Il manque au programme un aspect de l’Etat Providence : celui qui concerne la culture et les valeurs. Rien ne le symbolise mieux que cette cage de verre moderne dans laquelle nous allons nous rencontrer et vivre ensemble pendant quelques jours. Car dans leur désir d’assurer le bien-être de tout le monde, l’architecte et le planificateur qui ont conçu cet édifice ont fait en sorte non seulement que vous ne serez pas embêtés par la fumée de ma pipe, mais également que je ne peux pas même pas respirer moi-même ma propre fumée dans ma propre chambre ! C’est donc tout aussi bien que deux de mes distingués prédécesseurs fumeurs de pipe – notre fondateur Fredrich Hayek, et notre vieil ami Ralph Harris - ne soient plus là pour le vivre. Car tout comme moi, ils n'auraient comme seule solution que de se recroqueviller dans leur manteau, le soir, dans la rue, bravant la grippe ou même la pneumonie, pour profiter de leur dose de nicotine.

C’est de cette question « comment devrions nous vivre ? », replacée dans un contexte historique et culturel beaucoup plus large, que je vais parler. Cela me conduira à spéculer sur le fait que les nouvelles tendances démographiques de l’Occident pourraient bien le ramener à ses croyances cosmologiques païennes pré-sémitiques. Celles que l'Occident, aux débuts de l’ère chrétienne (an zéro), partageait avec ses cousins eurasiens des civilisations chinoise et hindoue. Elles disparurent peu à peu, après que le monde païen gréco-romain classique se soit effondré sous les coups de deux cataclysmes nourris par une double combinaison de force barbare et de cosmologie sémite : d'une part, en Occident, la fusion de la force barbare venue des épaisses forêts de Germanie avec la tradition sémitique de la Chrétienté paulinienne; d'autre part la fondation d'une nouvelle religion sémitique – l'Islam – par des barbares nomades venus du désert arabique, qui détruisirent l'Empire d'Orient pour y développer une nouvelle civilisation sémitique.(1)

En Occident on continue de croire que l'Etat-providence est une nécessité, cependant qu'ailleurs, pour le reste du monde, il n'est en réalité qu'un piège et une illusion.

Avant que je n’en vienne à mes prédictions spéculatives sur l'avenir de l’Occident, je précise que beaucoup de ce que j'ai à dire paraîtra familier à ceux qui ont lu mon livre Unintended Consequences (2) issu d'une série de conférences que j’ai présentées dans cette ville il y a 15 ans. Donc je peux être bref. Pour les autres, espérons que cela les encouragera à lire le livre, où sont développées nombre des assertions un peu brutales que je vais être amené à faire.

Fondamentalement, il manque dans cette réunion une discussion sur la famille. Pour chaque culture, Il me semble important de distinguer entre les croyances dites « cosmologiques » (qui, concernent, comme le dit Platon, « comment chacun doit vivre »), et les croyances de nature « matérialiste » (qui, elles, s'appliquent au problème du « comment gagner sa vie »). C’est la différence dans la manière dont les croyances « cosmologiques » traitent du domaine privé (qui inclue les « valeurs familiales ») qui, fondamentalement, sépare l’Occident et le reste du monde. Ce sont aussi ces croyances « cosmologiques » qui font qu'en Occident on continue de croire que l'Etat-providence est une nécessité, cependant qu'ailleurs, pour le reste du monde, il n'est en réalité qu'un piège et une illusion.

La plupart des civilisations eurasiennes étaient fondées sur l’agriculture sédentaire. Cela impliquait des familles sédentarisées pour travailler la terre, et des héritiers à qui passer la terre pour que les générations suivantes continuent de la travailler. Il en résulta des structures et pratiques familiales que l'on retrouve de manière à peu près identique dans toutes ces civilisations. La première était celle des « mariages arrangés », fondés sur des considérations dynastiques. La seconde était la tolérance pour certaines pratiques comme le concubinage, le mariage à un proche parent, le mariage à des parents proches par alliance ou à des veufs et veuves de proches parents, ainsi que le transfert d’enfants par adoption, pour permettre aux couples stériles d’avoir un héritier masculin à qui passer la terre pour la travailler. Troisièmement, il y avait les familles élargies qui permettaient la prise en charge des plus âgés et de faire face aux situations de pauvreté ou de dénuement susceptibles de résulter d'un certain nombre d'accidents, comme la maladie, les catastrophes naturelles ou les changements climatiques. Ces croyances d'ordre « cosmologique » étaient inculquées aux jeunes principalement par le moyen d'un mode d’éducation des enfants fondé sur l’émotion morale de la « honte ».

Il revient à deux révolutions papales d'avoir changé les croyances matérielles et cosmologiques de l’Occident et de les avoir séparées par rapport au reste du Monde. La première est la Révolution familiale du 6ème siècle, que l'on doit à Grégoire le Grand(3). La seconde, au 11ème siècle, la grande Révolution juridique de Grégoire VII – en fait, une conséquence inattendue de la première. Celle-ci, celle de la famille, concerne plus mon sujet que la seconde. Néanmoins, je me dois de rappeler l'importance de cette dernière : c'est elle qui, par la mise en place de nouvelles structures juridiques et administratives ecclésiales visant à faire de l'Eglise-Etat, instituée en Occident par Grégoire VII, le garant et le protecteur des droits de propriétés, établit les fondements du capitalisme en tant qu’institution, et déclencha toute la dynamique qui, au fil des siècle, a entraîné la grande césure économique ( The Great Divergence ) entre le monde chrétien et le reste du monde(4).

Il revient à deux révolutions papales d'avoir changé les croyances matérielles et cosmologiques de l’Occident et de les avoir séparées par rapport au reste du Monde.

La révolution papale de Grégoire le Grand, au 6ème siècle, (en réponse aux questions du premier Archevêque de Canterburry sur la sexualité et le mariage) renversa les pratiques légales et les coutumes familiales méditerranéennes et moyen-orientales qui, à l'époque, permettaient aux familles sans enfants de se doter d'héritiers mâles. Ainsi, l’adoption fut-elle interdite en Angleterre jusqu’au 19ème siècle. Cela signifiait que l’Eglise qui, depuis son origine, s’était enrichie grâce aux legs que lui faisaient de riches veufs (ou veuves), maintenant, grâce à cette interdiction des méthodes traditionnelles qui permettaient de régler le problème des familles sans enfant, devenait le principal bénéficiaire des legs générés par l'absence d'héritiers directs. Vers la fin du 7ème siècle, elle était ainsi devenue immensément riche, possédant par exemple 1/3 des terres productives en France. C'est précisément pour protéger cette richesse qu'en 1076 Grégoire VII lança sa grande Révolution juridique.

La Révolution familiale menée par l’Eglise la conduisit à soutenir la liberté des jeunes pour choisir leur conjoint, établir leurs propres foyers, et tisser des liens de nature contractuelle plutôt qu’affectives avec les plus anciens. La conséquence fut promouvoir les mariages d’amour à la place des mariages arrangés qui étaient de tradition en Eurasie. Frère Laurent, le confesseur de Romeo et Juliette, incarne bien cette tendance nouvelle dans l'Eglise. Comme nous le savons aujourd’hui, l’amour est une émotion biologique universelle (et non l’invention romantique de quelques troubadours du Moyen Age). Mais il est aussi très éphémère. La plupart des civilisations eurasiennes avaient pris conscience de la nature instable et du caractère dysfonctionnel de l'instinct romantique, qui rapproche les êtres pendant environ quatre ans, puis les pousse à rechercher d'autres partenaires. Une agriculture sédentaire exigeait des familles sédentaires. Ces civilisations inventèrent des contraintes et tabous culturels pour réfréner cette émotion dangereuse des hominidés. Pour cela, elles s'appuyèrent sur la coutume des mariages arrangés ainsi que celle des fiançailles de très jeunes enfants, limitant ainsi la passion romantique aux relations extra-maritales.

La famille, telle qu'on la pratiquait depuis des lustres dans la plupart des civilisations, devint, en Occident, une institution malade

Les passions primaires que sa promotion du mariage d’amour avait libérées pouvaient représenter une menace pour la manière dont l'Eglise s'enrichissait. Elle se devait de trouver une parade pour empêcher le chaos social qui risquait d'en résulter. C'est pour cela qu'elle prît l'habitude, d'abord, de séparer l'amour et le sexe. Puis elle créa toute une culture de la culpabilité fondée sur le péché originel(5). Son discours envahissant contre le sexe, ainsi que le sentiment permanent de culpabilité qui s'instilla dans la population, permirent de contenir les « passions animales » que son offensive - très égoistement motivée par ses propres intérêts matériels - contre le système traditionnel des mariages eurasiens risquait de libérer.

Ceci dit, dès lors que la révolution scientifique et la révolution darwinienne annonçèrent pour beaucoup, en Occident, la mort du Dieu chrétien, les contraintes fondées sur le Péché Originel se relâchèrent. Elles disparurent avec la révolution sexuelle et culturelle des années 1960. La famille, telle qu'on la pratiquait depuis des lustres dans la plupart des civilisations, devint, en Occident, une institution malade, les gens revenant de fait aux pratiques « familiales » de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs d'avant la sédentarisation.

En revanche, la forme traditionnelle de la famille semble survivre de façon relativement intacte dans le reste du monde. Pour Hayek (6), comme pour beaucoup d'autres qui croient à une forme d’évolution culturelle, le processus de modernisation fondé sur la révolution juridique de Grégoire VII qui est à l'origine de la mondialisation capitaliste, devait également déboucher sur l'occidentalisation des moeurs et cultures – c'est à dire l’adoption par les autres des croyances cosmologiques de l’Occident, y compris celles qui concernent la famille. Mais nous disposons aujourd'hui de preuves récentes en provenance de Chine et d’Inde qui suggèrent qu'alors que ces populations acceptent d'accompagner leur nouvelle adhésion au marché par un changement de leur mode de vie matériel, elles ont plutôt tendance à rester fidèles à leurs croyances cosmologiques traditionnelles pour tout ce qui concerne le domaine de la vie privée : autrement dit, elles se modernisent sans s’occidentaliser, comme le Japon le fit après la Révolution Meiji.

En Inde et en Chine, s'agissant des affaires familiales, les croyances cosmologiques traditionnelles s'avèrent étonnamment résilientes

Pour preuve je ne ferai que citer cette enquête récente menée auprès d'un certain nombre de jeunes indiens de 18/25 ans, vivant dans des villes, et qui ont démontré leur adhésion sans retenue à la mondialisation depuis l'abrogation, en 1990, du système complexe d'autorisations qui encadrait la création d'entreprises en Inde. 70% déclarent vouloir plutôt vivre dans une famille élargie que dans une famille nucléaire ; 71% n’envisageraient pas une maison de retraite pour une personne âgée de leur famille ; 75% ne voudraient pas vivre en concubinage avant le mariage ; et 88% pensaient que s’embrasser en public était inacceptable (7). Ce sondage indique que, bien que l'augmentation du niveau de vie matériel produise dans l'économie de la famille bien des changements conformes aux célèbres analyses de Gary Becker, – comme par exemple l'augmentation du taux de participation des femmes sur le marché du travail, le désir de familles plus petites, et autres éléments déclencheur de « la transition démographique » -, s'agissant des affaires familiales, les croyances cosmologiques traditionnelles s'avèrent étonnamment résilientes.

Même en Chine où, conformément à la théorie marxiste, Mao lança contre elle une attaque féroce, la famille a survécu. En grande partie parce qu'elle occupe une place centrale dans les croyances cosmologiques chinoises fondées la coutume du culte des ancêtres. Pendant des millénaires la famille est restée pour les chinois la seule institution à laquelle ils pouvaient se fier, une leçon qui a été encore renforcée par les terribles turbulences du siècle passé. « Pour le pire ou le meilleur », comme le décrit un spécialiste de la Chine, "dans la richesse ou la pauvreté, dans la santé ou la maladie, à la fin, la famille est tout ce qui reste"(8).

Ce filet de sauvegarde social à caractère privé que représente la famille s’est constamment effrité en Occident depuis la grande Révolution familiale du Pape Grégoire le Grand. La famille nucléaire, les contrats de retraite pour apporter un revenu aux plus vieux, ainsi que les dispositions publiques pour assurer la prise en charge des pauvres, tout cela remonte au 12ème siècle, peut-être même encore plus loin en Angleterre.

Contrairement aux autres systèmes familiaux eurasiens, ce système occidental de type « moderne » ne repose pas sur la responsabilité des enfants envers leurs parents ou vice versa. Les parents peuvent déshériter leurs enfants alors que les enfants peuvent eux aussi, d’une certaine façon, déshériter leurs parents en refusant de subvenir à leurs besoins(9). L’attitude distante et souvent froide des gens envers les personnes âgées est quelque chose qui, en Occident, choque beaucoup d’observateurs non occidentaux. L’isolement des personnes âgées qui en résulte est le prix que nous payons aujourd'hui comme conséquence de cette révolution familiale fort ancienne, tout comme le fait que c'est l'état, ou tout du moins la collectivité, qui, à la place de moyens privés, assure désormais la prise en charge des problèmes liés à la pauvreté, qu'elle soit extrême ou simplement de nature transitoire.

Dans les civilisations eurasiennes basées sur la honte, le ciment social n’est pas fondé sur la croyance en Dieu. Leurs « religions » sont plus des styles de vie

Les conséquences culturelles de l’Etat Providence occidental n'ont pas arrangé les choses. C'est la morale chrétienne qui, à travers le sentiment de culpabilité qu'elle entretenait, assurait le ciment social de la société occidentale. A cela était venue s’ajouter, avec l'émergence de la société de Cour dans l'Europe post Renaissance, une évolution des moeurs dites « civilisées » fondée sur un amalgame de comportements aristocratique et, petit à petit (à partir de la fin du 18ème siècle), bourgeois. Ces nouvelles manières exigeaient que les individus internalisent personnellement diverses formes d'auto-contrôle de leurs pulsions et passions instinctives, fondées sur la honte.(10)

La mort de Dieu, et la montée du Demos – avec son attaque contre les hiérarchies sociales et les comportement de déférence – ont porté coup fatal à ces deux formes de socialisation, entraînant l'érosion du ciment social de l’Occident. La révolution sociale des années soixante aux Etats-Unis (The Great Society) a débouché sur une multitude de programmes sociaux qui ont sapé les motivations que pouvaient ressentir les pauvres pour sortir de leur pauvreté. La « révolution culturelle » de la fin des années 1960 s'est à son tour attaquée aux contraintes morales de la société bourgeoise en dénigrant tous les comportements et toutes les attitudes liées à la promotion des valeurs économiques porteuses d'enrichissement. Le résultat fut l'accouchement d'une « sous-classe populaire » (underclass) profondément démoralisée et qui s’auto-perpétue, caractéristique non seulement de l’Amérique citadine mais aussi de la plupart des sociétés occidentales d'aujourd'hui (11).

Dans les civilisations eurasiennes basées sur la honte, le ciment social n’est pas fondé sur la croyance en Dieu. Leurs « religions » sont plus des styles de vie. Quand, à l’âge de 16 ans, j’ai dit à ma mère que je ne croyais plus en Dieu, elle a répondu : « Ce n’est pas grave. Tu restes toujours Hindou. » Ce sont ces valeurs sociales eurasiennes traditionnelles qui ont toutes chances de survivre au passage à la modernité. Par contre, l'idée que les valeurs asiatiques seraient responsables de la montée en puissance de l’Asie est une chimère. En réalité c’est l’adhésion aux valeurs matérielles occidentales, fruits de la grande Révolution juridique du Pape Grégoire VII, qui est responsable des miracles économiques aujourd'hui observés en Asie. Mais, parce qu'ils conservent leurs croyances cosmologiques et qu'ils n’adhérent pas à celles générées par la Révolution de la famille de Grégoire le Grand - et si fatalement liées au déclin des valeurs matérielles en Occident - il est permis d'espérer qu'ils échapperont aux pathologies sociales de l'Etat-providence occidental.

Dans les nouvelles économie émergentes, ce sont les valeurs sociales eurasiennes traditionnelles qui ont toutes chances de survivre au passage à la modernité.

Il existe d’autres différences importantes entre les croyances cosmologiques de ce qui devint l’Occident Chrétien et celles de ces anciennes civilisations eurasiennes. Le Christianisme possède un certain nombre de traits distinctifs qu’il partage avec son cousin sémitique, l’Islam, et, en partie, avec son parent le Judaïsme, mais que l’on ne trouve pas dans les autres grandes religions eurasiennes. Premièrement, et le plus important, c’est l’universalité. Ni les Juifs, ni les Hindous ou les civilisations chinoises n’ont jamais prétendu être des religions universelles. Vous ne choisissez pas d’être Hindou, Chinois ou Juif, vous naissez ainsi. Deuxièmement, cela veut aussi dire que, contrairement à la Chrétienté ou à l’Islam, ces religions ne font pas de prosélytisme. Troisièmement, seules les religions monothéistes sémitiques sont égalitaires. La plupart des autres religions eurasiennes croient en des ordres sociaux hiérarchiques. Par contre, seuls parmi les civilisations eurasiennes, les sémites ont insisté sur l’égalité des âmes humaines. Le distingué anthropologue français Louis Dumont (12) a dépeint la division profonde entre les sociétés de type Homo Aequalis, qui pensent que les hommes sont tous nés égaux (comme les philosophes et la Constitution américaine le proclament) et celles de l’Homo Hierarchus, qui ne le croit pas. Ce qui signifie que les sociétés eurasiennes hiérarchiques anciennes ne seront probablement pas infectées par l’égalitarisme qui sert de carburant à l’expansion de l’Etat Providence occidental.

Certains en tireront la conclusion que ce fut une tragédie que les religions sémitiques – d'abord la Chrétienté Paulinienne, puis, plus tard, l’Islam – réussirent à détruire le monde païen classique et son polythéisme, ses sociétés hiérarchiques et ses valeurs cosmologiques eurasiennes traditionnelles. En fait, il y a quelques années, alors que je donnais une conférence sur mon livre « Unintended Consequences » en Amérique Latine, un interlocuteur enflammé se leva pour expliquer que « la plus grande tragédie qui arriva au monde fut que les Romains manquèrent de lions » ! Mais alors le monde n’aurait pas connu les changements de croyances matérielles associées à la grande Révolution juridique du Pape Grégoire VII et l’immense prospérité économique qui en résulta.

Il y a des indices qui suggèrent que nous pourrions peut-être, finalement, conserver les gains matériels de l'Occident tout en adhérant à une forme de nouveau paganisme qui incluerait les valeurs sociales du vieux monde classique. Le premier de ces signes est le phénomène de sécularisation croissante avec ses églises chrétiennes de plus en plus converties en cafés, en temples hindous, ou même en maisons d'habitation (comme c'est le cas à Londres), les jeunes se détournant de la foi de leurs parents pour adopter diverses religions New Age qui rappellent le polythéisme du monde classique. Dans leurs mœurs sexuelles, comme les anciens, ils rejettent de plus en plus les prohibitions chrétiennes contre l’homosexualité et autres comportements sexuels en apparence déviants. Ils envisagent le mariage non comme une nécessité et un contrat sacré, mais comme une transaction économique conclue pour préserver une propriété commune une fois qu’ils ont des enfants. Comme il n'y a plus besoin de familles sédentaires puisque l'agriculture² n’est plus le principal moyen de gagner sa vie, la polygamie séquentielle, qui donne le même résultat que la polygamie ancienne en ayant pour effet de créer de grandes familles élargies, est de plus en plus acceptée.

La renonciation de l’Occident aux croyances cosmologiques de son passé païen classique a conduit à diverses pathologies sociales, dont l’Etat Providence est l'exemple actuel le plus flagrant

Mais peut-être est-ce la bombe démographique sur le point d’exploser en Occident, avec sa population rapidement vieillissante, qui suscitera un retour spontané aux valeurs sociales païennes. Les enfants, ou plus probablement les grands-enfants des « baby-boomers », font l'amère expérience de voir leurs proches âgés sombrer dans la sénilité et la démence, et devenir pupilles d’un Etat dont les seuls bras viennent de cette «underclass  » créée par l’Etat Providence. ils pourraient décider d'éviter à tout prix de connaître le même sort. Par exemple en choisissant d’avoir plus d’enfants, et de les socialiser en leur créant une obligation morale, sous peine de honte, de s'occuper personnellement des plus âgés, ou encore en leur inculquant dès le plus jeune âge les comportements qui sont essentiels pour qu’une société civilisée fonctionne. Ils pourraient aussi finir par comprendre que se reposer sur l’Etat pour s’assurer contre les risques de la vie est un piège et une illusion. Peut-être est-ce un fantasme. Mais qui, à l'époque, aurait prévu l’étrange cours que l’individualisme occidental a pris dans la sphère sociale ?

Si ce fantasme d’un retour au monde païen pré-chrétien devient réalité, cela comporterait un autre grand avantage. Etant donné la nature humaine, c’est une illusion idéaliste que de croire que nous verrons un jour la fin des guerres ou des dangereuses idéologies collectivistes qui ont ravagé le siècle passé. Mais la fin de la servitude dans laquelle les cosmologies sémitiques ont entretenu le monde autoriserait la disparition de certaines causes de guerre et de désordre : le monothéisme et la revendication du caractère universel des religions sémitiques ont mené à tant de guerres au nom de la Vérité révélée à leurs croyants !

L’Occident reste aussi hanté par la cosmologie chrétienne de La Cité de Dieu de Saint Augustin. Des Lumières françaises au marxisme, de Freud à l’éco-fondamentalisme, la vision de St-Augustin d’une Cité Divine exerce une emprise tenace sur l’esprit occidental. Le même schéma comportant un Jardin d’Eden, une Chute menant au Péché Originel, un Jour de Jugement dernier pour les Elus, et l’Enfer pour les Damnés, ne cesse de resurgir. La plus bizarre de ces mutations séculaires est la dernière : l’éco-fondamentalisme. Il porte le message chrétien de contemptus mundi à sa conclusion logique. Le genre humain est mauvais et seulement est-ce en vivant en harmonie avec une Nature déifiée qu'il pourra être sauvé. La culpabilité manifestée par le péché contre Dieu a été remplacée par le péché contre la Nature. Sauver le Vaisseau Planète a remplacé le sauvetage des âmes. Est-il surprenant que, dans le contexte de tout ce que j’ai dit précédemment, les seuls pays à ne pas être affectés par cette nouvelle religion soient la Chine et l’Inde – les civilisations survivantes du monde païen classique ? Leur opposition résolue à la réduction des émissions carbone pour empêcher le réchauffement de la planète pourrait bel et bien sauver l’Occident d'un véritable hara-kiri économique.

En conclusion, la renonciation de l’Occident aux croyances cosmologiques de son passé païen classique a conduit à diverses pathologies sociales, dont l’Etat Providence est l'exemple actuel le plus flagrant. Un retour au paganisme pourrait bien être le baume nécessaire à la guérison de l’âme occidentale, toujours plus solitaire et tourmentée. Trait_html_691a601b.jpg

NOTES

(1) Voir P. Crone et M. Cook (1977): Hagarism: The Making of the Islamic World, Cambridge University Press, Cambridge.

(2D. Lal: Unintended Consequences: the impact of favor endowments, culture and politics on long-run economic performance, MIT Press, Cambridge Mass, 1998.

(3) Voir J. Goody : The Development of the Family and Marriage in Europe, Cambridge University Press, Cambridge, 1983.

(4) Voir H.J. Berman : Law and Revolution, Harvard University Press, Cambridge Mass., 1983. Et D. Lal : Reviving the Invisible Hand, Princeton University Press, Princeton, N.J., 2006.

(5) Voir J. Delumeau : Sin and Fear: The Emergence of a Western Guilt Culture, 13th-18th centuries, St. Martin’s Press, New York.

(6) Voir F. Hayek : Law, Legislation and Liberty, Chicago University Press, Chicago, 1979, épilogue.

(7) Voir D. Lal : Reviving the Invisible Hand, op. cit., p.178-9

(8) W.J.F. Jenner : The Tyranny of History, Penguin, London, 1992, p.124

(9) Voir A. Macfarlane : Marriage and Love in England: Modes of Reproduction, 1300-1840, Blackwell, Oxford, 1986.

(10) Voir N. Elias : The Civilizing Process, 2 vols., Pantheon, New York, 1978.

(11) Voir M. Magnet : The Dream and the Nightmare: The Sixties legacy of the Underclass, Qill/Murrow, New York, 1993. Et C. Murray : Losing Ground:American Social Policy, 1950-1980, Basic Books, New York, 1984

(12) L. Dumont : Homo Hierarchicus, Weiodenfeld and Nicholson, London, 1970.

Le Professeur Deepak Lal, professeur d'économie à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), est l'actuel Président de la Société du Mont Pèlerin. Nous le remercions pour nous avoir permis de traduire et de publier ce texte qui fit l'objet de son adresse présidentielle pour l'ouverture de la réunion régionale (Europe) de la MPS à Stockholm, le 19 août 209, sous le titre : "Towards a New Paganism: The Family, The West and the Rest".