En réalité, la tendance lourde de l’évolution des ressources ces derniers siècles, c’est que les ressources naturelles s’accroissent avec l’accroissement de la population. Comme le disait déjà l’économiste américain Henry George (1839-1897), « une augmentation de la population des faucons conduit à une chute de la population des poulets. Mais une augmentation de la population humaine conduit à une augmentation de la population des poulets ». Quand la demande s’accroît, les fermiers travaillent plus efficacement pour produire des céréales, améliorer la terre et augmenter la productivité. Raison pour laquelle la production et la consommation par tête ont autant augmenté. L’ingénierie génétique nous permet désormais de faire vivre plusieurs fois le nombre actuel de la population mondiale avec moins de terres agricoles que celles actuellement utilisées. Les fermes du futur existent déjà dans certains pays (Canada, USA, Japon, etc.) et prennent la forme de bâtiments verticaux à multiples étages, de cultures sous serres aux derniers étages de buildings ou de structures souterraines alimentées par des lumières artificielles. Les rendements de ces exploitations sont phénoménaux. Ajoutons que, même si nous en sommes encore aux balbutiements, il est désormais possible de fabriquer de la viande de manière synthétique - court-circuitant ainsi le cycle énergivore et coûteux en ressources (eau, fourrage, espace, etc.) de l’élevage - ce qui rend obsolète l’argument culpabilisateur selon lequel il serait prétendument impossible pour chaque être humain d’en consommer autant que les Occidentaux ou impossible pour les Occidentaux d’en consommer autant à l’avenir que maintenant.

WWF soutient que la population des vertébrés accuse un déclin de 52% ces 40 dernières années. D’où provient ce chiffre épouvantable ? D’un indice, « l’’indice Planète Vivante », qui est basé sur des données agrégées de 10.380 populations de 3038 espèces de vertébrés. Rappelons que, selon les spécialistes, la totalité des espèces (y compris celles des mondes microbiens et des fungi) est estimée dans une fourchette très large entre 2 et…100 millions dont la quasi-totalité n’a pas encore été répertoriée. On voit combien nous sommes encore loin de pouvoir faire des estimations fiables. Admettons néanmoins que, concernant les vertébrés, ces estimations soient crédibles. L'étude se base sur des chiffres partiels concernant 3038 des 50.000 espèces de vertébrés, soit à peine 6% du total. Ce n’est pas un constat mais une extrapolation. Mais si la moitié de la population des vertébrés a disparu depuis 40 ans, on pourrait supposer qu’un grand nombre d’espèces ont disparu elles aussi. Quelles sont-elles ? De l’aveu de rédacteurs du rapport, il y en a « très peu ». Ils ne peuvent d’ailleurs en citer qu’une seule : le dauphin du Yangzi. Et encore on n’en est pas sûr : on n’en a plus vu depuis 2006 mais, « l’absence de preuve ne constitue pas la preuve l’absence ». Plus crédible, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature(UICN), soit le programme le plus important au monde pour la préservation de la biodiversité, fédère des associations telles que l’USAID, le Fish and Wildlife Service, le Resources Defense Council, l’Environmental Defense Fund et - également - le WWF. Les conclusions de ces experts il y a quelques années tranchent singulièrement avec l’alarmisme du dernier rapport WWF : le taux d’extinction serait de 0,1 à 1% sur 50 ans...

Les méthodes prônées par le WWF pour sauver les espèces menacées sont contreproductives car, prisonnier d’une logique collectiviste, le WWF n’a toujours pas compris que c’est précisément l’interdiction d’exploiter une ressource qui conduit à sa surexploitation et à sa disparition. La mise hors commerce d’une espèce menacée créée un marché noir, élève les prix d’une manière incitative pour les braconniers et favorise la corruption des gardes-chasse. Comme l’écrit l’économiste libéral Pascal Salin, « la corruption est fille de la réglementation ». Lorsqu’on interdit le commerce d’une ressource (comme l’ivoire ou les écailles de tortue), s’instaure directement un marché parallèle où les prix de ces marchandises gonfle en proportion de la « prime de risque » des aventuriers qui vont braconner ces ressources interdites. Cela entraîne la disparition de ladite ressource. Voilà le paradoxe : ce sont les règlementations internationales visant à la protection des espèces menacées qui entraînent, à terme, la disparition des espèces.

A contrario, la commercialisation de l’espèce menacée est, pour les producteurs locaux, un incitant à intensifier la culture du cheptel et à veiller à sa préservation voire à sa multiplication. Des programmes de ce type, conférant aux habitants des droits d’exploitation de la faune sauvage, ont été menés avec succès en Namibie et au Zimbabwe 1 : la faune « sauvage » est élevée et commercialisée dans ces parcs. Ce n’est pas, à proprement parler, une appropriation privée mais une forme de « capitalisme pastoral ».2 Les résultats furent spectaculaires : en l’espace de quelques années, on est passé à une situation où cette espèce était en voie d’extinction dans ces pays à une situation où elle est devenue surabondante, elle et d’autres espèces (girafes, buffles, impalas). A un point tel que ces animaux sont vendus dans des ventes aux enchères à des pays voisins qui pourront reconstituer leurs propres troupeaux et se lancer, à leur tour, dans l’élevage. Si, il y a quelques siècles, les Américains avaient décidé d’interdire l’exploitation des vaches en vue de protéger cette espèce menacée par une demande toujours croissante, ces dernières auraient effectivement disparu…

Avec l’évolution technologique, il serait désormais possible d’élever des troupeaux de baleines sur lesquelles on fixe des émetteurs gps et permettant de suivre l’évolution dans les océans. Cette approche permettrait d’identifier les braconniers éventuels et de les poursuivre en justice afin de réclamer l’indemnisation totale du dommage. Du coup, l’activité économique clandestine des braconniers deviendrait ruineuse car ces indemnisations n’auraient plus rien à voir avec de vagues amendes prononcées par des Etats laxistes et insuffisamment outillés.

Quoi qu’il en soit, il paraît pour le moins présomptueux de penser que nous pourrions sauver toutes les espèces. D’après les spécialistes, le nombre d’espèces existantes actuellement est proche de 0% par rapport à celles qui ont existé. En effet, une espèce dure généralement quelques millions d’années, soit rien du tout à l’échelle de la terre depuis la naissance de la première cyanobactérie il y a 3,7 milliards d’années et identifiée au Groenland dans le Précambrien. On estime le nombre d’espèces ayant existé à une fourchette variant de quelques centaines de millions à environ 30 milliards ! Ce que nous apprend la science, c’est que, face aux agressions d’origine humaine - que nous ne nions pas - dont la nature est l’objet, cette dernière se reconfigure et se réinvente constamment. Ainsi, le réchauffement de la toundra conduit aujourd’hui à son reverdissement rapide. L’amoncellement de déchets plastiques à certains endroits de l’océan a donné naissance à une nouvelle faune et une nouvelle flore. Etc. La Nature évolue constamment. Plutôt que de la préserver, il faut l’accompagner et réinventer chaque fois avec elle de nouveaux rapports.

Selon le rapport WWF, près de 768 millions de personnes vivent sans eau salubre et la situation va encore empirer. Il est exact que le stress hydrique constitue un grave problème mais le WWF « oublie » de préciser qu’il ne faut pas confondre entre ressource et disponibilité de la ressource. En réalité, il y a suffisamment d’eau douce sur terre. Sans même compter les 33 millions de milliards de m3 d’eau contenus dans les glaciers et les montagnes, il y a sur terre 15 millions de milliards de m3 d’eau libre (lacs, rivières, fleuves, nappes phréatiques, etc.), ce qui signifie que les 7 milliards d’humains disposent chacun d’un stock d’eau douce liquide de 2 millions de m3. Rien que la pluie offre au genre humain près de 20.000 mètres cubes d’eau par personne chaque année. Dès lors, ce n’est pas la limitation de cette ressource quasi inépuisable qui pose problème mais sa disponibilité. Il faut la capter, la traiter, l’acheminer, la distribuer et l’évacuer, ce qui coûte de l’argent. Il y a eu, il y a et il y aura encore des pénuries non en raison d’un manque d’eau mais de la pauvreté des hommes, des villes et des pays.

Le WWF préconise de développer les énergies renouvelables. Il cite en exemple le Danemark dont l’industrie verte fournit un tiers de l’électricité consommée. Or, il apparaît aujourd’hui que, partout où elle a été appliquée dans le monde ces dernières années (Etats-Unis, Espagne, Allemagne, etc.), la politique de subsidiation massive de l’énergie renouvelable s’est soldé par un désastre qui a sinistré ce secteur.3 Ainsi, Vestas, le leader danois, a licencié 3700 personnes ces dernières années.

Au Sud, le renouvelable n’est pas une solution. Sur terre, 1,4 milliards de personnes n’ont pas accès à l’électricité et 2,7 milliards se chauffent et cuisinent avec 100% d’énergie renouvelable (bois, bouses de vache séchée, etc.). Dès lors, ces personnes respirent un air vicié à l’intérieur de leur habitation. Selon l’OMS, 4 millions de personnes, principalement des enfants, décèdent chaque année en raison de cette intoxication. Pourtant, les activistes écologistes occidentaux tentent constamment de dissuader les populations du tiers-monde d’accéder à l’électricité d’origine fossile. C’est du délire, car, au stade actuel, le renouvelable ne peut fournir l’énergie bon marché et suffisante pour les exigences d’une société développée avec de grandes infrastructures, des unités de soin, des maisons modernes, de l’eau courante, des réfrigérateurs, des fours à micro-onde, l’éclairage électrique, etc. Pour cela, il faut nécessairement des centrales au charbon, au gaz naturel, des centrales hydro-électriques, voire des centrales nucléaires. En septembre 2013, le WWF annonçait fièrement avoir livré à Madagascar 540.000 ampoules fluo compactes afin de permettre « une réduction d’émissions de CO2 de l’ordre de 52.000 tonnes par an ». Enseigner aux pauvres les vertus de la sobriété énergétique est tout à la fois grotesque et abject quand on sait qu’un Malgache émet 160 fois moins de CO2 qu’un Australien et est approximativement 50 fois plus pauvre.Notons que les meilleurs de la classe sont le Bangladesh, l’Afghanistan, l’Erythrée, la Palestine, etc. Désirons-nous réellement adopter le style de vie de ces pays ?

Le concept d’empreinte écologique repose à la fois sur une conception malthusienne et sur le présupposé que la technologie n’évolue pas, deux choses empiriquement démenties par l’histoire. D’ailleurs, les rédacteurs du rapport précisent eux-mêmes que cette mesure est un « instantané » qui ne présage en rien du futur. Pourquoi, dès lors, apeurer les gens ? Contrairement à ce que le WWF prétend, ces « limites environnementales » n’ont rien de scientifique. Elles sont éminemment idéologiques. L’histoire de l’homme est, au contraire, l’histoire d’un dépassement perpétuel des prétendues limites.Quand il parle de « dons offerts par la nature » et du fait que les humains auraient « énormément profité des conditions environnementales à la fois extraordinairement prévisibles et stables des 10.000 dernières années », le WWF développe une conception animiste de la nature. En réalité, la période où l’homme a le plus souffert de la pénurie des ressources, c’est la préhistoire, époque où la nature était vierge et luxuriante. John Locke écrivait déjà que la richesse est, pour plus 90%, créée par le travail de l’homme.

Nous consommons plus d’une planète ? Faux. La terre contient quantité de ressources encore inexploitables. Les géologues estiment qu’on n’exploite même pas 0,1% des ressources présentes dans les profondeurs de la terre et de l’océan. Nous n’avons encore aucune idée de ce que sera notre alimentation et nos sources d’énergie dans quelques centaines voire quelques dizaines d’années. Quand bien même nous exploiterions toute la planète, j’ai une bonne nouvelle pour les esprits inquiets du WWF : rien que dans notre petite galaxie, il existe un millier de milliards de planètes… Dans tout l’univers, on estime qu’il existe encore quelques centaines de milliards de galaxies…

Avec son objectif « une seule planète », le WWF s’inscrit dans l’antique tradition de la Nature comme Kosmos, cette sphère parfaite, verrouillée, limitée, ordonnée et harmonieuse où l’homme se voyait assigner un lieu et une finalité. Cela fait longtemps que l’humain s’est affranchi de cette belle totalité grecque. En vérité, la « Nature » a toujours été hostile. C’est l’homme qui l’a rendue habitable. Non, les frontières de la sphère ne sont pas le terminus ontologique de l’humain mais de simples barrières mentales. La terre n’est pas cette irrémédiable prison que nous devrions nous contenter d’administrer harmonieusement. Elle est la matrice d’une infinité de possibles, la plate-forme de l’aventure et de la destinée humaine.

Corentin de Salle

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NOTES:

1 W. H. Kaempfer & A. D. Lowenberg, The Ivory Bandwagon, International Transmission of Interest-Group Politics in R. Higgs & C. P. Close, Re-Thinking Green, Independent Institute, 2005, pp.181 et s.

2 P. Salin, Libéralisme, Odile Jacobs, 2000, p.384

3 Confer notre ouvrage « Fiasco Energétique. Le gaspillage écologiste des ressources » (Texquis, 2014, 284 p.)