Cela dépend de ce qu’on entend par « marginale ». Si cela veut simplement dire qu’elle diffère de celle d’une large majorité, alors l’opinion de Ron Paul mérite cette qualification. En revanche, si par « marginal » on entend que supprimer la Fed serait une idée folle qui n’a aucun fondement dans la théorie économique, alors la position de Ron Paul est très éloignée de l’être.

En fait, il y a un bon nombre d'économistes qui tiennent que l'économie marcherait bien mieux en l’absence d’une Réserve fédérale. La position de Ron Paul s’appuie sur la théorie autrichienne de la conjoncture, interprétation de l’économie qui trouve ses racines dans les écrits de Ludwig von Mises et de Friedrich Hayek.

Cette théorie met l'accent sur le rôle du taux d'intérêt comme moyen de faire que les projets des producteurs soient compatibles avec ceux des consommateurs. Le taux d'intérêt est le prix des fonds prêtables – dans les faits, le prix de l'argent – et, comme le prix de tout bien ou service, il fournit des informations aux producteurs sur les choix des consommateurs comme sur les entreprises des autres producteurs. Par exemple, si les consommateurs souhaitent épargner – mettre leur argent dans des banques, qui le prêtent ensuite à d’autres– ils accroissent l'offre de fonds prêtables, ce qui pèse à la baisse sur le taux d'intérêt.

Les producteurs peuvent alors emprunter cet argent à meilleur marché et l’investir dans des biens d'équipement tels que des machines, des usines, et des logements — dont ils peuvent se servir pour créer des produits que les consommateurs pourront acheter à l’avenir avec l'argent qu'ils auront épargné. C'est ainsi que les producteurs et les consommateurs parviennent au taux d'intérêt d'équilibre, qui ajuste les projets d’investissement en biens de capital des producteurs avec les choix d’épargne des consommateurs.

Or, les banques centrales, en accroissant artificiellement l'offre de fonds prêtables afin de provoquer une relance temporaire, font baisser le taux d'intérêt du marché, ce qui fausse ces signaux-là. Avec un taux d'intérêt plus bas, les producteurs sont poussés à emprunter de l'argent pour l'investir dans des biens de capital, supposant que les consommateurs épargnent davantage pour acheter davantage de biens et services dans l’avenir. Alors qu’en réalité, les consommateurs ne sont pas en train d'épargner : ils continuent à consommer comme avant.

Ces taux d'intérêt artificiellement bas doivent finir par remonter, ce qu’ils font généralement lorsque les hommes de l’état relèvent le taux d'intérêt pour lutter contre l'inflation qu’ils ont provoquée en le faisant baisser.La conséquence est que le coût de la main-d'œuvre, et des capitaux nécessaires pour produire des biens d'équipement, remontent au-dessus de ce à quoi les producteurs s’attendaient ; alors ils commencent à licencier des employés, renonçant à certains de leurs investissements. Le résultat final en est que les producteurs auront consommé des ressources pour produire dans l’avenir des biens pour lesquels il n'existait pas de demande durable.

C'est ce que Hayek appelait du « mal-investissement », et c’est cela qui est la cause fondamentale des crises de conjoncture. Plus l’emballement se prolonge, et plus dure sera la chute.

Ludwig von Mises comparait ce processus à un architecte qui dessine une maison en s’imaginant qu'il aurait à sa disposition davantage de briques qu’il n’en a en réalité. Plus longtemps il continue de construire, plus il aura de mal à refaire ses plans une fois qu’il aura découvert de combien de briques il dispose réellement.

Alors, par quoi remplacer la Fed?

En 1977 Hayek, dans une conférence prononcée à la Gold and Monetary Conference, a proposé la banque libre : que l’on privatise complètement la production de monnaie:

« Finalement, après avoir étudié de nouveau la question,, je suis plus convaincu que jamais que, si nous devons jamais avoir de nouveau une monnaie digne de ce nom, celle-ci ne nous viendra pas des hommes de l’état : elle sera fournie par l'entreprise privée, parce que fournir au public une bonne monnaie à quoi il peut se fier pour s’en servir n’est pas seulement une affaire qui peut être extrêmement rentable : cela impose à l'émetteur une discipline à laquelle les hommes de l’état n’ont jamais été soumis, et ne peuvent jamais l’être. »

Il n'y a pas de consensus entre économistes sur la politique macroéconomique, et la politique monétaire est l’objet de controverses toutes particulières, mais il s’en trouve un bon nombre pour dire que les autrichiens ne se trompent pas : c’est bien le monopole d’émission qui provoque le cycle d'expansion-récession, et la solution c’est la banque libre.

Par exemple, le professeur Lawrence White de l'Université George Mason, dans un texte de 2008 pour le Cato Institute ("How Did We Get into This Financial Mess?”), montre que c’est le développement excessif du crédit par la Réserve fédérale, ainsi que les politiques étatiques pour soutenir le marché du logement, tels que les entreprises agressives de Fannie Mae et Freddie Mac pour garantir les hypothèques, qui ont provoqué la bulle immobilière où une bonne partie des mal-investissements avaient été faits, aboutissant finalement à un effondrement des prix des logements et à une hausse du chômage.

Lawrence White est bien connu pour ses travaux sur la banque libre. Il a établi en sa faveur un argumentaire théorique solide, tout en présentant force preuves historique de son efficacité. Il montre, par exemple, que l’épisode de la banque libre en Ecosse, de 1716 à 1844, a été une période de « remarquable stabilité monétaire».

George Selgin, de l'Université de Géorgie, a également écrit sur la banque libre. Dans un article récent de The Independent Review, "Central Banks as Sources of Financial Instability", il montre qu’aux États-Unis, les grandes crises financières qui se sont produites depuis la création de la Réserve fédérale (celles de 1920-21, 1929-33, 1937-38, 1980 -82 et 2007-09) ont été plus sévères que celles de l’époque dite de free-banking (en 1873, 1884, 1893 et 1907). De même, d’après lui,

« on peut démontrer que les crises antérieures à l’imposition de la Fed ont été exacerbées, sinon causées, par des règlementations destinées au départ à alléger le fardeau budgétaire de l’état fédéral. »

En examinant l'expérience canadienne de la banque libre, il observe que le système canadien, « uniquement régulé par les forces du marché libre », fonctionnait parfaitement.

Pour sa part Steven Horwitz, de l'Université St. Lawrence, démontre que le déséquilibre entre la demande et l'offre de monnaie se propage à tous les secteurs de l'économie et engendre les erreurs dans l’allocation des ressources qui conduisent à des crises. Dans Microfoundations and Macroeconomics: An Austrian Perspective, il explique pourquoi les banques centrales sont incapables de répondre efficacement aux variations dans la demande d’épargne des consommateurs, et comment cela fausse les prix d’une manière qui engendre des inefficacités dans la production. Il montre ensuite comment la banque libre est le système le plus susceptible d’assurer la stabilité monétaire.

Alors, M. Barro a tout à fait raison de s’inquiéter du choix de la Réserve fédérale d’étendre ses interventions bien au-delà du rôle de « prêteur en dernier ressort ».

« L'achat de grandes quantités de billets de trésorerie et de titres adossés à des hypothèques, ainsi que son ouverture de lignes de crédit spéciales à des institutions financières non bancaires, soulève certainement des questions sur l’ampleur des ingérences dans le secteur privé sur lesquelles nous voudrions vraiment insister. »

L'opacité de ces opérations devrait également déclencher des signaux d’alarme. L’emploi de son énorme pouvoir par la Réserve fédérale pour fournir des crédits à ceux qu'elle a choisi de favoriser devrait donner à tout Américain matière à réfléchir. Il semble qu'une simple vérification des comptes de la Réserve fédérale, dont Barro a reconnu l’opportunité, n’aura guère d’effet sur l’extension de ses pouvoirs.

Peut-être qu’il y aura de l’agitation politique s’il apparaît que la Réserve fédérale favorise un parti ou un groupe d'entreprises, en particulier si on trouve les preuves d’une contrepartie partisane. En revanche, limiter le pouvoir de la Réserve fédérale nécessitera un long et pénible processus politique. Et se borner à balayer l’appel à éliminer la Réserve fédérale du député Ron Paul comme l’idée absurde d’un extrémiste, c’est limiter arbitrairement la recherche d’une politique publique optimale.

La théorie autrichienne de la conjoncture est en train de connaître un nouveau départ. Le rôle central du taux d'intérêt en tant que prix — pour transmettre toute l’information qu’un tel prix condense — doit absolument conduire à se demander pourquoi on devrait donner aux hommes de l’état le pouvoir de le fixer. Je soupçonne que la plupart des économistes qui croient au rôle de la Réserve fédérale s’opposeraient à l’idée de laisser les hommes de l’état imposer le prix des pommes de terre, du pétrole, du sel, ou des services dentaires. Or, ça ne les gêne pas du tout de laisser les hommes de l’état imposer le prix des fonds prêtables, alors que ce prix-là affecte la plupart des autres prix dans l'économie.

Il se peut que les arguments en faveur d'une banque centrale finissent par l’emporter ; Thomas Sowell, chercheur à la Hoover Institution, n’a-t-il pas dit :

« Il n'y a pas de solutions, il n’y a que des compromis » ?

Il n’en reste pas moins que la proposition de Ron Paul mérite qu’on la traite sérieusement. Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de cet article a été publiée sur le site de la National Review, sous la signature de Gary Wolfram, avec pour titre : Your Money Back. Gary Wolfram occupe la chaire William Simon d’économie et de politique publique à Hillsdale College. Il blogue sur www.hillsdale-econ.com.La traduction est de François Guillaumat.