Nous sommes dans les réalités humaines et sociétales, et ce qui compte ce n'est pas le classement théorique d'un universitaire occidental, mais la réalité ressentie. Or pour toutes êtres humains en situation normale, et c'est le cas de la plus grande partie des musulmans, vivre comme il y a 1400 ans et égorger ceux qui ne sont pas son avis, musulmans ou non, n'est pas considéré comme un idéal. Pour qu'il en soit ainsi, il faut être dans une situation particulière, par exemple de frustration ou d'humiliation poussée, prolongée et obsessionnelle, ou encore de délire idéologique en vase clos. On reconnaît là l'origine de nombreux terrorismes, de religions très variées, voire athées. Rien de spécifique à l'islam.

Si l’on interroge les musulmans, ils déclarent massivement : « le véritable islam » c'est le mien, et non celui de cette bande de fous dangereux. On l'a vu en Algérie, où les conditions étaient pourtant « idéales » (frustration et humiliations prolongées par le contexte polititico-social) et où néanmoins, après un temps d'hésitation, la population a cessé son soutien aux islamistes violents, qui ont donc perdu la guerre civile (« nous préférons des voleurs à des assassins »). Ça n’empêche pas les couches populaires algériennes d’être très pieuses. Ce n’est pas un problème religieux.

Maintenant, du point de vue d’observateurs extérieurs, quels sont les éléments qui permettraient de dire où est le « véritable » islam ? Je vais être bref car cette question a déjà été abordée sous un autre angle dans mes messages à l'institut Turgot. La réponse du spécialiste occidental qualifié est en général : « les textes », c'est-à-dire le Coran et la sunna (la tradition reconnue). Cette approche a son mérite, mais aussi ses limites. D’abord parce que l'interprétation des textes, est diverse, à commencer par le premier terme : « islam » généralement traduit par « soumission » (à Dieu), alors que cette signification est contestée par des lettrés. Pour mille raisons historiques, pour d'autres tenant à la langue arabe de l'époque de Mahomet et à la manière dont le Coran a été transcrit en deux étapes, l'interprétation du mot à mot est très discutée, sans qu’une autorité centrale puisse trancher. Et je ne parle pas de l'itjihad, qui consiste à rechercher l'esprit du texte au-delà du mot à mot, et qui fleurit chez les musulmans « libres », c’est-à-dire en Occident, en Inde et dans les pays musulmans où la discussion n’est pas encadrée par les politiques, ce qui est le cas, dans une certaine mesure, au Maroc, en Tunisie, en Turquie, en Indonésie et j’en oublie.

Certes, dans les pays moins libres, les islamistes martèlent « le Coran est notre constitution » (justement parce qu’il ne l’est pas), et certaines lois locales ou la pression sociale poussent à son respect. Mais ceux qui connaissent le Coran savent bien que malgré ces slogans islamistes, il n'est pas bâti comme une constitution : c’est une sorte de poème dans lequel on trouve à la fois des dispositions ponctuelles précises, d'ailleurs parfois contradictoires, et beaucoup d'images et d'allusions historiques dont il faut s'inspirer (comme dans une bonne partie de la Bible, dont ailleurs il reprend plus ou moins fidèlement une bonne partie).

De plus l'islam des musulmans est influencé par leur environnement immédiat, livresque s'ils font partie de la petite minorité lettrée, social pour les autres qui, arabophones ou pas, ne peuvent pas plus le lire que les Français du Moyen Âge ne lisaient la Bible en latin. Or les mécanismes sociaux peuvent être puissants, mais ne sont pas immuables comme on peut le constater en voyant l'immense variété des comportements d'un pays à l'autre, d'une classe sociale à l'autre, d'un niveau d'instruction à l'autre, les moins instruits étant souvent plus modérés que les intellectuels « excités ». Ceux qui ne le sont pas ont produit nombre d’ouvrages et participent aux débats universitaires ou grands public, notamment sur Internet. Donc dire « s’il y avait un islam différent de celui de Ben Laden, ça se saurait » est un préjugé et non le résultat d’une observation.

Mais surtout, à ces interprétations variées par les lettrés puis les traditions nationales ou sociales, s’ajoute le fait que les individus ne sont pas des machines. Les textes et traditions sont certes très importants, mais les hommes et les États subissent aussi d'autres influences ou contraintes. Finalement, il n'y a pas de «vrai » ou de « faux » islam, il y a des musulmans, c’est à dire des individus qui, les uns, suivent les textes à la lettre (ce qui laisse encore de la marge, nous l’avons vu) et les autres, qui, consciemment ou non, interprètent les textes en tenant compte d'autres facteurs, et produisent donc un autre islam, qui ne sera ni plus ni plus ni moins "vrai" que l'autre, voire qui se découvriront un jour athées ou « des trois religions à la fois ». J'en connais quelques-uns.

Ce n’est pas aux libéraux qu’il faut rappeler que les individus d'un groupe humain ne se réduisent pas à ce groupe : les Français ne sont pas tous coiffés d'un béret, tenant des propos racistes et grignotant leur baguette. Cela bien qu'ils soient citoyens d'un pays bien défini, gouverné par un gouvernement représentatif (en tout cas davantage que celui d'autres pays), qui a des programmes scolaires nationaux etc. Or il est encore moins justifié d'assimiler chaque musulman à un islam défini arbitrairement, qu'il ne l'est d'assimiler chaque Français à la France, car l’islam n'a pas de pape et est éclaté en d’innombrables variantes, sectes, écoles… Dont les soufis signalés par l’auteur, qui sont très nombreux, même si leur individualisme et leur apolitisme les fait échapper aux médias. De même pour les Alevis de Turquie et bien d’autres.

Il résulte de tout cela que faire une entorse à la liberté de culte américaine en bloquant une mosquée près du lieu du drame de New York, alors qu’elle est administrativement autorisée, serait assimiler « les musulmans » à la fraction terroriste qui a commis l’attentat, ce qui d’une part ne correspond pas à la réalité, et d’autre part fera le jeu des extrémistes vers qui se retourneront une partie de ceux qui seraient ainsi ostracisés.

Il faut au contraire montrer ce qu’est un État de droit, non seulement dans ce cas, mais aussi en sanctionnant judiciairement les musulmans qui ne respecteraient pas la loi du pays d’accueil ou s’apprêteraient à troubler l’ordre public. D’ailleurs la jurisprudence religieuse de l’islam est très claire sur ce point : un musulman doit respecter les règles du pays où il réside, même si elles sont contraires à sa religion. Si la différence lui devient insupportable, il doit émigrer : ceux qui réduisent l’islam à ses textes impératifs ne devraient pas oublier ce point ; de leur côté les imams devraient le rappeler à leurs ouailles.