Pourquoi l'Allemagne a raison d'être dure...
Par Jacques Delpla le jeudi 6 octobre 2011, 16:28 - Article - Lien permanent
L'Allemagne est-elle devenue le Tea Party de l'Europe, qui pousse les pays du sud de l'euro au défaut, au risque de faire imploser l'euro ?
Ou bien, comme je le crois, l'Allemagne adopte-t-elle une stratégie de « Canossa inversé » ?
Il est de bon ton en Europe du Sud et en France de décrier le comportement allemand dans la crise comme égoïste, incohérent et dangereux pour l'euro. Si c'était vrai, l'euro irait vite à l'éclatement et il serait vain de vouloir construire l'Europe avec les Allemands.
Je ne partage pas ce point de vue. Appliquons plutôt aux Allemands le principe de charité (au sens de la philosophie analytique, c'est-à-dire conférer à autrui le même degré de rationalité qu'à soi-même) et le principe d'empathie (se placer de leur point de vue).
L'Allemagne était jusqu'à l'euro la principale puissance économique, monétaire et financière de l'Europe. Grâce à une crédibilité durement acquise, les décisions de la Bundesbank et les taux allemands s'appliquaient à toute l'Europe. Depuis la naissance de l'euro, l'Allemagne a perdu ce magistère européen : chaque pays autrefois sans crédibilité s'est posé comme l'égal de la Bundesbank ou du Trésor allemand. Pire, l'euro avait été vendu aux Allemands comme l'extension à l'Europe du deutsche Mark, avec les mêmes contraintes. Or, les Allemands se sentent trahis et craignent de devoir payer pour les frasques de Berlusconi ou les turpitudes des Grecs...
Mon interprétation est que les Allemands veulent maintenant reprendre, avec les pays sérieux (pays AAA), leur magistère économique et financier d'antan, en excluant des décisions importantes les pays du sud de l'euro (et l'Irlande) qui ont montré qu'ils ne savent gérer ni leurs dettes (publiques ou privées) ni leurs économies (défaut de compétitivité). C'est pourquoi l'Allemagne est si dure dans les négociations européennes actuelles. En poussant les Etats faibles à la restructuration de leur dette, il sera alors évident de savoir qui est sérieux ou pas. C'est Canossa inversé. En janvier 1077, l'empereur germanique Henri IV était en conflit ouvert avec le pape Grégoire VII sur la nomination des évêques. Excommunié, abandonné par ses seigneurs, Henri IV traversa les Alpes et se rendit auprès du pape, à Canossa. Grégoire VII le fit attendre dans la neige pendant trois jours pieds nus et en robe de bure, puis il lui pardonna et révoqua l'excommunication. En 1077, Rome faisait plier le monde germanique. Aujourd'hui, les pays du Sud devront aller au défaut pour rester dans l'euro.
Quelles seront les conséquences ? Les pays sérieux seront les seuls à définir les politiques budgétaires de la zone euro, car les pays du Sud ne pourront emprunter qu'avec la garantie des pays sérieux. A terme probablement, seuls les pays sérieux pourront envoyer leurs membres à la BCE (finis les banquiers centraux du Sud qui votent pour le rachat de la dette de leur pays par la BCE).
Surtout, seule l'Allemagne et les pays sérieux auront des banques importantes (avec revenus et emplois liés). En effet, l'existence d'un secteur bancaire important suppose que l'Etat puisse garantir les dépôts et renflouer les banques en cas de crise majeure. Idem pour la finance qui quittera définitivement les pays du Sud pour venir dans les pays AAA européens. Enfin, avec un défaut des pays du Sud, les énormes réserves d'épargne allemande pourront racheter à prix bradés les actifs des pays du Sud en faillite. Pour une Allemagne soucieuse de son avenir à cause de sa démographie, c'est positif.
Cela suppose, premièrement, que l'Allemagne n'aille pas trop loin dans la mise à genoux des pays du Sud, sinon ils pourraient être tentés de quitter l'euro, ce qui réduirait l'empire des banques allemandes, et deuxièmement que l'Allemagne accepte au moment des défauts des pays du Sud de garantir une partie de leurs dettes.
Ce Canossa inversé pose une véritable question à la France : de quel côté des Alpes sommes-nous, nord ou sud ? Serons-nous assez crédibles et rigoureux pour rester parmi les pays sérieux ? C'est tout à fait possible, même si les récents débats budgétaires inquiètent.
Notre personnel politique n'a toujours pas compris l'ampleur de la crise et les enjeux qui se dessinent durablement pour la France.

La version originale de ce texte de Jacques Delpla a été publiée sur Le Cercle Les Echos en date du 14 septembre 2011.
Commentaires
vous n'avez pas écouté les candidats socialistes? je ne comprends pas vous ne devriez plus vous faire de souci...-:)
Il y a un détail aussi qu'il ne faut pas oublier. Les deux tiers des exportations allemandes se font vers l'union européenne, 45% vers la zone euro. Les déficits du Sud servent donc en grande partie à nourrir les excédents du Nord.
On n'est donc pas dans le schéma simpliste bons pays du nord contre mauvais pays du sud. Je vois plutot cela comme un ensemble ou ceux qui bénéficient le plus des mauvaises manières des pays du sud ne sont peut-être pas ces pays.
C'est un ensemble qu'on ne peut pas comme cela diviser artificiellement entre bons et mauvais, car les bénéficiaires se trouvent des deux cotés.
Les pays du sud n'ont pas intérets à rester dans l'euro.L'euro c'est une discipline que les pays du sud France y compris ne peuvent supporter.Il faudra donc que les pays du sud quitte l'euro monnaie unique pour mettre en place une monnaie commune.Les pays du sud avec la nouvelle monnair pourront effectuer les réglges adéquats L'Allemagne veut gagner sur tous les tableaux.Imposer sa discipline, ses exportations sa politique économique et sa politique .Quelle le fasse avec sa zone du nord.Pas d'empire germanique imposé aux européens du sud;
comme on dit dans la Finance "last Money is the King" Or l'argent n'est pas chez nous encore moins en Italie, Espagne, etc
donc nous seront contraints de passer sous les fourches caudines allemandes
c'est comme ça ou leur faire la guerre, qu'est ce que vous préférez?
@ Mr Delpla
C'est un jeu d'idées intéressant, qui, néanmoins, n'a rien, mais rien avoir avec la réalité. Le "magistère économique" comme motivation de la politique a toujours existé que dans l'imagination de quelques personnes à l'étranger. Sous Ludwig Erhard, l'Allemagne a suivi une politique économique du bon sens. En suite, elle a profité de son héritage, en le négligeant de plus en plus. La politique allemande a été très introvertie.
Aujourd'hui il n'y a personne qui veut mettre le sud à genoux, "dominer" l'Europe et créer un quasi monopole financier.
Mais Mme Merkel et al. ont (encore) besoin d'un certain soutien public pour continuer leur politique de "l'euro total", la continuation a tout prix du mauvais chemin de Maastricht. Pour cela il est indispensable de donner l'impression d'une rigueur de stabilité pour faire la preuve qu'on a toujours le bon sens de Ludwig Erhard. Le gouvernement allemand a détruit de manière quasi-totale la base institutionnelle du succès de l'Allemagne après guerre. La Bundebank et la Cour Constitutionnelle étaient les institutions les plus respectées du pays. Ils ont maintenant le statut de marionnettes. Mais la politique doit jouer la comédie. Sinon, elle risque la révolte. Donc, Merkel et Schäuble sont obligés de donner une impression "dure", pendant qu'ils exécutent tous les désirs de la bureaucratie de l'UE. Il n'ya pas d'agenda allemande. La seule agenda est la construction d'un monstre, qui donnera un pouvoir total pas d'un pays sur les autres, mais de la bureaucratie supranationale sur les individus désarmés. Rajoutons pas à cette tragédie un renouvellement de la haine entre les peuple qui peut facilement resulter d'articles comme le votre, Mr Delpla, même si ce n'est pas votre intention. (Mais regardez déjà les commentaires d'autres lecteurs avant moi. Cela peut faire peur.)
@ toto
Si la femme du boulanger vous donne de l'argent chaque matin pour que vous puissiez acheter du pain le soir chez son mari, le boulanger - comment cela rend plus riche la famille du boulanger?
L'Allemagne a accumulé un excédent de la base commerciale de 1000 Mrd. d'euros sur 10 ans. Cet excédent a financé la consommation dans d'autres pays (par exemple la France). Aucun allemand en a pu profiter. Ces 10 ans ont été une saignée pour mon pays. (Et après, on nous crache dessus. Le boche payera et il fermera sa gueule!)
Je veux aussi rappeler que la part des exportations allemandes qui vont hors zone euro est aujourd'hui plus importante qu'avant l'introduction de l'euro.
@ yvesdemars
"L'Allemagne paiera disait-on dans les années 20. Elle paie aujourd'hui : Maastricht, c'est le traité de Versailles dans la guerre" Franz-Olivier Giesbert, Le Figaro, 1992.
Cela se n'est pas passé comme imaginé? Du coup, vous voulez une guerre? L'occupation de la Rhénanie suffit peut-être, non?
Finalement l'Euro a des vertus !
S'il pouvait imposer la discipline germanique à notre État, ce serait un bénéfice extraordinaire. Notons qu'il n'y a à cette discipline que des avantages, car en son absence, même sans l'Euro, les réformes restent nécessaires (cf Suède).
Hélas nos socialistes sont si inconséquents qu'il est idiot de gérer l'État sérieusement: Une fois au pouvoir ils s'empresseraient de dilapider.
C'est ainsi que l'alternance démocratique conduit à la faillite, sauf si le peuple est raisonnable.
Mais nous sommes en France.
@Otto
Je crois que vous ne voyez pas exactement la perversité du système.
Peut-être que c'est plus clair que si on voit ça de l'extérieur. Par exemple le couple Chine-Etats-Unis. On voit là aussi des déficits et des dettes énormes d'un coté, et des excédents énormes de l'autre.
Et que se passe-t'il si les non vertueux (les Américains) décident d'un coup d'être irréprochables, sans dettes et sans déficit ? Eh bien leur niveau de vie baissera considérablement, et de l'autre coté les Chinois seront ruinés.
Je pense qu'il ne peut pas durablement exister d'énormes déficits d'un coté et d'énormes excédents de l'autre. Ce n'est pas viable. Et la fin d'une telle situation provoque la ruine des deux cotés.
@ toto
"Je pense qu'il ne peut pas durablement exister d'énormes déficits d'un coté et d'énormes excédents de l'autre. Ce n'est pas viable."
Entièrement d'accord. C'est pour ça, qu'il faut des taux d'échange flexibles. Il faut abandonner l'euro.
Sinon, je peux seulement répéter: Ce n'est pas le sud d'Europe qui a été la source de la croissance des exportations allemandes. C'étaient les marchés globaux. Et la concurrence pour les entreprises allemandes ne vient pas de la Grèce mais de la Corée (par exemple). Cette concurrence a forcé la fameuse "rigueur allemande".
C'est surtout pour cette raison, que votre comparaison avec le "couple" Chine/USA ne tient pas la route. Il y a deux autres points: La Chine a un Renminbi, qu'elle affaiblit. L'Allemagne avait une D-Mark, qu'elle n'a jamais affaiblit. Et c'était la France qui voulait abandonner ce D-Mark. Alors, on ne peut pas accuser l'Allemagne des résultats de cette politique infantile de jalousie. L'allemand n'a rien gagné. Personne est devenu riche en Allemagne à cause de l'euro. On est bien descendu l'échelle. (C'est différent en Chine.) On a pas pu accumuler des réserves de devises, comme la Chine. C'est réserves ont été mangés directement par nos "partenaires" européens, grâce à cette fameuse banque centrale commune.
Cela dit, la Chine va voir une crise énorme. C'est un autre sujet.