ne pourra pas réduire sa dette, à cause d’un potentiel de croissance proche de zéro et de la nécessité de restaurer une compétitivité dégradée.
Cette stratégie masquée de restructuration des dettes souveraines excessives entraînera plusieurs conséquences :
- Les investisseurs seraient bien avisés d’acheter de la dette espagnole ou italienne de moins de trois (qui sera senior), mimant ainsi la stratégie d’investissement de la BCE en cas de programme MES, et d’éviter leur dette plus longue.
- Contrairement à ce que disent les journaux allemands, le programme OMT ne sera pas inflationniste. Bien au contraire, les restructurations de dette auront un impact déflationniste (la BCE devra alors assouplir encore plus sa politique monétaire). Nos amis faucons allemands devraient être rassurés.
- En revanche, l’Europe va devoir se préparer à de fortes recapitalisations supplémentaires de ses banques. Et les assurances vont devoir constater de nombreuses pertes dans leurs investissements. Ce sont les institutions financières d’Allemagne et de France qui vont écoper le plus. Ce que les Allemands ne veulent pas payer par l’inflation (à bon droit), ils le paieront par des pertes majeures dans les investissements de leurs banques et assurances dans les pays périphériques de la zone euro.
- Après ces restructurations, les pays périphériques ne pourront plus emprunter par eux-mêmes sur les marchés.
- La dette Bleue que je préconise depuis longtemps se profilera alors : elle sera constituée, pour les pays périphériques, des emprunts auprès du MES/FESF, ainsi que des dettes « seniors » décrites ici (ainsi que des achats antérieurs de la BCE au titre du SMP). Elle sera le seul moyen pour les pays périphériques de continuer à emprunter (et de rester dans l’euro).
Cette stratégie implicite permet une restructuration « civilisée » des dettes souveraines de la périphérie : en effet, un défaut total de l’Espagne ou de l’Italie les forceraient à quitter l’euro, faisant ainsi s’effondrer la zone euro elle-même, mais une absence de défaut est économiquement impossible. La dette « senior » sera appelée à devenir ma dette Bleue et la dette « junior » ma dette Rouge. Aussi, pour éviter la faillite de l’Europe, organisons les faillites en Europe.
Jacques Delpla
NOTE :
(1) La BCE annoncé le 6 septembre, lors du lancement de l’OMT : « The Eurosystem intends to clarify in the legal act concerning Outright Monetary Transactions that it accepts the same (pari passu) treatment as private or other creditors with respect to bonds issued by euro area countries and purchased by the Eurosystem through Outright Monetary Transactions, in accordance with the terms of such bonds ».

La version originale de ce texte de Jacques Delpla a été publiée sur le site web des Echos en date du 31 octobre 2012.
Commentaires
On entend souvent l'idée selon laquelle"un défaut total de l’Espagne ou de l’Italie les forceraient à quitter l’euro". Mais pourquoi diable ? Pour des raisons politiques les membres de l'UEM font tout pour éviter un défaut, ou plutôt pour éviter de parler de défaut, car il y a bien eu un défaut partiel de la Grèce. On comprend aussi que le système bancaire était menacé par ce risque, et que la Grèce entre autres a été aidée pour éviter un effondrement des banques à travers l'Europe. Mais si défaut il y a, même si les pays en question ont quitté l'euro, les créanciers subiront les mêmes pertes. Et si défaut il y a, les pays concernés auront du mal a trouver des prêteurs, qu'ils demeurent ou non dans la zone euro. Je dirais même que cette idée "un défaut total de l’Espagne ou de l’Italie les forceraient à quitter l’euro" accentue le problème car incite les investisseurs et déposants à retirer leurs fonds, encore en euros, des banques des pays en question, pour ne pas être spoliés par la "dévaluation" (façon de parler) sur les marchés de la nouvelle monnaie. Dans un contexte de rigidité des prix, la déflation ferait des ravages.
Comme aime à le dire l'économiste John Cochrane de Chicago, si le Kansas faisait défaut, personne parlerait pour cet état de quitter la zone dollar.
Cette affirmation étant si souvent répétée sans explications, je suppose que les raisons économiques doivent être évidentes, mais elles m'échappent. Je suis preneur d'une explication.
Je n'arrive pas à m'habituer à lire "vendre de la dette" pour "emprunter de l'argent", et "acheter de la dette" pour "prêter de l'argent"
@Olivier
Voici la réponse que je vous donnerais, personnellement - peut-être quelqu'un pourra-t-il me contredire.
Je pense que votre question concerne un acte de défaut unilatéral, décidé par un pays, sans passer par une longue période de négociation avec les partenaires de la zone euro.
Dans ce cas, la sortie de la zone euro se fait quasiment instantanément dans la mesure où la décision de faire défaut implique automatiquement l'arrêt des transfusions monétaires en provenance de la BCE.
Il ne faut pas perdre de vue que, pour l'instant, tous ces pays méditerranéens sont tenus à bout de bras par la BCE dont les opérations de monétisation ont un effet de transfert tout à fait équivalent à des transferts financiers transitant par les nouveaux organismes européens en cours de mise en place et qui sont appelés à prendre le relais.
Si un pays se déclare en défaut, la BCE ne peut plus continuer ses opérations de monétisation. Elle arrête tout. Il en résulte un choc déflationniste instantané sur le pays qui a toutes chances d'être considérablement amplifié par par l'exode massif des liquidités qui s'efforceront de quitter à toutes vitesses le pays pour se mettre à l'abri d'une probable dévaluation.
En conséquence, le pays qui fait défaut doit immédiatement mettre en place un contrôle des changes extrêmement stricte s'il ne veut pas voir toute la masse monétaire encore présente se déverser vers l'étranger (et entraîner l'effondrement total de tout son système bancaire). Ce contrôle des changes doit s'accompagner d'un estampillage par surcharge de tous les billets en circulation dans le pays, pour éviter que le contrôle des changes ne soit contourné par les sorties de valises de billets (les euros émis en Espagne ne peuvent plus être utilisés en dehors du pays).
Autrement dit, le pays doit aussitôt quasiment fermer ses frontières. De telles dispositions sont totalement incompatibles avec l'appartenance à la zone euro. Le pays qui y recours se met instantanément en congé de la zone.
Il parait inévitable que dans un tel contexte le défaut s'accompagne aussitôt d'un retour à une monnaie nationale avec forte, très forte dévaluation à l'appui. La monnaie nationale réapparaît par surcharge sur les billets euros en circulation qui seront peu à peu retirés du marché et remplacés par de nouveaux billets libellés en devise nationale.
Bonsoir,
Dites moi si je me trompe mais les billets ont déjà une marque.
Voir la lettre avant le N° qui est un code pays. C'est facile à voir.
Pourquoi estamper?
Merci Henri pour votre réponse.
C'était bien le cas d'un défaut unilatéral que j'envisageais. Il est certain qu'en cas de défaut sur sa dette publique, la BCE ne pourrait plus accepter ces titres en garantie des prêts qu'elle octroie au système bancaire. Cela ne signifie cependant pas qu'elle ne pourra pas refinancer les banques, comme à une meilleure époque où, pour emprunter le vocabulaire à Jacques Rueff, les fausses créances n'étaient pas admises à l'escompte. Les banques grecques pourront d'ailleurs toujours acheter des obligations d'Etat plus sûres, disons françaises, pour se refinancer ;-)
Par ailleurs, lorsque vous écrivez que le défaut entrainera :
« un choc déflationniste instantané sur le pays qui a toutes chances d'être considérablement amplifié par par l'exode massif des liquidités qui s'efforceront de quitter à toutes vitesses le pays pour se mettre à l'abri d'une probable dévaluation. »
cela implique justement l'anticipation d'une sortie.
Autrement dit, c'est parce que l'idée de sortie nécessaire de l'euro en cas de défaut est si répandue que cette « prophétie » peut s'avérer auto-réalisatrice.
Certes, d'un point de vue de l'opportunité politique, le gouvernement grec n'ayant plus la possibilité de trouver des prêteurs, l'alternative entre le fait de demeurer dans l'euro et équilibrer brutalement les finances publiques en baissant radicalement les dépenses, d'une part et quitter l'euro pour pouvoir imprimer de la fausse-monnaie, d'autre part, se résoudra certainement en faveur de la deuxième branche.
Mais sur le principe je ne suis pas convaincu. Un défaut partiel a bien eu lieu, et l'on envisage maintenant même en Allemagne une remise de dettes. Autrement dit, un défaut, certes non unilatéral. Je ne suis pas sûr qu'il y ait une grande différence d'un point de vue économique, outre bien sûr les réactions politiques de la BCE etc..
@isard
Merci, je ne connaissais pas ce détail. Mais cela ne change rien au besoin d'un estampillage pour éviter les sorties de billets le jour d'après la déclaration de défaut. En effet l'embargo ne doit pas s'appliquer aux billets "made in spain" (ou ailleurs) qui circulent déjà sur tout le territoire de l'eurozone et sont détenus en toute bonne foi par d'autres ressortissants européens.
@Olivier
Vous avez raison, l'élément d' "anticipation" est tout à fait essentiel. Par exemple, tant que l'hypothèse d'une possible sortie d'un pays membre de la zone euro n'était jamais apparue dans l'esprit même de personne, les balances Target ne posaient aucun problème. Il ne s'agissait, comme l'affirme la BCE, que de pures transactions comptables sans contrepartie économique réelle. Mais tout a changé du jour où un doute est apparu, d'abord, sur la possibilité d'un éventuel défaut, puis d'une sortie. A partir de là, les allemands étaient fondés à se poser la question de ce que pourraient être les conséquences financières d'une telle sortie pour les autres partenaires, à commencer pour eux. D'où tout le débat et la controverse qui ont suivi.
Ce faisant, la vraie question est de savoir pourquoi une liaison s'est tout de suite (ou à peu près) établie entre "défaut" et possible "sortie". Ce qui nous ramène à votre seconde question concernant le Kansas, à laquelle je n'ai pas répondu.
Je pense que la réponse tient dans la structure organisationnelle du système européen de banque centrale, et ce en quoi il diffère du système américain. Tous deux sont des systèmes décentralisés. La FED se présente comme un réseau de douze Fed régionales, liées entre elles par un système automatique de paiements analogue au mécanisme européen Target. Mais l'aire géographique de ces Fed régionales est totalement divorcée des frontières politiques et administratives entre Etats. Je crois qu'il y a même certains Etats US qui se partagent entre deux différents établissements régionaux. La BCE est un établissement qui fédère dix sept banques centrales nationales. Ce sont ces banques centrales nationales qui éxécutent les opérations décidées par le Conseil de la banque centrale. Mais ces banques centrales restent des établissements publics nationaux. Le résultat est que, à la différence des USA il demeure une correspondance géographique entre les aires monétaires décentralisées de la BCE et les frontières et responsabilités politiques nationales. Autrement dit, aux USA le domaine des décisions monétaires est totalement séparé de la sphère politique, alors que ce n'est pas le cas dans la zone euro. Il n'y a aucun lien entre les deux domaines aux Etats-Unis, puisque les frontières des zone monétaires et politiques locales ne correspondent pas. Alors que ce n'est pas le cas en Europe, et que vous ne pouvez donc pas éviter les interférences politiques entre les deux, même si elles doivent en principe rester très limitées.
Voilà la raison pour laquelle, je crois, si le Kansas semble sur le point de faire défaut, personne n'en tirera la conclusion qu'il pourrait un jour sortir de la zone dollar. Il n'y a pas le moindre soupçon qui s'installe, alors que ce n'est pas la même chose dans le cas grec. L'existence de la BCE ne fait pas disparaître l'existence d'un lien, quelqu'en soit la nature, entre les finances publiques nationales et la politique monétaire qui est menée dans l'espace national. L'action de la BCE reste nécessairement infiltrée par des considérations nationales (notamment pour ce qui concerne les finances publiques). Le principe de souveraineté nationale n'a pas été totalement éliminé, ce qui permet au soupçon de "sortie" de s'infiltrer dès lors qu'un Etat parait en difficulté, et que la tentation pourrait réapparaître de recourir aux vieilles solutions souveraines d'autrefois.
Ceci dit, il existe une autre différence importante entre les deux systèmes. Dans l'équivalent américain du système Target, il est prévu que chaque année, au mois d'avril, quand les différents Feds régionaux font la compensation multilatérale de leurs comptes, les districts "déficitaires" réglent leur déficit vis à vis des districts qui enregistrent des soldes créditeurs à leur égard en leur transférant la propriété d'un montant équivalent d'actifs réels rapportant des intérêts (des "billets or" ou des obligations fédérales). Comme cette opération de compensation intervient tous les ans, ces transferts restent d'ampleur très limitée, mais ils sont suffisants cependant pour imposer une véritable sanction à l'organisme déficitaire (perte de revenu), sanction qui le contraint à ajuster son offre monétaire locale de manière certes marginale, mais non moins réelle, par rapport à la norme moyenne nationale. Cet ajustement suffit ensuite pour éviter que, d'année en année, le déséquilibre régionale ne se transforme progressivement en véritable problème. C'est cette forme d'ajustement interne qui manque cruellement au sein du système intraeuropéen de paiements, comme on l'a découvert lorsque, brutalement, du fait de la fermeture des marchés de refinancement bancaire, les balances Target se sont mises à grossir à une vitesse faramineuse. Ces balances Target ont servi de révélateur (et de mesure) d'une situation de déséquilibre interne à la zone euro, due aux différences de variations de la productivité , que le mécanisme de l'euro aboutissait à totalement occulter. Si le système de paiement européen avait disposé d'un mécanisme de compensation "réel" à l'américaine, tout cela ne se serait jamais produit et on n'aurait jamais parlé des balances Target.
Merci Henri, de cette longue réponse.
Vous écrivez, et c'est très vrai :
« Il n'y a aucun lien entre les deux domaines aux Etats-Unis, puisque les frontières des zone monétaires et politiques locales ne correspondent pas. Alors que ce n'est pas le cas en Europe, et que vous ne pouvez donc pas éviter les interférences politiques entre les deux, même si elles doivent en principe rester très limitées.
(..). Le principe de souveraineté nationale n'a pas été totalement éliminé, ce qui permet au soupçon de "sortie" de s'infiltrer dès lors qu'un Etat parait en difficulté, et que la tentation pourrait réapparaître de recourir aux vieilles solutions souveraines d'autrefois. »
Le pessimisme me semble de rigueur, compte tenu le la prééminence de la politique qui pervertit les économies. D'ailleurs dès le début de la crise, ce sont bien les politiques qui ont clamé qu'il fallait absolument sauver l'euro, pour faire accepter leurs nombreux plans, mais soulignant aussi que l'euro peut ne pas être éternel.
Les partisans de l'Etat européen central vont se tâcher d'éliminer les restes de souveraineté nationale, et alors, effectivement, nous aurons un Etat avec sa monnaie.
Il n’y aura jamais d’Europe fédérale.
Il n’y aura jamais de fédéralisme en Europe.
La solidarité existe dans un cadre amical, dans un cadre familial, dans un cadre de quartier, dans un cadre communal, dans un cadre départemental, dans un cadre régional, dans un cadre national.
Mais en revanche, la solidarité n’existe pas dans un cadre supranational.
Quatre exemples :
1- Depuis le début de la crise grecque, les pays européens riches auraient dû DONNER des dizaines de milliards d’euros à la Grèce.
Or les pays européens riches ont refusé de DONNER des dizaines de milliards d’euros à la Grèce.
En revanche, chaque pays européen riche accepte de sauver ses propres banques privées de la faillite : là, oui, la solidarité existe, car chaque pays européen riche accepte de DONNER de l’argent pour sauver ses propres banques privées.
2- Deuxième exemple : les pays européens riches auraient dû DONNER plus d’argent au budget de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.
Or les pays européens riches ont refusé de DONNER un seul euro supplémentaire au budget de l’Union Européenne pour la période 2014-2020.
Résultat : le budget de l’Union Européenne restera au niveau minable de 1 % du PIB de l’Union Européenne pour la période 2014-2020. Par comparaison, le budget fédéral des Etats-Unis est de 25,3 % du PIB des Etats-Unis.
3- Troisième exemple : les pays européens riches auraient dû accepter de payer des taux d’intérêt plus élevés en créant des euro-obligations.
Or les pays européens riches ont refusé de payer des taux d’intérêt plus élevés : les pays européens riches ont refusé la création des euro-obligations.
4- Quatrième exemple : les pays européens riches auraient dû accepter de créer une union de transfert dans la zone euro.
Or les pays européens riches ont refusé de transformer la zone euro en une union de transfert, avec des DONS d’argent partant des pays européens riches en direction des pays européens pauvres.
Conclusion : la soi-disant « solidarité européenne », ça n’existe pas. La soi-disant « solidarité européenne », ça n’existe que dans les paroles, ça n’existe que dans les discours, ça n’existe que dans les déclarations. Mais au moment de passer aux ACTES CONCRETS, il n’y a plus personne.
Au moment de DONNER de l’argent, il n’y a plus personne.
Au moment de DONNER de l’argent pour aider les pays européens surendettés, il n’y a plus personne.
Les pays européens riches refusent de DONNER de l’argent : ils ne font que PRETER de l’argent aux pays européens qui sont déjà surendettés. Et ce faisant, ils aggravent la catastrophe.
La Grèce va quitter la zone euro, et les autres Etats européens périphériques aussi. La zone euro va se disloquer.
@Olivier
Vous écrivez : "alors, effectivement, nous aurons un Etat avec sa monnaie."
En l'occurrence, je ne crois pas qu'ils y arrivent car il faudrait faire sauter toutes les banques centrales nationales, et reconstruire la BCE sur des bases institutionnelles différentes. Je ne crois pas qu'on y arrive prochainement. Ce que nous avons actuellement est une évolution qui va dans deux directions totalement opposées : d'un côté, à Bruxelles, on se préoccupe de mettre en place tout un maillage de réglementations plus serrées (dites européennes); l'objet de ces réglementations est de se substituer aux réglementations nationales, et ainsi d'instaurer un véritable marché unique des services bancaires, ce qui est très bien (c'est à souligner); mais, de l'autre, la conséquence de la crise financière, de la crise de l'euro, et de tout ce qui est entrepris pour colmater la brèche et sauver la monnaie unique est, paradoxalement, de défaire l'espace monétaire européen en conduisant les banques commerciales à se replier sur leur pré carré national, et à défaire l'intense tissu de relations d'affaires croisées qu'elles avaient développé - d'où le résultat, déploré par la BCE, d'une déconstruction de l'espace monétaire.
Samedi 8 décembre 2012 :
Un article très important sur l'Irlande :
L'Irlande "a besoin de plus de temps" pour rembourser l'argent utilisé pour renflouer ses banques, a réclamé samedi dans la presse allemande le gouverneur de la Banque centrale d'Irlande, Patrick Honohan.
"Le gouvernement essaie de regagner la confiance des marchés financiers et le plan de remboursement actuel complique cela", a estimé M. Honohan, dans un entretien au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung.
L'Irlande, dont les banques avaient été durement frappées par la crise financière, avait dû demander fin 2010 une aide à l'Union européenne, à la Banque centrale européenne (BCE) et au FMI.
Ce plan de sauvetage prévoyait 85 milliards d'euros d'aides sur trois ans en échange de la mise en oeuvre de douloureuses mesures d'austérité.
Plus de 30 milliards d'euros ont été prévus pour renflouer les banques en difficultés Anglo Irish Bank et Irish Nationwide Building Society (INBS), nationalisées puis fusionnées.
"Cet argent sera assurément remboursé, mais cela doit s'opérer sur une période plus longue", a affirmé M. Honohan.
Interrogé sur le délai supplémentaire nécessaire pour rembourser, le gouverneur de la Banque centrale d'Irlande a plaidé pour la recherche d'une "solution durable", qui n'aurait pas à être de nouveau modifiée par la suite.
"En conséquence, le délai de remboursement devrait être considérablement allongé", a-t-il ajouté, sans donner aucune autre précision.
http://www.boursorama.com/actualite...
En clair, l'Irlande dit à ses créanciers :
"Je suis en faillite. Vous m'avez prêté 85 milliards d'euros. Je vous remercie pour ce prêt. Je ne peux pas vous rembourser comme c'était prévu, mais ce n'est pas grave. Je vous rembourserai plus tard. Le délai de remboursement sera considérablement allongé. De toute façon, si vous n'êtes pas contents, c'est pareil."
Mardi 11 décembre 2012 :
Comment la Grèce efface 20 milliards de dette comme par magie.
Afin de rendre soutenable la charge de sa dette, la Grèce a racheté un gros paquet de ses propres obligations aux investisseurs privés qui les détenaient. Et comme elle n'avait pas d'argent pour le faire, c'est l'Europe qui a avancé la somme. Explications :
http://lexpansion.lexpress.fr/econo...
Dialogue entre les contribuables européens et la Grèce :
Les contribuables européens : - Bonjour, la Grèce. Tu vas bien ?
La Grèce : - Tout va bien. La magie continue.
Les contribuables européens : - Quelle magie ?
La Grèce : - Ben, il faut que je rembourse mes 300,807 milliards d'euros de dette. Mais comme je suis incapable de rembourser, c'est vous qui allez payer. C'est ça, la magie.
Les contribuables européens : - Mais ... mais ... mais nous aussi, nous sommes surendettés.
La Grèce : - Oui, mais moi, je suis ultra-hyper-mega-endettée. Tandis que vous, vous êtes seulement surendettés. Donc il reste de la marge.
Les contribuables européens : - Et nous, quand nous serons devenus ultra-hyper-mega-endettés, qu'est-ce qui va nous arriver ?
La Grèce : - Rien : il ne peut rien vous arriver. L’euro vous protège.
Les contribuables européens : - Ah oui, c’est vrai. L’euro nous protège. Et l’euro nous enrichit.
La Grèce : - L’euro nous enrichit tous. C’est ça, la magie de Noël. Joyeux Noël, les contribuables européens.
Les contribuables européens : - L’euro nous protège. L’euro nous enrichit tous. Joyeux Noël, la Grèce.
Jeudi 13 décembre 2012 :
Accord trouvé au sein de l'UE pour contrôler les banques.
Après 14 heures de discussions, les 27 Etats de l'UE sont parvenus dans la nuit de mercredi à jeudi à Bruxelles à un accord unanime sur la supervision unique des banques de la zone euro. Le commissaire européen chargé des Services financiers, Michel Barnier, parle d'un "grand premier pas vers l'union bancaire".
Selon l'accord conclu jeudi, les banques qui présentent plus de 30 milliards d'euros d'actifs, qui pèsent plus de 20% du produit intérieur brut du pays d'origine (sauf si leurs actifs sont inférieurs à 5 milliards d'euros), ou qui bénéficient d'un programme d'aide européen, seront supervisées directement par la BCE.
Les autres établissements resteront surveillés par leur superviseur national, la BCE pouvant, à tout moment, reprendre la main si elle le juge nécessaire. Au total, le ministre français Pierre Moscovici a estimé le nombre de banques supervisées directement par la BCE entre 150 et 200.
http://www.romandie.com/news/n/Acco...
La Banque Centrale Européenne a dans ses livres 209 milliards d'euros d'actifs pourris.
Déjà, le 16 décembre 2010, les contribuables de la zone euro avaient été obligés de recapitaliser la Banque Centrale Européenne : les contribuables de la zone euro avaient été obligés de payer 5 milliards d'euros pour recapitaliser en urgence la BCE.
La Banque Centrale Européenne a dans ses livres 209 milliards d'euros d'actifs pourris, et elle a un capital de 10,76 milliards d'euros.
La Banque Centrale Européenne est devenue la pire "bad bank" du monde.
La Banque Centrale Européenne est devenue une gigantesque fosse à purin.
Et c'est la Banque Centrale Européenne qui va superviser les banques privées ?
C'est une blague ?
Non, franchement, c'est une blague ?