Mario Rizzo de NYUDeux des raisons en sont que son diplôme est en sciences politiques et qu’elle a écrit pour d’autres publications que celles qui dominent en économie. En outre, son oeuvre ne présente pas le haut degré de formalisme mathématique aujourd’hui si caractéristique de l'économie. Pourtant, le Comité Nobel vient de rendre un grand service à l'économie et à la communauté élargie des sciences sociales.

Quand un économiste connu reçoit le prix, on y gagne peu si ce n’est la reconnaissance d'un travail bien fait et peut-être une sorte de reconnaissance de la part d’un public plus large. Je ne pense pas qu’il y ait aucune discipline où l’on ait fait des contributions majeures pour les incitations qu’offrirait un prix fort improbable. En revanche, dans ce cas-ci, le comité Nobel a porté une oeuvre extraordinaire à l'attention d'une discipline économique qui était devenue excessivement spécialisée voire de moins en moins applicable au monde réel, comme Paul Krugman et d'autres l’ont récemment laissé entendre.

Les travaux du professeur Ostrom sont tout à fait applicables à des questions importantes du développement économique, de la mise en commun des ressources, de l'élaboration des normes sociales, et de la résolution de différents problèmes d'action collective.

Son travail fait aussi appel à des méthodes diverses. Elle emploie des méthodes expérimentales, de la recherche sur le terrain, la théorie des jeux évolutifs… Elle ne craint pas de faire appel à plusieurs disciplines quand la situation s’y prête : la théorie économique, la science politique, la psychologie évolutionniste, l'anthropologie culturelle, etc.

C’est une très sérieuse héritière intellectuelle d'Adam Smith, lequel s’était rendu compte que l'étude des échanges fondés sur l'intérêt personnel doit se compléter par une conception plus vaste de l'humanité – que les individus sont capables de ce qu’il appelait les « sentiments moraux » comme l'honnêteté, la bienveillance et la loyauté, ainsi que des vices habituels.

Une bonne partie du travail d’Ostrom se concentre sur l'élaboration et la mise en oeuvre d'une conception de la rationalité plus large que celle dont les économistes se servent habituellement. Leur conception habituelle de la rationalité n'est pas celle de véritables êtres humains, mais celle de calculateurs omniscients et rapides comme l’éclair. Ce qui est une pure vue de l’esprit. Pour sa part, la « rationalité profonde » d’Elinor Ostrom est le produit d'essais et d'erreurs, de moyens de recherche relativement simples, de la mise en œuvre de certaines règles, et l’expression des normes culturelles.

Rejeter la rationalité conventionnelle, sans vraisemblance aucune, ne veut pas dire renier la rationalité. Cela veut plutôt dire en développer des représentations plus élaborées, et cependant plus réalistes. La « rationalité profonde » est un phénomène qui part du bas vers le haut ; elle reconnaît l'importance des connaissances locales et des approches diverses dans la gestion des ressources.

Par exemple, nombre de projets d'irrigation imaginés d’en haut pour des les pays en développement ont échoué parce qu’ils se concentraient sur les aspects matériels de la distribution d'eau.Ostrom tient pour sa part que les aspects institutionnels sont plus importants. Les systèmes d'irrigation que les agriculteurs eux-mêmes ont construits sont souvent plus efficaces. Ils débitent davantage d'eau, sont mieux réparés, et se traduisent par une productivité agricole plus élevée que ceux construits par les organismes internationaux.Il arrive souvent que lesdits organismes ne tiennent aucun compte des coutumes, connaissances et raisons d’agir locales ; le bureaucrate en sait moins que les gens sur le terrain.

Le problème central que peut élucider son emploi de la notion de « rationalité profonde » est ce qu'elle appelle les « dilemmes sociaux ». Ce sont les cas où les individus qui interagissent peuvent facilement s'abandonner à leurs intérêts à court terme aux dépens de leurs intérêts à long terme.

Pour revenir à notre exemple de l'irrigation, supposons que des agriculteurs partagent l'utilisation d'un ruisseau pour l'irrigation. Ils ont un problème d'organisation commune pour dégager les arbres tombés et les broussailles de l'hiver passé : chacun des agriculteurs aimerait bien que ce soient les autres le fassent. Il y a donc des incitations à resquiller sur la bonne volonté des autres – et si tout le monde raisonnait de cette façon rien ne se ferait.

Ostrom constate que la coopération va souvent apparaître là où une théorie "étroite" de la rationalité prédit qu’elle ne se produira pas. Elle constate que des facteurs tels que les rapports face-à-face (probables quand les nombres sont petits), l’intérêt égal que chaque agriculteur trouve aux avantages de l'irrigation, et la facilité de la surveillance de contribution de l'agriculteur au pinceau déménagement de rendre la probabilité de la coopération plus grande.

Elinor Ostrom développe et continue à développer le potentiel d'une conception plus large de la rationalité – conception qu’Adam Smith aurait trouvée familière et conforme à la sienne –pour expliquer des formes multiples de coopération humaine que les économistes ordinaires ont été incapables d’expliquer.

Il s'agit là d'une contribution majeure.

Mario J. Rizzo est professeur Associé d'économie et directeur adjoint du Programme de l'école autrichienne d'économie à l'université de New York. La version anglaise de cet article est parue sur le site ThinkMarkets Trait_html_691a601b.jpg

David Henderson : Prix Nobel pour économistes pratiques

JDavid Henderson de la Hoover Institution'ai d’abord pensé que l’attribution, hier, du Prix Nobel d'économie à Elinor Ostrom et Oliver Williamson était un bon choix. Maintenant, je pense qu’il était vraiment génial.

La raison en est que l'économie dominante est devenue mathématique à l’extrême, et de plus en plus détachée de la réalité. Nombre d’économistes restent assis dans leurs bureaux pour élaborer leurs déductions. On en trouve peu pour en sortir, et pour faire ce travail absorbant d’étudier les solutions institutionnelles que les humains se construisent face à leurs problèmes du monde réel. Et dans ce petit nombre on trouve Elinor Ostrom et Oliver Williamson.

L’un et l’autre s'appuient sur une profusion de données qui ne venaient pas de la science économique. Elinor Ostrom tire une grande partie des siennes d'études de cas sur les ressources possédées en commun, et Oliver Williamson d’historiens de l’entreprise tels que feu Alfred Chandler. Certains ont résumé leurs travaux comme voulant dire qu’il n’y a pas que les institutions du marché libre qui puissent souvent bien fonctionner, genre de déclaration pourrait faussement vous induire à croire que les solutions étatiques seraient la réponse. Or, les marchés libres ne sont qu'un sous-ensemble des institutions fondées sur le consentement ; une meilleure manière de rendre compte de leurs résultats consisterait à dire que ce qu’Ostrom et Williamson ont vraiment démontré, c'est que les associations volontaires fonctionnent bien.

Prenons les travaux d’Oliver Williamson. S'appuyant sur les travaux de Ronald Coase, prix Nobel en 1991, sur la raison pour laquelle les entreprises existent, Williamson a montré que, si ces institutions volontaires existent, c’est pour résoudre les problèmes que les transactions ponctuelles sur le marché ont du mal à résoudre.

Prenez, par exemple, une mine de charbon qui dépend d'une ligne de chemin de fer pour expédier son charbon. Avant que le propriétaire ne mette la mine en exploitation, il veut être sûr que le propriétaire du chemin de fer ne lui fera pas payer un prix de monopole. Quant au propriétaire potentiel du chemin de fer, il veut être sûr, avant de construire sa dérivation, que le propriétaire de la mine de charbon, son seul client, ne tentera pas de le plumer en lui payant un prix inférieur au montant qui couvrirait les coûts fixes élevés de sa voie ferrée. Solution : l’intégration verticale. Que le propriétaire de chemin de fer soit aussi celui de la mine, et le problème est résolu.

Avant les travaux d’Oliver Williamson, nombre de juristes et d’économistes interprétaient l'intégration verticale comme un moyen d'acquérir un pouvoir de marché. Ce raisonnement n'avait guère de sens, et des experts de l’antitrust comme Robert Bork et feu Ward Bowman l’avaient déjà souligné : démultiplier son pouvoir de marché en se servant de l’intégration verticale, ça n’est pas très facile. Les travaux de Williamson, comme l’a souligné le comité Nobel, ont contribué à atténuer la crainte d’un pouvoir de marché accru par l'intégration verticale, ce qui amène les juges et autres autorités de l’antitrust à y être moins hostiles.

Alors, le comité Nobel n’a pas mis en exergue le classique "Economies as an Antitrust Defense," par Oliver Williamson en 1968, mais moi je vais le faire. Williamson a montré que les concentrations horizontales d'entreprises du même secteur d'activité, même celles qui accroissent le pouvoir de marché, et même celles où cet accroissement du pouvoir de marché conduit à un prix plus élevé, peuvent créer de l'efficacité productive. La raison en est que, si les fusions permettent de réduire les coûts, cette réduction des coûts peut apporter l'économie des avantages plus grands que les pertes que les prix plus élevés infligent aux consommateurs.

Et les travaux d’Elinor Ostrom? La plupart des économistes connaissent bien “The Tragedy of the Commons”, l’article de base de feu Garrett Hardin Son idée était que, lorsqu’il n’y a personne qui soit propriétaire d’une ressource, elle sera surexploitée car personne ne peut contrôler son utilisation et chacun a une bonne raison de chercher à en tirer parti avant que les autres ne le fassent.

Ce raisonnement nous a aidés à comprendre une bonne partie des conduites humaines et a conduit les gens à prôner soit l’appropriation privée des ressources soit leur prise en charge par les hommes de l’état. Pas si vite, a cependant dit Elinor Ostrom. En examinant des dizaines de situations concrètes, elle a découvert des cas où la propriété commune fonctionnait bel et bien, c'est à dire qui ne conduisent pas aux résultats tragiques prévus par Hardin –en même temps que d’autres où ça ne marchait pas. Y avait-il des différences systématiques? Oui et, fait intéressant, ce qui marchait avait une sorte de système de droits de propriété, mais pas de propriété strictement privée.

A partir de ses travaux, Elinor Ostrom a proposé diverses règles pour la gestion des ressources communes, sur lesquelles le comité Nobel entend attirer l’attention. On observe entre autres que les règles doivent clairement définir qui recevra quoi, qu’il faut avoir de bonnes procédures pour résoudre les disputes, que l’obligation que les gens ont d’entretenir la ressource doit être proportionnelle aux avantages qu’ils en tirent, que le suivi et les sanctions sont assurés par les utilisateurs, ou par quelqu’un qui ait à répondre devant eux, et que ces utilisateurs peuvent participer à l'établissement des règles et à leur réforme.

Remarquons l'absence de solutions imposées d’en haut par les hommes de l’état. De ses travaux sur l'économie du développement, Mme Ostrom conclut que les solutions imposées d’en haut n’apportent rien aux pays pauvres. Allô, la Banque mondiale ? Vous êtes à l’écoute ?

Dans un article de 2006 écrit avec Harini Nagendra, Elinor Ostrom écrivait:

« Nous concluons que les formules simples qui ne s’attachent qu’à une propriété formelle, en particulier si elles ne se fondent que sur la propriété publique étatique des zones de forêt, ne résoudra pas le problème de gestion de la ressource. »

Garth Owen-Smith, qui a contribué à résoudre le problème d’appropriation commune des éléphants en Namibie, faisant en sorte que les résidents locaux prennent part aux avantages pécuniaires du tourisme et de la chasse, s’est expressément inspiré des travaux d’Elinor Ostrom. Si les habitants du cru peuvent profiter d’une population d'éléphants voisine, ils ont beaucoup moins de raisons de jouer les braconniers et davantage de raisons de faire arrêter les autres.

Des économistes qui parlent de vrais êtres humains et non d’abstractions mathématiques et à qui ça vaut de recevoir le prix Nobel ? Bons point pour vous, Comité Nobel.

David Henderson est chercheur à la Hoover Institution et professeur d'économie à la Naval Postgraduate School. Il a édité "The Concise Encyclopedia of Economics" (Liberty Fund, 2008). Trait_html_691a601b.jpg

Autres textes de références :

-Elinor Ostrom on the Market, the State and the Third Sector par Paul Dracos Aligica, sur le site de Reason Magazine.

- Elinor Ostrom : le Prix Nobel qui renouvelle l'approche des politiques environnementales, par Max Falque.

- Les limites du marché analysées par les Nobel d'économie, par Jacques Garello, dans Les Echos du 21/10/2009

- Williamson and the Austrians, par Peter G. Klein, sur le site du Mises Institute.