Tout d'abord, ces deux crises sont apparues parce que dans un certain nombre de pays il y avait un excédent d'épargne : dans les années 1970 les producteurs de pétrole, les économies asiatiques, aujourd'hui les exportateurs de matières premières; ce surplus étant recyclé par le système bancaire international

Deuxièmement, des banques qui disposaient de dépôts très abondants avaient imprudemment accordé des crédits bon marché à des emprunteurs finalement insolvables : dans les années 1970 à des pays d’Afrique et d'Amérique latine aux finances bancales et portés sur l’inflation, dans la crise actuelle des crédits hypothécaires subprime à des débiteurs qualifiés de "ninjas -- pas de revenu, pas d’emploi, pas d'actifs.

Troisièmement, il y a eu une hausse des prix des matières premières et une détérioration des termes des échanges de l'OCDE, ce qui a posé aux banques centrales le dilemme de la stagflation, puisqu’elles étaient responsables et coupables de l’inflation des actifs qui précédait.

Quatrièmement, les banques imprudentes ont cherché à se faire renflouer par les contribuables, faisant valoir que leur faillite porterait un coup fatal au système financier mondial.

Cependant, les effets n’ont pas été les mêmes.

La crise des années 1980, après un jeu prolongé du chat et de la souris, s’est finalement résolue lorsque les banques se sont résignées à d'importantes décotes sur leurs créances vis-à-vis du Tiers Monde et ont écarté leurs gestionnaires imprudents, les actionnaires absorbant des pertes importantes. Cependant, aucune menace systémique n’est apparue pour le système financier mondial (ou pour l'économie mondiale).

Aujourd'hui, en revanche, le système financier occidental paraît se décomposer sous nos yeux et, avec la Réserve fédérale américaine qui ne cesse de gonfler son bilan, les plans de sauvetage ne sont plus l'exception mais la norme.

L'évolution des structures financières

Qu’est-ce qui explique ces différences de résultats?

Ca ne peut pas tenir aux « déséquilibres mondiaux » qui ont causé ces deux crises. Ce qui est en cause, ce sont les différences entre les structures financières au sein desquelles ces crises - distinctes dans le temps, mais en grande partie analogues - se sont produites.

Dans les années 1970, c’étaient les filiales étrangères des banques installées dans les centres financiers occidentaux qui avaient entrepris le recyclage des excédents mondiaux ; elles étaient soustraites à la surveillance des banques centrales de leur pays d’origine, mais n’avaient pas non plus accès à leur capacité de prêteur en dernier ressort. Si bien que, lorsque leurs prêts en eurodollars au Tiers-monde ont commencé à « faire défaut », cela n’a pas représenté de menace directe pour le système bancaire occidental.

C’est dans le cadre d'une structure financière radicalement différente que la crise actuelle s’est déroulée : l'essor des banques universelles nées du « Big Bang » de la libéralisation au Royaume-Uni, de la déréglementation financière des années 1980, et de l'abolition - sous Clinton - du Glass-Steagall Act, lequel maintenait depuis les années 30 un mur de séparation entre les banques commerciales et les banques d’investissement.

Seules les premières jouissaient d’une garantie tacite de leurs dépôts et avaient accès aux guichets de la banque centrale agissant en tant que prêteur en dernier ressort. Les secondes, non.

Il vaut la peine de rappeler pourquoi c’est important.

Si cette distinction entre les banques et ce qui n’était auparavant que des intermédiaires financiers non bancaires est importante, c’est parce qu’il n’y a que les banques dites « de compensation » qui puissent accroître (ou diminuer) la masse monétaire.

Une banque « de compensation » détient des dépôts en espèces (de la monnaie de base à cours forcé) du secteur non bancaire ; elle rembourse les dépôts en billets de banque et exécute les paiements pour le compte des déposants par des règlements en monnaie de base à partir d’un compte auprès de la banque centrale. Lorsqu’une banque de compensation accorde un prêt, elle ajoute à ses actifs le montant correspondant, tout en inscrivant en même temps à son passif un « dépôt », qui représente son engagement de payer à la demande les sommes correspondantes - ce qui accroît « d’un trait de plume » la quantité de monnaie au sens large.

Ce qui limite cette capacité de la banque de créer de la monnaie à partir de rien, ce sont son capital et ses réserves en monnaie de base imposées par la politique de la banque centrale. Dans la mesure où cette monnaie de base, on peut l’emprunter auprès de la banque centrale, c’est en fait son capital qui est la seule contrainte ultime sur sa capacité à créer de la monnaie. Mais c'est uniquement parce que les banques reçoivent des dépôts qu'elles peuvent créer de la monnaie.

En revanche, un intermédiaire financier non bancaire - par exemple un prêteur hypothécaire - lorsqu’il accepte des dépôts ou accorde un prêt hypothécaire, c’est avec des dépôts qu’il détient auprès des banques de compensation qu’il doit les « régler ». Ainsi, lorsque quelqu'un dépose de l’« argent » auprès d’une caisse d’épargne, c’est du compte bancaire que le déposant possède auprès d’une banque de compensation que sort celui-ci . De même, lorsque ladite caisse d’épargne fait un prêt à un créancier hypothécaire, c’est du compte bancaire de cette caisse d’épargne auprès d'une banque de compensation qu’il provient.

Ainsi, la différence essentielle entre les institutions financières non bancaires et les banques de compensation est que les premières ne peuvent pas nourrir la composante de la masse monétaire au sens large (M2 ou M4) constituée par les dépôts bancaires.

Lorsque, dans le cadre du New Deal de Roosevelt, la FDIC a été créée pour empêcher les ruées sur les banques que les prises de risques excessives par les banques universelles avaient auparavant inspirées, Marriner Eccles, qui avait repensé le système de la réserve fédérale pour FDR au cours de la Grande Dépression, avait insisté pour que l'assurance des dépôts du secteur bancaire soit divisée en deux : la partie d'utilité publique du système financier que constitue le système des paiements devait être séparée de la partie des investissements risqués, laquelle est un élément essentiel d'une économie dynamique. En effet, ce sont ces paris risqués qui engendrent l’efficacité dynamique par le processus d’assainissement de la destruction créatrice.

Cependant, si on fait couvrir ces paris-là contre les pertes par les contribuables, comme doivent l’être les activités du système de paiements à cause de l'assurance des dépôts, les joueurs gagneront à tous les coups, empochant leurs profits lorsqu’ils ont bien parié, et refilant leurs pertes aux contribuables lorsque ces paris-là tournent à l'aigre. D’où la Loi Glass-Steagall.

Etant donné ce « risque moral », nombre de libéraux classiques recommandent la liberté des banques : c’est aux déposants, qui risquent d’y perdre si leur banque a fait des prêts imprudents, de surveiller les banques qui associent le rôle de fournisseurs de moyens de paiement avec celui d’investisseur et qui émettent leurs propres billets. Cependant, avec la quasi-universalité des dépôts en tant que moyen de paiement, il est peu probable de cette surveillance soit effectivement exercée, alors que la montée de Demos s'oppose à ce qu’un gouvernement puisse résister aux pressions pour renflouer les banques imprudentes afin de protéger leurs déposants.

Cela rend l'assurance des dépôts inévitable, et pour empêcher les banques d'investissement de prendre des paris risqués avec la base des dépôts assurés par le contribuable, il demeure essentiel d’avoir quelque chose qui ressemble à la Loi Glass-Steagall.

Erreurs de politique

Sur le chemin de la crise actuelle, l’émergence récente de la banque universelle a été suivie d’un certain nombre d'erreurs de politique publique.

La première a été, en 1998, de renflouer Long Term Capital Management. L’éventualité de sa faillite n’impliquait aucune menace systémique évidente. Son sauvetage public a modifié les attentes du marché, en donnant à penser que les institutions financières non bancaires pourraient elles aussi espérer que l’on viendrait à leur secours.

Puis, ce fut l’indéfendable "option de vente de Greenspan" (le Greenspan put), consistant de facto à imposer un plancher à l’effondrement des cours à l’issue de la bulle des dot.com, qui a encore encouragé une prise de risques excessive.

Troisièmement, les prêts hypothécaires à risque se sont développés, avec l’encouragement donné par le gouvernement Clinton au logement « abordable » pour les pauvres, couvert ensuite par ces irréformables et défaillants duettistes du prêt hypothécaire que sont Freddie Mac et Fannie Mae.

Quatrièmement, les contraintes de fonds propres minimum de Bâle II ont amené les banques à placer leurs actifs risqués dans des véhicules de titrisation hors bilan – les Véhicules d'Investissement Structurés ou SIV, et donc à développer cette opacité que l’on déplore aujourd’hui.

Cinquièmement, lorsque la bulle immobilière a crevé et que, lorsque les paris faits à son occasion ont tourné à l’aigre, la crise du crédit s’est déclenchée, la Fed a pris le parti de renflouer Bear Sterns, envoyant le signal comme quoi le bilan de la Fed serait ouvert aux « banques » sans déposants, comme le sauvetage de LTCM l’avait auparavant laissé entendre.

Sixièmement, et des plus odieusement étant donné tout ce qui s'était passé avant, les autorités américaines ont alors décidé de ne pas sauver Lehman Brothers. En faisant voler en éclats les espérances de sauvetage qu’elles avaient cautionnées rien qu’au printemps précédent, elles ont alors précipité la crise du crédit.

Septièmement, lorsqu’avec le TARP les autorités ont finalement donné l’impression de vouloir s’attaquer aux actifs financiers infectés par les subprime toxiques qui avaient provoqué la crise, elles avaient calmé les marchés. Mais voilà qu’elles ont ensuite changé le TARP pour se borner à recapitaliser les banques, et les marchés se sont alors effondrés.

Le pas essentiel n'a pas encore été franchi, à savoir de contraindre les banques à dire la vérité sur leurs bilans, puis d’en retirer les actifs toxiques ainsi dévoilés pour les placer dans un cordon sanitaire institutionnel nouvellement créé.

Pire, au lieu de rétablir un pare-feu entre la partie « paiements » et la partie « paris risqués » du système bancaire, on a poussé même les banques d'investissement pur, comme Goldman Sachs, à devenir des banques universelles ayant accès à la Fed et, de là, à l'argent des contribuables1.

Vu ces défaillances des hommes de l’état, on est stupéfait d’entendre des appels quasi-universels à une plus grande intervention de leur part et à une réglementation accrue. Ce sont les acteurs publics, et non les privés -- lesquels n’ont fait que réagir réagi de façon rationnelle aux « règles du jeu » implicites ou explicites mises en avant - qui sont coupables de cette crise. Cela n’a aucun sens d'accuser les marionnettes des fautes du marionnettiste.

Les Recours

Alors, comment y remédier? Pour répondre, il est essentiel d'être clair sur la nature de la crise, et de l’envisager d'un point de vue adéquat.

Aujourd’hui, parce qu’on associe le nom de Keynes à la Grande Dépression, on envisage la crise et ses remèdes à travers l’optique d’un « keynésianisme » grossier. Qu’est-ce que cela a à voir avec la réalité ? Pour répondre à cette question, j’expose brièvement les points de vue théoriques concurrents, qui visent à expliquer la crise actuelle ainsi que les voies de recours.

Ici, une remarque personnelle s’impose. Quand j'ai eu mon premier emploi universitaire en tant que chargé de cours à Christ Church College, Oxford, j’avais pour collègue plus gradé Sir Roy Harrod -- premier biographe de Keynes et gardien de sa flamme. Ayant à fournir une liste de lecture pour mes cours sur « les fluctuations économiques et la croissance », je lui ai demandé ce que je devrais faire lire à mes étudiants. Je m'attendais à ce qu’il dise « Keynes », et ses travaux à lui sur la conjoncture et la croissance. Mais après quelque réflexion, il a répondu : « Wicksell ». Si bien que, avant de le prescrire à mes élèves, je me suis plongé dans son Interest and Priceset ses Lectures on Political Economy. Depuis lors, j'ai été agréablement surpris de constater que la plupart des perspectives macroéconomiques disponibles ramènent en réalité à Wicksell (2).

Wicksell posait la question : comment peut-on stabiliser le niveau des prix dans une économie de pur crédit ? Dans Lombard Street, Walter Bagehot avait observé que tout le stock de billets émis par la Banque d'Angleterre reposait sur un pourcentage d’or faible et déclinant. Et si ce rapport tombait à zéro ? demandait Wicksell. Sa réponse était que, si le taux d’intérêt de la Banque avait été fixé au taux d'intérêt naturel qui concilie la productivité avec l'épargne, on pourrait maintenir constant le niveau des prix. C’est, bien sûr, la théorie qui sous-tend le ciblage de l'inflation tel que pratiqué avec la règle de Taylor. Comme John Taylor l’a fait remarquer (2009), c’est parce qu’après l’effondrement des dot.com la Fed d’Alan Greenspan ne s’est pas conformée à cette règle qu’elle a créé la bulle de crédit.

Les raisons pour lesquelles elle ne l’a pas fait, on les trouve dans la théorie autrichienne de la conjoncture améliorée par Hayek. Hayek tenait que ce sont les divergences entre le taux d'intérêt du marché et le taux naturel au sens de Wicksell qui provoquent les emballements et les crises. Si un accroissement du crédit bancaire conduit à des taux d'intérêt du marché inférieurs au taux naturel, les entreprises lanceront des projets relativement plus intenses en capital avec des taux de rentabilité relativement faibles. Il en résultera un emballement impossible à maintenir, avec mise en chantier de davantage de projets qu’on ne peut en achever, et apparition d'une raréfaction des ressources qui met finalement fin à l'emballement. Le krach financier qui s’ensuit conduit à la liquidation de ces désajustements, suivie d'une reprise économique où on réaffecte les ressources conformément aux préférences des consommateurs et à la disponibilité de ces ressources à travers le temps.

Tout en acceptant en gros la théorie quantitative de la monnaie, Hayek affirme que celle-ci suppose qu’il n’y ait pas d’effets d’« injection dans les marchés » ce qui, même avec des prix stables, pourrait conduire à de faux signaux dans la configuration intertemporelle des prix, et par conséquent à des investissements inadaptés. La récente bulle immobilière aux États-Unis de ces dernières années, alors que le niveau général des prix était stable, fournit un exemple de ce type de désajustement.

Cependant, la recommandation de Hayek comme quoi il fallait laisser la crise suivre son cours en vint à être reniée même par son entourage à la London School of Economics, que Robbins dirigeait dans les années 1930. Gottfried Haberler (1986: 422), ami proche de Hayek, et membre de son Cercle autrichien, le signalait en jugeant la théorie hayékienne de la conjoncture :

« Keynes, Robbins, et beaucoup d'autres avaient raison : si on laisse une baisse conjoncturelle dégénérer en une crise grave avec chômage de masse, des prix qui baissent et des craintes de déflation, un déficit budgétaire de l’état pour injecter directement de l'argent dans le flux de revenu est nécessaire. En outre , Hayek lui-même a changé d'avis sur ce point. »

Bien que Keynes, contrairement à Hayek, ne fournisse aucune explication pour l’emballement qui précède la chute, il a eu raison de souligner les défaillances de la « demande effective » à l’issue d'un krach financier, et la nécessité du déficit budgétaire. Même si, contrairement à ce que préconisent de nombreux courants keynésiens, ce n’est pas avec des dépenses publiques soi-disant anti-cycliques qu’il faut le faire. Ainsi, Keynes écrivait (en 1942 , p. 122) :

« Il se peut que lancer des projets publics sur place et à l'étranger soit le remède adéquat pour une tendance chronique à un déficit de la demande effective. Mais on ne peut pas organiser ceux-ci assez vite -- et, surtout, on ne peut pas les abandonner ni les défaire par la suite, pour en faire l'instrument le plus utile pour prévenir les fluctuations conjoncturelles. »

Opinion que corrobore le jugement porté par le Congressional Budget Office sur les dépenses d'infrastructures planifiées par Obama.

A la différence de Hayek, Milton Friedman était plus proche de Wicksell, en ce qu’il se concentrait sur l'effet des divergences entre le taux d'intérêt naturel et celui du marché sur le niveau général des prix et non, comme le présuppose la théorie de Hayek, sur les prix relatifs. Le taux réel (naturel) étant déterminé par la productivité et l’épargne, l'expansion monétaire ne fera qu'augmenter les taux d'intérêt nominaux par l’intermédiaire des anticipations inflationnistes. Etant donné le taux d'intérêt naturel, il y aura ainsi un taux naturel de chômage qui lui correspondra. La politique monétaire ne peut que conduire à des écarts temporaires par rapport à ces taux naturels, si les marchés du travail et le capital sont efficaces.

Il n’y a pas grand-chose sur les marchés du crédit chez Friedman, ni chez ses successeurs de la Nouvelle Ecole Classique et de la théorie des Cycles réels. Comme c’est sur ces modèles-là que se fonde la nouvelle synthèse néoclassique actuelle (avec quelques concessions aux « imperfections » à la Keynes), qui n’inclut ni la monnaie, ni la finance, on ne peut pas s’en servir pour expliquer la crise actuelle ou lui porter remède.

Ainsi, quoique Hayek fournisse le meilleur diagnostic de la cause de la crise actuelle, ni lui ni Keynes ne fournissent une explication adéquate des aspects financiers de la conjoncture, en supposant que ceux-ci soient endogènes aux fluctuations de l'économie réelle. C’est Irving Fisher qui fournit le diagnostic exact de la nature et des remèdes de la crise actuelle.

Fisher voyait dans une « récession des bilans » l'élément essentiel de la Grande Dépression. Il faisait valoir que, même s'il y avait de nombreux facteurs conjoncturels derrière les fluctuations, pour la Grande Dépression les deux facteurs dominants étaient

« le surendettement pour commencer, avec la déflation qui s’ensuit rapidement après » (Fisher 1933: 341).

Comme les autrichiens, il considérait le surendettement comme causé par « l'argent facile » (p. 348). Cela fournit une explication succincte de la crise actuelle et des indicateurs pour y remédier. Nous avons une récession hayékienne, avec des conséquences à la Fisher3.

Ayant tiré la leçon des travaux de Friedman et de Schwartz sur la Grande Dépression, Ben Bernanke a fait en sorte que le deuxième stade d'une déflation de la dette à la Fisher ne se produise pas. Cependant les autorités américaines, du présent comme du passé, n’ont pas su favoriser une reconstitution suffisante des bilans des banques, des entreprises et des ménages surendettés. Il est urgent de remettre sur pied les banques aux Etats-Unis, éventuellement au moyen d’une nationalisation temporaire comme en Suède en 19924. Entre-temps, les plans de relance n’ont pas inclus le moyen évident de reconstituer les bilans des ménages et des entreprises, à savoir une réduction d’impôts large et substantielle, accompagnée d'un déficit budgétaire équivalent.

On affirme que la plus grande partie de ce revenu supplémentaire serait épargnée au lieu d’être dépensée. Mais ce n’est là qu’être victime de l’obnubilation keynésienne pour l’analyse en termes de revenu et de dépenses, qui est incapable de prendre en compte les bilans. Si ce qui cause cette séquelle à la Fisher d'une récession hayékienne ce sont les efforts faits pour réduire un endettement intenable, l’« épargne » que permettra la réduction d'impôt (par exemple, la réduction des passifs vis-à-vis des administrations publiques)5 permettra le désendettement nécessaire, sans cercle vicieux de baisse des revenus ni augmentation des faillites. En aidant les ménages à rembourser leurs hypothèques et les dettes de leurs cartes de crédit, elle empêchera une détérioration supplémentaire des actifs bancaires 6. Or, ce qu’on voit à la place c’est le salmigondis du plan de relance Obama, et un douteux « plan » Geithner pour assainir le secteur bancaire. Cela revient à faire comme Néron, qui jouait de la lyre pendant l’incendie de Rome.

Une nouvelle oligarchie financière?

Pour finir, je souhaite envisager qui sont les gagnants de cette crise financière mondiale. La réponse est : la Chine, l'Inde et Goldman Sachs !

Examinons ce dernier. Cela fournit également un indice de la politique qui se trouve derrière la crise actuelle, dans son épicentre américain.

Comme pour les nombreuses crises financières du Tiers Monde, la question à poser est : qui sont les « prédateurs » qui ont créé cette crise, et dont la réticence à admettre une « décote » empêche le système politique national d'accepter les remèdes qui sont évidents, de telle sorte que, finalement, l'intervention d'un organisme extérieur tel que le FMI devient nécessaire pour administrer les remèdes qui s’imposent ?

La crise actuelle a été provoquée par des financiers qui ont fait des paris de plus en plus risqués avec la complicité des hommes de l’état. Cela se reflète dans l'évolution de la part des bénéfices des sociétés résidentes aux Etats-Unis qui sont allés au secteur financier. De 1973 à 1985, celle-ci était de 16 %. Dans les années 1990, elle oscillait entre 21 et 30 %.Dans la dernière décennie elle a atteint 41 %. Ce mouvement s'est également accompagné d’une augmentation spectaculaire des rémunérations, qui sont passées de 108 % de la moyenne d’ensemble des entreprises privées résidentes en 1999 à 181 % en 2007.

Cette forte augmentation et concentration des richesses a créé une nouvelle oligarchie financière semblable à celle des premières années du siècle écoulé, qui a énormément de poids politique aux États-Unis. A sa tête se trouve Goldman Sachs.

Cette entreprise a fourni des secrétaires au Trésor sous les deux derniers présidents américains, et de nombreux anciens ont occupé et continuent d'occuper des postes influents dans l'élaboration et la mise en œuvre des politiques économiques aux États-Unis (voir Johnson 2009). C'est ce qui explique certaines des opérations de sauvetage.

Pourquoi, par exemple, a-t-on permis à Lehman d’aller dans le mur mais « sauvé » AIG ? Lehman avait le malheur d'être un concurrent sérieux pour Goldman, et d’être géré et composé de « marchands des Quatre-saisons » du Bronx plutôt que de ces messieurs des grandes écoles qui peuplaient les bureaux de son rival. Je soupçonne que si on a sauvé AIG c’est parce que, comme on s’en est aperçu lorsque le Congrès a contraint AIG à révéler ce qu'il avait fait de l’argent de son sauvetage, la plus grande partie avait servi à rembourser ses contreparties, la principale étant Goldman !

Quelle ironie qu’à l’ascension séculaire, et désormais la chute de General Motors, qui a marqué l'ère de la montée en puissance industrielle américaine --l'un de ses présidents affirmant que « ce qui est bon pour GM est bon pour l'Amérique » - doive désormais succéder une époque où apparemment « ce qui est bon pour Goldman (ou plus généralement Wall Street) est bon pour l'Amérique ».

Conséquences géopolitiques

Qu'en est-il de la Chine et l'Inde? Quoique leur taux de croissance ait diminué avec les séquelles de la crise américaine sur le commerce mondial, elles ont encore des chances pour une croissance solide. Ce qui laisse présager des conséquences géopolitiques majeures.

Les deux derniers siècles ont été dominés par deux empires anglo-saxons - le britannique et l’américain - dont l'ordre économique international libéral a permis au processus totalement bénéfique de la mondialisation d’apporter au monde une incroyable prospérité (Lal 2004, 2006). L' interrègne impérial de l’entre-deux guerres avait été marqué par une période de troubles graves et par l'émergence du fascisme et du communisme. Aujourd'hui, les États-Unis pourront-ils, voudront-ils maintenir leur hégémonie, permettant ainsi à la mondialisation de se poursuivre ?

Le 10 Octobre 1916, alors qu’une crise financière frappait la Grande-Bretagne, Keynes avait adressé un mémorandum au Trésor notant que l'hégémonie financière avait passé l'Atlantique (Skidelsky 1983: 335)7. L'effondrement de Lehman Brothers le 15 septembre 2008 marque-t-il un tournant semblable ? Si ces trois pays à forte épargne que sont la Chine, le Japon et l'Inde, sont les principaux bailleurs de fonds pour la dette publique américaine en pleine explosion, les États-Unis devront-ils adopter la politique que Keynes recommandait pour la Grande-Bretagne :

« non seulement éviter toute forme de représailles ou même d’irritation suivie d’effet, mais encore se soumettre et séduire » ?

Et lequel de ces pays est susceptible de remplacer ou d’assister l'hégémonie américaine? Le Japon, avec sa réticence persistante à mettre sa puissance militaire à la hauteur de son poids économique, avec son économie et sa démographie stagnantes, n'est un candidat guère plausible. Ce qui laisse les deux géants émergents de l’Asie.

La Chine, qui a fait savoir qu'elle ne prévoyait pas encore de se défaire de son portefeuille de dettes US, en même temps que les fonds souverains des États du Golfe, est la source principale de financement de l'explosion du déficit du budget américain. Les Etats-Unis, faute de mieux, en étant réduits à suivre le conseil de Keynes, attendez-vous à entendre de moins en moins parler de la « manipulation de leur monnaie » par les Chinois, et à moins de conférences sur les droits de l'homme. Bien que, à l'heure actuelle, il soit impossible pour la Chine de reprendre le rôle hégémonique de l'Amérique, elle exercera sans aucun doute, en tant que créancier des Etats-Unis, une influence accrue sur leur politique étrangère et intérieure.

Ceci menace de rendre plus difficile la guerre des Etats-Unis contre la menace totalitaire actuelle de l'Islam terroriste. En effet, étant donné le désir de la Chine d’assurer ses approvisionnements en matières premières, en particulier en pétrole, sa politique étrangère cherchera à tout prix à éviter de se heurter aux pays producteurs de ressources naturelles qui, comme l'Iran et le Soudan, persistent à soutenir et encourager le terrorisme international. En fait, étant donné le soutien historique que la Chine accorde à ce repaire actuel de djihadistes qu’est le Pakistan, en raison de son rôle comme contrepoids à l'Inde, son rival émergent en Asie, on ne peut guère espérer beaucoup d’aide de ce côté-là. Cela laisse l'Inde, qui plus encore que les États-Unis (comme l’a démontré l’attaque de Mumbai), doit craindre la montée de l'Islam militant et l'implosion imminente de l'État pakistanais.

La réussite la plus remarquable de George W. Bush a été le partenariat stratégique conclu avec l'Inde, et cimenté par l’accord nucléaire indo-américain. Cependant, la puissance militaire et économique de l'Inde est actuellement éclipsée par celle de la Chine. Il est peu probable qu’elle puisse reprendre à sa charge le fardeau des États-Unis. À bien des égards, avec sa grande armée, elle serait le partenaire naturel des États-Unis pour accompagner les exploits techniques de l'armée US. Mais est-elle capable, ou disposée, à assumer le rôle d'un partenaire de l'Imperium américain? C’est peu probable.

En effet, si elle est également confrontée à la menace de l'Islam fanatique, la crainte que sa vaste minorité musulmane locale, qui jusqu'ici a été en grande partie exempte de djihadisme, pourrait se radicaliser si les troupes indiennes participaient activement à la « guerre contre le terrorisme », devrait la pousser à s'en abstenir.

Entre-temps, comme les autres partenaires potentiels des États-Unis dans le partage de son fardeau impérial — les Européens— ont, par leur refus d'envoyer davantage de troupes en Afghanistan (à part les Britanniques), signalé qu'ils entendaient toujours jouer les parasites, les États-Unis sont les seul à maintenir l'ordre mondial. Les séquelles de la crise actuelle leur laisseront-elles les moyens et la volonté de continuer à le faire?

Le parallèle avec l’empire romain est instructif.

Les causes de son déclin, en dernière analyse, étaient économiques. Comme les sources de revenu constituées au cours de l’expansion de l'empire avaient été en grande partie affectées à l'expansion d'un vaste Etat-providence sans développer l'assiette fiscale nationale, c’est à cause d'une crise budgétaire endémique que l'empire s'est effondré. Ce déficit, il a tenté de le combler par l’impôt d’inflation, en débauchant la monnaie. Mais comme cela ne suffisait pas, il fallut lever des impôts, ce qui au milieu du IV° siècle a conduit à l’évasion et à la fraude fiscales des hauts fonctionnaires et des grands propriétaires terriens.

La crise budgétaire a également créé des problèmes pour maintenir l'ancienne organisation militaire. Faute des moyens de fournir un traitement satisfaisant aux habitants de l’Italie, le recrutement avait été élargi aux sujets des Provinces, et sous le Bas-Empire aux barbares. Leur avoir laissé passer les portes de l'Empire a scellé son destin.

Que l'Imperium américain soit en train de prendre le même chemin, c’est ce que David Walker, l’ancien contrôleur général des États-Unis, signalait en août 2007 dans une angoissante mise en garde, lorsqu’on ne prévoyait encore pour les États-Unis qu’un déficit budgétaire de moins de 500 milliards de dollars. Son texte faisait des parallèles explicites avec Rome, y compris

« le déclin des valeurs morales et de l’esprit civique à l’intérieur, une armée trop confiante et trop engagée à l’étranger, et l'irresponsabilité budgétaire des hommes de l’état central. » (Grant, 2007).

Cette irresponsabilité s’est considérablement aggravée depuis la crise. Le rapport budgétaire du General Accounting Office pour 2007 (Walker 2007: 6) signale que ce sont surtout les engagements pris au titre de la santé qui rendent le budget des États-Unis impossible à maintenir. Or, ce sont ces engagements mêmes qu’Obama prévoit de développer encore davantage. Walker a également écrit qu’on ne pourra pas sortir de cette crise par la croissance, ni en éliminant les avantages particuliers, ni en supprimant la fraude, ni en mettant fin à la guerre en Irak ou en réduisant les dépenses militaires, ni en limitant les dépenses discrétionnaires, ni en laissant expirer les baisses d’impôt de l’époque Bush. Or, ce sont les politiques mêmes dont Obama espère qu’elles résorberont l’ explosion des déficits futurs. Avec les coupes prévues dans les dépenses militaires, il semble probable que les Etats-Unis, comme son prédécesseur romain, auront de la peine à maintenir les forces qui préservent l'ordre mondial.

En l'absence de substitut évident pour fournir ce bien public mondial, je crains donc que l'érosion de l'ordre mondial si essentiel pour le processus de division mondiale du travail ne soit la conséquence à long terme la plus grave de la crise financière mondiale. Trait_html_691a601b.jpg

NOTES

1 L’adoption récente par Obama de la Règle de Volcker, qui prévoie de créer un nouveau mur de séparation de type Glass-Steagall entre les banques d'investissement et les banques commerciales, est à mon avis un pas dans la bonne direction ; mais il reste à voir si elle sera adoptée par le Congrès face à un intense lobbying contre elle de la part de Wall Street.

2 La section suivante tire parti d'un article de mon collègue de l’UCLA, Axel Leijonhufvud (2009). J'avais dans Lal (1995) mis en oeuvre la théorie de Wicksell pour examiner d'autres régimes monétaires possibles pour le Brésil.

3 C’était aussi mon diagnostic de la crise japonaise dans Lal (2003).

4 Quoiqu’il existe un doute considérable que cela fonctionne sur le marché des Etats-Unis, plus large et plus diversifié. Aussi, la théorie des choix publics nous avertit à juste titre de ne pas nous en remettre à la nationalisation : voir les tribulations incessantes de AIG, de Freddie Mac et Fannie Mae.

5 A la différence des années 1930, les gouvernements des pays développés ont beaucoup plus de latitude pour le faire, étant donné qu’en pourcentage du PIB la part des recettes des administrations publiques (leur livre de chaire fiscale) est passée d'environ 20 % aux États-Unis et en Grande-Bretagne à quelques 32 % aux États-Unis et 38 % en Grande-Bretagne en 1997 (Tanzi et Schuknecht 2000: 52).

6 Comme Guha (2009: 9) le signale, les éléments du plan de relance Obama qui ont eu l’effet attendu ont été les "crédits d’impôt à valeur immédiate et les transferts d’argent qui expliquent en grande partie que le revenu disponible ait augmenté de 2,9 pour cent de janvier à mai, alors même que le revenu gagné diminuait de 0,7 pour cent, permettant au taux d'épargne de s’accroître sans effondrement des dépenses."

Si c’était l’ensemble des 787 milliards de dollars du plan de relance qui avait consisté en une baisse générale des impôts, on aurait assisté à un vaste désendettement de l'économie, avec une augmentation de l'épargne privée sans une réduction équivalente de la dépense privée – l’accroissement de l'épargne privée étant compensé par la désépargne publique constituée par l’accroissement du déficit budgétaire.

De même, on pourrait mettre fin à la réduction d'impôt une fois l’économie repartie, fournissant ainsi une « stratégie de sortie » facile pour la relance budgétaire. 7 Cependant il aura fallu 40 années de plus et une autre guerre mondiale pour que les États-Unis remplacent la Grande-Bretagne comme place financière dominante dans le monde.

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Références

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Deepak Lal est professeur émérite à l'UCLA, ancien titulaire de la chaire James S.Coleman d'études du développement international

L'article original a été publié dans le numéro printemps/été 2010 du CATO Journal sous le titre : The Great Crash of 2008 : Causes and Consequences. Ce numéro spécial regroupe la version écrite des communications présentées lors de la 27ème conférence monétaire annuelle du Cato Institute à Washington en novembre 2009. Le CATO journal vient de publier une seconde série d'articles écrits pour cette conférence dans son numéro automne 2010 . Traduction de François Guillaumat.