La décision de Standard & Poor's peut faire les gros titres, mais en réalité, du point de vue des marchés, c'est plutôt un non événement, voire une blague. Jugez-en  : les cours des obligations du Trésor US viennent de connaître une de leurs plus fortes reprises jamais enregistrée au lendemain même de l'annonce de la décision.

Il n'y a rien d'étonnant à cela. Tout le monde, au moins depuis le fiasco des subprimes, sait que les agences de notation n'ajoutent rien de bien nouveau à ce que les marchés savent déjà sur la qualité des crédits à propos desquels elles pontifient. En fait, comme vient de le démontrer le bloggeur Nate Silver dans une brillante analyse publiée par le New York Times, S&P a toujour répondu de manière si inefficace à la publication de nouvelles informations qu'une stratégie de placement qui aurait systématiquement joué à contrepieds de ses notations aurait, au cours des dernières années, constamment obtenu de meilleurs résultats que la stratégie inverse consistant à suivre fidèlement ses avis.

Il faut être vraiment ignorant de ce qui s'est passé au Japon depuis vingt ans pour suivre le battage médiatique et croire que l'abaissement de la note de crédit va automatiquement se répercuter sur les coûts du crédit. Les rendements des obligations japonaises ont toujours augmenté après chaque déclassement – l'exemple le plus récent étant celui de février 2011 lorsque la note de S&P accordée au Japon est passée de AA à AA-. Le Japon a toujours été considéré par S&P comme un plus mauvais risque que l'Espagne - qui, aujourd'hui, est notée AA et bénéficiait encore d'un triple A au début de 2009, tout comme l'Irlande !

Quant au danger d'extension de la crise grecque à l'Italie et à l'Espagne, c'est effectivement un véritable risque. Mais la décision de la BCE de racheter leurs obligations, bien que tardive, permet néanmoins de gagner quelques mois de répis avant que l'Europe ne soit acculée à choisir entre casser l'euro ou faire l'union fiscale et budgétaire.

Il nous reste deux autres grandes explications : l'annonce, la semaine dernière, d'une détérioration radicale des statistiques économiques américaines, et le sentiment que les gouvernements et les banques centrales du monde entier ne contrôlent plus rien et sont à court de solutions.

Nous savons maintenant que la récession américaine était beaucoup plus profonde qu'on croyait, et que le rythme de la reprise s'est ralenti pour tomber à seulement 0,8 % au premier trimestre 2011 (en taux annualisé). Ce qui n'augure pas d'une grande vigueur pour les troisième et quatrième trimestres, et laisse penser qu'il y a beaucoup moins de chances que ne le croyaient les marchés, la FED et la plupart des analystes (nous y compris) pour voir cette reprise donner naissance à un mouvement de croissance auto-entretenue.

Quand les faits changent, il faut en tenir compte, et nous devons maintenant reconnaître que la probabilité d'une récession en W n'a plus rien de négligeable. Au contraire, il pourrait bien se faire que ce soient les économistes qui, après la crise financière, annonçaient une longue période de stagnation économique à la japonaise et une suite récurrente de phases récessives, qui pourraient au final avoir raison.

Cette perspective soulève un autre problème particulièrement alarmant : le fait que la FED et le gouvernement fédéral soient à court de solutions.

Un nouvel épisode de « Quantitative Easing » (QE) serait un désastre sachant que le QE2 a en réalité causé beaucoup de tort à l'économie US en provoquant l'explosion des prix du pétrole et des matières premières et en sapant la valeur du dollar.

D'autres politiques pourraient en principe être tentées – comme par exemple une intervention directe en faveur du marché immobilier, mais, concrètement, les obstacles politiques s'avèrent trop importants. De même, en théorie, on pourrait espérer que les autres Etats et leurs banques centrales apportent leur contribution pour une relance globale. Par exemple, la BCE pourrait décider de revenir sur le relèvement prématuré de son taux d'intérêt. Les dirigeants de l'Union économique européenne pourraient finalement se décider une bonne fois pour toute pour savoir s'ils désirent sauver l'euro ou le laisser disparaître.

On pourrait aussi imaginer que le Japon et la Suisse agissent de manière plus résolue pour soutenir le dollar et faire baisser leurs monnaies. Mais pour que cela marche il faudrait un niveau de coopération globale dont les interventions japonaises et suisses de la semaine dernière sur les marchés des changes ont plus que jamais souligné l'absence.

Les marchés sont maintenant survendus, et ils réagiraient sans doute très fortement au moindre signal positif tel qu'une intervention coordonnée des nations du G7 sur les marchés des changes - ou, mieux encore, une intervention du G20 qui incluerait la Chine.

En l'absence de telles actions, tout ce que le monde peut espérer est de voir revenir la confiance des consommateurs et des entreprises. Un jour ou l'autre, le secteur privé finira bien par accoucher d'une reprise économique global. Mais si les gouvernements ou les banques centrales ne font rien, l'attente risque d'être longue et coûteuse pour les investisseurs.

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L'original de ce texte a été publié dans la publication Gavekal Five Corners du 9 août 2011.Traduction par Henri Lepage.