Telle noble cause anime nos passions, telle musique surélève l’âme, tel prédicateur empoisonne le cœur du jeune islamiste, tel projet fait jaillir notre créativité, tel entourage professionnel nous démotive, tel entraîneur fait exploser nos limites, etc.

De là, découle une éthique : est bon ce qui augmente ma «puissance d’agir ». Est mauvais ce qui la diminue.

Chaque jour, notre humeur est déterminée par de petites gratifications pour l’ego (un sourire, des compliments, etc.) ou, au contraire, par de petites vexations, déceptions et autres blessures (on essuie un refus, une personne feint de nous ignorer, etc.). Les premières accroissent notre puissance d’agir (la joie est un tremplin), les secondes nous rendent fragiles et chagrins. Une conduite avisée consiste à sélectionner les « ocursus », s’unir avec ce qui convient à sa nature, augmenter ainsi sa puissance d’agir et éviter soigneusement de vivre au hasard des rencontres. A contrario, la passivité consiste à suivre les contours sinueux des variations de cette ligne mélodique, en subir les effets et à gémir ou accuser lorsque ces derniers engendrent les innombrables « passions tristes ».

Une enquête Solidaris/Le Soir/RTBF sur le moral des Belges nous révèle que 10% des sondés souffrent d’angoisse et de dépression, que 8% ont déjà pensé au suicide (contre 3% il y a dix ans), que 57% estiment avoir besoin d’un accompagnement psychologique, etc. On peut évidemment soupçonner le principal commanditaire de l’étude, Solidaris (ex Mutualités Socialistes) de vouloir noircir le tableau à dessein, surtout lorsque son secrétaire général, Jean-Pascal Labille, estime que des moyens doivent être débloqués pour améliorer la prévention et l’accessibilité aux soins psychologiques. Mais, cette tentative à peine masquée d’émousser les résolutions gouvernementales de restriction budgétaire, ne doivent pas nous faire ignorer la réalité de ces chiffres interpellants.

Pour donner du sens à ce phénomène, il existe évidemment une explication clé sur porte. On peut même gagner du temps en se reportant directement à l’une de ses matrices théoriques, à savoir « La Misère du Monde » publié il y a vingt ans par le sociologue Pierre Bourdieu.

Selon cette grille d’analyse victimisatrice, c’est évidemment au marché et au pouvoir dissolvant de l’ultralibéralisme qu’il faut imputer ce mal-être généralisé qui s’accentue au fil des crises. Face à ce sempiternel diagnostic (atomisation du corps social, désintégration, déclassement social, exclusion, précarisation, perte d’identité, société de la peur, etc.), on invoque les sempiternelles recettes socialistes ou socio-démocrates visant à « retisser le lien social » grâce à des politiques ambitieuses et à un accompagnement médical, psychologique, psychiatrique, psychothérapeutique renforcé et à des coûts plus accessibles.

Le seul problème avec ce discours, c’est que le mal empire alors que ces même remèdes sont prescrits et administrés à forte dose depuis des décennies. Il est, par ailleurs, pour le moins étonnant que notre système de santé, considéré à juste titre comme l’un des plus généreux et des plus performants au monde soit accusé de manquer de moyens.

Tentons d’y voir plus clair et croisons certains chiffres. Les Belges sont, avec les Français, les premiers consommateurs mondiaux de produits psychotropes (anxiolytiques, somnifères, antidépresseurs, analgésiques, etc.). Par ailleurs, la Belgique et la France figurent toutes deux au top du palmarès mondial de la pression fiscale et parafiscale. La Belgique supplante de peu la France dans un autre domaine : elle détient le taux le plus important de fonctionnaires de tous les pays de l’OCDE. : 820.000 (le chiffre correspondant, pour la Belgique, à la moyenne européenne serait de 600.000).

Osons, dès lors, une interprétation à 180° de celle du promoteur de l’enquête susmentionnée : si tant de Belges sont déprimés, ce n’est peut-être pas parce qu’ils sont abandonnés au jeu des forces brutales du marché mais, tout au contraire, parce qu’ils sont prisonniers d’un système social qui les dévitalise. S’ils se sentent démotivés, ce n’est peut-être pas par la baisse de leur pouvoir d’achat consécutive aux crises mais en raison d’un système qui stérilise leur « puissance d’agir ».

Dans notre pays, les allocations chômage correspondent (tous avantages inclus) à ce que la littérature économique appelle « salaire de réservation; « c’est-à-dire un montant qui n’incite pas ces acteurs économiques rationnels que sont les demandeurs d’emploi à se mettre activement à la recherche d’un emploi, à enrichir leur CV, voire même à accepter l’emploi proposé si les perspectives de gains présents ou futurs attachés à cet emploi sont inférieurs aux perspectives de gains présents ou futurs attachés au chômage. Faute de s’accomplir, ils dépriment. Ils souffrent moins d’un sentiment d’inquiétude quant au futur que d’un sentiment d’inutilité, de honte et d’impuissance.

Un jeune Bruxellois sur trois est sans emploi. Si, à 15 ans, vous êtes assuré, quoique vous fassiez, de jouir d’une allocation jusqu’à la fin de vos jours, allez-vous conserver la détermination de traverser les épreuves et consentir aux sacrifices propres à l’acquisition d’une formation ? Ce système distend dangereusement ce ressort qu’est la puissance d’agir. C’est avec des représentants de cette jeunesse démotivée, que Chirac s’entretenait il y a quelques années. «Votre peur, je ne la comprends pas. A vrai dire, cela me fait de la peine ». Dans la litanie des contrevérités véhiculées à propos des jeunes, il y a celle-ci : « on ne leur laisse aucune raison d’espérer ». En réalité, l’Etat-Providence a ôté, non pas tout espoir, mais, au contraire, tout motif d’inquiétude quant au futur matériel de ces jeunes et tué ainsi une puissante incitation à se dépasser.

L’Etat-Providence, magnifique conquête du siècle passé, a dégénéré en une vaste machine hypertrophiée et anxiogène qui pressure la partie productive de la société pour emprisonner l’autre partie dans une logique d’assistanat.

On connaît la complainte : il n’y a pas assez de travail. Faux : c’est le système nécrosé qui engloutit les moyens humains et matériels nécessaires à la création de ce travail. Nous avons besoin non de victimisation mais de responsabilisation. Plutôt que de pousser, « à titre préventif » les adolescents dans la salle d’attente des psychologues, il faut revitaliser leur puissance d’agir. Comment ? En « relançant », non pas la consommation, mais la détermination à travailler. En ouvrant le champ des possibles par une réduction des charges patronales et des taux d’imposition du travail couplé avec une baisse substantielle des dépenses ramenant l’Etat-Providence à sa juste dimension.

Seul un afflux d’oxygène peut relancer l’activité économique et revitaliser la population. Restaurer la puissance d’agir, c’est aussi restaurer l’estime de soi. Se respecter soi-même, c’est refuser de se mentir à soi-même et se poser les questions suivantes : ai-je donné tout ce que je pouvais donner ? Me suis-je appliqué dans mes études ? Ai-je une formation qui me permette de rencontrer l’offre de travail ? Ai-je toujours saisi les perches qu’on me tendait ? Ai-je pris le temps de me recycler ? Ai-je accepté de prendre des risques ? etc.

Loin de démontrer la nécessité de tempérer la (modeste) politique d’austérité et de réduction fiscale menée par l’actuel gouvernement, cette étude prouve tout au contraire qu’il faut amplifier cette dernière. Trait.jpg

Corentin de Salle est Docteur en philosophie & Licencié en Droit et Professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes Commerciales.