Olivier Kempf a commencé son exposé en passant en revue les grandes régions du monde avec leurs évolutions les plus marquantes :

1 - L'Europe en état de déflation stratégique. La grande fatigue de l'élargissement. Un phénomène de repli national. L'illusion du soft-power : "l'Europe c'est la paix !".

2 - Le déclin stratégique de l'Amérique. Sous-évaluation du dollar. Fatigue de la guerre. Soft-power contesté. Virage vers le Pacifique. Rôle central de la mer de Chine. Minore l'importance européenne. Remise en cause du consensus US. Risque d'implosion politique. Danger sur la démocratie.

3 - Le Moyen-orient en pleine reconfiguration. L'iran une incertitude majeure plus qu'une menace directe. Remise en cause de l'axe Ankara - Tel Aviv - Le Caire. Changement de configuration structurante régionale. Risques mais aussi opportunités. Risques limités à la région, pas de débordement sur l'Europe. Pour la France, redevient une priorité stratégique.

4- Une Afrique en croissance malgré d'immenses carences d'infrastructures publiques ou privées. Il est temps de ranger les images héritées du passé ("le continent perdu", la Françafrique...). C'est un continent en croissance, qui améliore peu à peu ses régimes politiques.

5- Une Russie incertaine écartelée entre une économie de rente et une implosion démographique inquiétante. Ne sait quelles priorités choisir. La commisération avec laquelle l'Occident regarde la Russie lui est insupportable.

6 - Une Chine qui fascine mais qui est plus fragile qu'il n'y paraît (déséquilibre démographique, déséquilibres spatiaux, sociaux, corruption).

Olivier Kempf a ensuite évoqué des thèmes plus transversaux :

a - Un monde zéropolaire plus que multipolaire. Il faut abandonner la notion de pôle. Même la notion de monde multipolaire est erronée.

b - la faible puissance des régulations collectives (ONU, G8, G20, OMC, OTAN, ...). Croissance lente des organisations régionales.

c - une dialectique renouvelée pour l'accès aux ressources rares, objet à la fois de l'économie et de l'écologie. Entraîne une nouvelle priorité à la recherche de la maîtrise des approvisionnements.Vers de nouveaux types de conflits ?

d - une planète qui se rétrécit et se remplit. L'explosion démographique n'aura pas lieu. Le monde est entré dans sa phase de transition démographique.

e - l'émergence : plus un concept d'analyse qu'une pratique politique influente dans la communauté internationale. Diversité. Pas de projet politique commun.

f - la crise économique. Conséquences géopolitiques peu claires. Accident contingent ? Phénomène durable ? Phase B d'un Kondratieff ?

e - la mondialisation n'est pas une simplification. Débouche sur un monde plus compliqué. Mais la mondialisation est pacifiante. Moins de conflits.

g - l'affaiblissement de l'Etat. Développement des séparatismes. Multiplication des micro-états. De nouveaux acteurs : les firmes multinationales, les pirates, les maffias... Facteur crisogène le plus important.

Au total, nous assistons la disparition de menaces clairement identifiées, mais avec une augmentation des risques de surprises stratégiques. Ce qui débouche sur la concurrence entre deux visions possibles : - d'une part, une vision irénique avec tendance à l'unification, une version heureuse de la mondialisation comme mise en partage de l'humanité, grâce à des ressources de résilience et aux effets d'une résilience mondiale; - d'autre part, une vision polémologique de crise avec une possibilité de fragmentation généralisée, l'absence d'ordre du monde, et l'augmentation du nombre d'acteurs multipliant les occasions de conflits chaotiques plus ou moins maîtrisables.

L'amiral Jean Dufourcq reproche à Olivier Kempf de ne pas être allé assez loin, de ne pas s'être montré assez radical. La description qui précède montre en fait que nous assistons aujourd'hui à la fin d'un monde. Nous vivons une époque considérable de l'histoire de l'humanité, des temps sans ressemblance avec le passé, et qui invalident toutes nos grilles traditionnelles d'analyse. Nous sommes aujourd'hui confrontés à des défis nouveaux dont l'ampleur est telle qu'elle remet en cause toutes les solutions traditionnelles.

D'où la grande question : Faut-il tenter de réparer ce monde en fin de cycle pour lui redonner un nouveau souffle de vie ? ou se contenter d'une attitude de spectateur et laisser aux forces en mouvement la liberté de mener le monde vers de nouveaux équilibres dont nous ne pouvons pas encore avoir la connaissance ? Faut-il intervenir sur ces évolutions ? Chercher à garder l'unicité de ce monde, ou au contraire assumer la montée d'une diversité montante et déroutante ? Faut-il accepter une plus grande fragmentation de ce monde jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre durable s'impose ?

Pour Jean Dufourcq, les trois grands défis majeurs de notre époque sont :

1 - le défi de la révolution démographique. L'ordre d'après-guerre conçu pour un monde de deux ou trois milliards d'habitants n'est plus applicable dès lors qu'on passe à sept milliards, et demain neuf milliards. Par exemple, une organisation comme l'ONU peut-elle encore fonctionner dans un monde dont la diversité s'est accrue à ce point ?

2 - Le défi de l'exigence écologique. Les ressources se faisant de plus en plus rares, on va se battre pour elles. Il faut plus que jamais faire preuve de créativité, mais il faut néanmoins abandonner l'idée de croissance indéfinie. Vers une remise en cause de l'idée même du progrès comme moteur d'amélioration de la condition humaine.

3 - Le défi du "grand bazar économique". Nous vivons dans un univers mondialisé où producteurs et consommateurs se trouvent de plus en plus distants les uns des autres, où le financier l'emporte sur les fonctions productives...Cet univers est en crise, une crise qui débouche sur une remise en cause de nos concepts occidentaux de marché et de démocratie.

L'Etat occidental est plus fragile que jamais. Ses règles de fonctionnement, sa légitimité démocratique sont de plus en plus remises en cause. L'Etat ne fonctionne plus aussi bien. L'économie est hors contrôle et se comporte comme une boite noire. La machinerie est fatiguée, grippée. Nos modes traditionnels de gouvernance, nos outils d'action et nos solutions habituelles ne fonctionnent plus. Faut-il laisser faire ? Et cela alors même que les pays qui émergent expriment des besoins de plus en plus exigeants de prospérité et de stabilité que le système ne peut plus fournir ?

Jean Dufourcq s'attarde ensuite sur quelques questions plus particulières. Notamment, la France, l'Europe, et la Chine.

1 - La France : Que peut-on faire pour garantir prospérité et sécurité, et rester maître de notre destin ? La réponse, précise-t-il se résume à une seule idée : il faut se recentrer sur nos voisins. Le voisinage est la seule réponse à la mondialisation (la Méditerranée, le Sud). Par ailleurs, il faut comprendre que dans un monde de 7 milliards d'habitants, l'unité minimale pour pouvoir compter, pour assurer la cohérence du développement et une alliance de civilisation est aujourd'hui d'au moins un milliards d'hommes. Ce qui impose de prendre en compte la Russie.

2 - L'Europe : L'Europe à 27 ne peut pas fonctionner. Elles est soit trop petite, soit trop grande. Les institutions européennes sont bloquées. Le format européen actuel n'est pas bon; L'Europe n'a pas besoin d'armée. Elle n'a pas besoin de se projeter au-loin à travers des expéditions extérieures.

3 - La Chine : une puissance déconcertante dont on surestime l'ambition concurrentielle. Celle-ci veut s'affirmer en priorité dans quatre domaines : le contrôle du trafic maritime, la cybernétique, l'espace sidéral, le domaine des idées.

Quant aux Etats-Unis, ils doivent affronter un véritable problème de cohésion sociétale. Cela ira-t-il jusqu'à un éclatement ? C'est possible, conclue l'amiral Jean Dufourcq.

(Notes prises par Henri Lepage)

Pour découvrir la discussion qui a suivi les deux exposés, voir la vidéo ci-dessous

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