Vint la deuxième étape, celle de notre immersion progressive dans une réalité virtuelle qu’il est de plus en plus artificiel de distinguer de « la » réalité, tant la compénétration des deux dimensions se fait intime. 

Le réseau social auquel nous nous connectons n’est plus seulement un outil, un élément extérieur et comme une pièce rapportée : il est notre réseau, il est partie intégrante de notre réalité, et ce sont nos « amis » Facebook qui nous conduisent, au gré de leurs humeurs, à butiner telle fleur numérique, ou visiter tel restaurant. 

Paraît-il excessif de soutenir que ceux qui passent leurs loisirs parmi des millions d’autres internautes à affronter des hordes de créatures dans le jeu en ligne World of Warcraft, y « vivent » en temps partiel, comme on « vit » deux semaines par an au Club Med Les chambres de chat comportent désormais trois dimensions ; on chatte avec des visages humains, et plus seulement avec des signes cabalistiques de type <warrior92> et <icequeen>. En somme, l’individu se double progressivement d’un ectoplasme virtuel qui communique, en temps réel, avec ses interlocuteurs mi-virtuels, mi-réels. 

À mesure que la fusion des deux réalités se perfectionnera, s’aboliront, après les contraintes temporelles, les contraintes spatiales : sur la Toile, plus exactement par la Toile, nous serons tout entiers — bien que virtuellement, ce qui n’aura plus qu’une importance résiduelle —, à Tokyo au même moment que nous serons à Paris et Buenos Aires. 

De ce point de vue, les réalités virtuelles et parallèles de type Second Life n’auront qu’anticipé ce qui sera, demain, la réalité de l’Internet, notre réalité, c’est-à-dire la disponibilité et la présence effective, non de la seule information, mais de l’humanité qui la produit. S’affineront les traits des avatars, sur le modèle — ou non — de leurs originaux. 

Déjà, le réseau nous offre l’accès instantané à des galaxies d’informations sans confins. Comment nommer ces infinités disponibles ? 

Nous y aide Martin Heidegger qui, dans son ouvrage séminal Être et temps, distingue la réalité sur le mode de la présence-disponibilité (Vorhandenheit) et la réalité sur le mode de l’utilisabilité (Zuhandenheit). Ne fuyons pas ces concepts apparemment barbares, ils sont une clef pour apprivoiser cette nouvelle réalité qui nous absorbe, celle de l’Internet-Monde. 

En effet, de deux choses l’une : soit nous considérons que ces univers au creux de notre main n’existent pas, qu’ils sont et seront toujours radicalement étrangers à notre réalité, et nous prenons congé des faits. Soit nous mettons ces massifs d’octets, absents et présents à la fois, sur pied d’égalité avec la lampe de bureau en face de nous ou la personne qui nous parle, ce qui est manifestement inadéquat. 

Convenons de la nécessité de distinguer, dans l’océan virtuel, deux niveaux de réalité : ce qui nous est utile, ici et maintenant, et l’arrière-fond de ces immensités virtuelles qui, bien que dénuées d’utilité immédiate pour nous, n’en restent pas moins authentiquement présentes

S’estompe ainsi, dans le domaine de l’information au sens le plus large, la distinction entre le vaste monde et ce qui nous est disponible : tout nous est disponible ; il n’y a plus que deux niveaux de réalité : la disponibilité, et l’utile, dont la soigneuse distinction paraît d’autant plus essentielle à l’intelligence de cette réalité qui prend des allures universelles.

Drieu Godefridi est l'auteur d'un nouveau livre "La réalité augmentée ou l'ère Wikileaks" qui doit paraître très prochainement chez Texquis. Cette publication s'accompagne de la mise en ligne d'un blog, "La réalité augmentée", où les réactions et commentaires sont bienvenus. L'original de cet article a été publié dans La Libre Belgique, en date du 18 février 2011.