Il est de bon ton en Europe du Sud et en France de décrier le comportement allemand dans la crise comme égoïste, incohérent et dangereux pour l'euro. Si c'était vrai, l'euro irait vite à l'éclatement et il serait vain de vouloir construire l'Europe avec les Allemands.

Je ne partage pas ce point de vue. Appliquons plutôt aux Allemands le principe de charité (au sens de la philosophie analytique, c'est-à-dire conférer à autrui le même degré de rationalité qu'à soi-même) et le principe d'empathie (se placer de leur point de vue).

L'Allemagne était jusqu'à l'euro la principale puissance économique, monétaire et financière de l'Europe. Grâce à une crédibilité durement acquise, les décisions de la Bundesbank et les taux allemands s'appliquaient à toute l'Europe. Depuis la naissance de l'euro, l'Allemagne a perdu ce magistère européen : chaque pays autrefois sans crédibilité s'est posé comme l'égal de la Bundesbank ou du Trésor allemand. Pire, l'euro avait été vendu aux Allemands comme l'extension à l'Europe du deutsche Mark, avec les mêmes contraintes. Or, les Allemands se sentent trahis et craignent de devoir payer pour les frasques de Berlusconi ou les turpitudes des Grecs...

Mon interprétation est que les Allemands veulent maintenant reprendre, avec les pays sérieux (pays AAA), leur magistère économique et financier d'antan, en excluant des décisions importantes les pays du sud de l'euro (et l'Irlande) qui ont montré qu'ils ne savent gérer ni leurs dettes (publiques ou privées) ni leurs économies (défaut de compétitivité). C'est pourquoi l'Allemagne est si dure dans les négociations européennes actuelles. En poussant les Etats faibles à la restructuration de leur dette, il sera alors évident de savoir qui est sérieux ou pas. C'est Canossa inversé. En janvier 1077, l'empereur germanique Henri IV était en conflit ouvert avec le pape Grégoire VII sur la nomination des évêques. Excommunié, abandonné par ses seigneurs, Henri IV traversa les Alpes et se rendit auprès du pape, à Canossa. Grégoire VII le fit attendre dans la neige pendant trois jours pieds nus et en robe de bure, puis il lui pardonna et révoqua l'excommunication. En 1077, Rome faisait plier le monde germanique. Aujourd'hui, les pays du Sud devront aller au défaut pour rester dans l'euro.

Quelles seront les conséquences ? Les pays sérieux seront les seuls à définir les politiques budgétaires de la zone euro, car les pays du Sud ne pourront emprunter qu'avec la garantie des pays sérieux. A terme probablement, seuls les pays sérieux pourront envoyer leurs membres à la BCE (finis les banquiers centraux du Sud qui votent pour le rachat de la dette de leur pays par la BCE).

Surtout, seule l'Allemagne et les pays sérieux auront des banques importantes (avec revenus et emplois liés). En effet, l'existence d'un secteur bancaire important suppose que l'Etat puisse garantir les dépôts et renflouer les banques en cas de crise majeure. Idem pour la finance qui quittera définitivement les pays du Sud pour venir dans les pays AAA européens. Enfin, avec un défaut des pays du Sud, les énormes réserves d'épargne allemande pourront racheter à prix bradés les actifs des pays du Sud en faillite. Pour une Allemagne soucieuse de son avenir à cause de sa démographie, c'est positif.

Cela suppose, premièrement, que l'Allemagne n'aille pas trop loin dans la mise à genoux des pays du Sud, sinon ils pourraient être tentés de quitter l'euro, ce qui réduirait l'empire des banques allemandes, et deuxièmement que l'Allemagne accepte au moment des défauts des pays du Sud de garantir une partie de leurs dettes.

Ce Canossa inversé pose une véritable question à la France : de quel côté des Alpes sommes-nous, nord ou sud ? Serons-nous assez crédibles et rigoureux pour rester parmi les pays sérieux ? C'est tout à fait possible, même si les récents débats budgétaires inquiètent.

Notre personnel politique n'a toujours pas compris l'ampleur de la crise et les enjeux qui se dessinent durablement pour la France. Trait.jpg

La version originale de ce texte de Jacques Delpla a été publiée sur Le Cercle Les Echos en date du 14 septembre 2011.