Conjoncture US : la trappe du taux zéro
Par Steve Hanke le mardi 5 juillet 2011, 15:20 - Article - Lien permanent
Nous attirons l'attention de nos lecteurs sur l'importance de ce billet du professeur Steve Hanke pour expliquer les déceptions de la reprise économique américaine.
Le taux de croissance de la masse monétaire (M3) aux États-Unis est faible.
Le niveau extrêmement faible du taux des fonds fédéraux (0,25%) a étouffé la croissance monétaire qui, à son tour, a étouffé l'activité économique.
Car les taux d'intérêt « faibles » imposés par la Réserve fédérale contribuent à un resserrement du crédit et à la croissance anémique de la masse monétaire. Mais, ce raisonnement n’est-il pas contre-intuitif ? N’est-ce pas le contraire de ce que les manuels d’économie nous enseignent ?
Alors que la Fed a injecté d'énormes quantités de monnaie dans l'économie, les Etats-Unis font paradoxalement face à une crise du crédit. Leurs banques ont utilisé leurs liquidités pour amasser du cash et empiler des bons d’État. En revanche, les prêts bancaires ont en fait diminué depuis mai 2008. Et puisque le crédit est une source de fonds de roulement pour les entreprises, une crise du crédit agit comme une contrainte d'approvisionnement sur l'économie. Même si il semble que l'économie connaisse une capacité excédentaire, l'offre est, en fait, contrainte par la crise du crédit. Il n'est pas surprenant, par conséquent, que l'économie ne soit pas repartie au meilleur de sa forme.
Pour comprendre pourquoi, dans l’océan de liquidités de la Fed , l'économie est freinée par un resserrement du crédit, un «credit crunch», nous devons nous concentrer sur le fonctionnement des marchés de crédit. Un prêt bancaire de détail implique un engagement risqué. Une ligne de crédit à une entreprise cliente, par exemple, représente un tel engagement. La volonté d'une banque de passer de tels engagements à terme dépend, dans une large mesure, d’un marché interbancaire qui fonctionne bien, c’est à dire un marché fonctionnant sans risque de contrepartie et avec des taux d'intérêt positifs. Avec un tel marché, même les banques illiquides (mais solvables) peuvent prendre des engagements à terme (prêts) avec leurs clients car elles peuvent couvrir leurs engagements par des appels d'offres pour des fonds sur le marché interbancaire.
A l'heure actuelle, le problème majeur sur le marché interbancaire est ce que l'on peut appeler la trappe du taux d’intérêt zéro. Dans un monde dans lequel le taux des Fed funds est proche de zéro, les banques ayant des réserves excédentaires sont réticentes à se séparer de ces dernières sur un marché interbancaire qui n’offre pratiquement aucun rendement. En conséquence, le marché interbancaire s'est asséché, et ce, du fait de la politique de taux « zéro » de la Fed. Et, avec cela, les banques refusent d'étendre leurs engagements de prêts.
Mais, comment les banques peuvent-elles faire de l'argent sans faire de prêts aux particuliers et aux entreprises ? Eh bien, cela est facile et, par dessus le marché, « sans risque ». En maintenant le taux des fonds fédéraux proche de zéro, la Fed crée l’opportunité pour les banques d'emprunter des fonds pratiquement sans frais, utilisés pour acheter des Bons du Trésor des États-Unis à deux ans, avec un rendement d'environ 40 points de base. Cela ne paraît pas énorme. Mais, considérant que les banques n'ont pas à détenir de fonds propres en contrepartie de la détention des bons du Trésor américain, leurs positions en bons d'État américains peut générer un effet de levier non négligeable : à un ratio de levier de 20, une banque peut s'en sortir très bien en jouant sur la courbe de rendement des bons du Trésor.
Il est temps pour la Fed de reconnaître les réalités du marché et d’augmenter le taux des fonds fédéraux. Un taux des fonds fédéraux plus élevé nous libérerait du resserrement du crédit créé par la politique malavisée de taux d’intérêt faibles de la Fed. Si la Fed faisait grimper le taux des fonds à 2%, l’agrégat monétaire le plus important, M3, serait « boosté », tout comme l'économie pour l’instant en berne.

Steve Hanke est professeur d’économie appliquée à l’Université John Hopkins aux États-Unis et analyste au Cato Institute. Il est depuis longtemps membre du Conseil scientifique de l'Institut Turgot. Traduction d'Emmanuel Martin pour Un Monde Libre.
Commentaires
Je suis curieux d'apprendre comment l'auteur mesure M3, alors que l'agrégat n'est pas publié par la Fed. S'agit-il d'une estimation personnelle ou de l'utilisation de données toujours collectées par la Fed ?
Au fond de l'article, deux thèmes restent à développer :
- en quoi l'inflation de M3 contribuera-t-elle à la croissance économique ? L'auteur évoque-t-il uniquement M3-M2 ?
- pourquoi figer les taux à 2% ? En quoi 1,1%, -2,3%, ou encore 5,8% seraient-ils moins pertinents ?
@bubulle
le mieux serait que vous vous adressiez directement à Steve Hanke à l'adresse suivante : hanke@jhu.edu (en anglais, please).
Bien à vous
Merci pour l'information.
Cet article de M. Steve Hanke, n'insiste pas assez sur l'utilité de la monnaie (et donc de la création monétaire) dans une économie capitaliste de type concurrencielle. Certes, on peut alléguer, comme le fait l'auteur dans son article, que la monnaie aux mains des banques n'est pas prêtée à cause d'un taux d'intérêt trop bas. Ou alors, si l'argent est prêté, il sert à acheter des bons du Trésor ou des obligations émises soit par l'Etat soit par la Banque Centrale elle-même. ( Je note au passage que Keynes, qui n'est pas en odeur de sainteté parmi les économistes libéraux, avait déjà vu ce point-là lorsqu'il parlait, dans sa Théorie Générale, de trappe à la liquidité).
Ceci étant dit, il est bon de souvenir que, du côté de la demande de monnaie, celle-ci sert à financer, au final, dans une économie moderne, deux types d'activités : a) la production de biens réels par des entreprises (toutes activités confondues) et b) la spéculation boursière. Or c'est précisément du côté de la spéculation qu'est venue la crise mondiale survenue en 2008, avec ses conséquences néfastes sur une économie réelle qui s'est rétrécie en raison des faillites des entreprises, obligeant celles-ci à fermer, et les autres à se restructurer. Et qui dit restructuration dit destruction d'emploi et baisse du niveau de la production globale.
Sur le plan monétaire, la récession s'est accompagnée, momentanément, d'une demande accrue de monnaie, non certes pour augmenter la production dans les entreprises, mais bien pour payer des créanciers qui n'ont eu de cesse de demander leur remboursement de leur avoir afin de rembourser d'autres créanciers dont ils étaient eux-mêmes les débiteurs . Avec ce résultat que les taux d'intérêt ont augmenté dans le même temps que la masse monétaire, elle, a fortement diminué. Reste à préciser que celle-ci a diminué en raison de la chute vertigineuse des cours boursiers d'une part, et la chute non moins vertigineuse du PNB d'autre part.
Or, qu'à fait l'Etat américain et les autres Etats, face à une pareille situation? Pour empêcher que la situation ne ressemblât à la dépression des années trente, ils ont, du côté de la monnaie banque centrale, baissé les taux d'intérêt, et ils ont, sur le plan de l'économie réelle, limité la casse en mettant sur pied des plans de relance fondés en l'occurrence sur le déficit budgétaire.
Il faut néanmoins préciser ceci : même si les Etats n'avaient pratiqué aucune politique de ce genre (qui est ici une politique de type keynésien), les statistiques sont là pour démontrer que partout et toujours les déficits budgétaires (qui sont en l'occurrrence des déficits structurels) augmentent en période de crise et diminuent en période d'essor, et ce non point en raison de la politique monétaire et des taux d'intérêt pratiqués par les différentes banques centrales, que parce que les recettes des Etats (en impôts, taxes, ect) baissent plus vite, en période de crise, que les dépenses de ces mêmes Etats.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier non plus que jamais le taux de chômage est monté si haut, aux Etats-Unis, après le krach boursier de l'année 2008, depuis les années trente. ET si le taux officiel du chômage a dépassé, à son pic, les 10%, le taux réel du chômage est probablement monté aux alentours de 15%; et ce en raison des faillites colossales, d'abord dans l'immobilier américain, et ensuite dans le reste de l'économie américaine (pour ne rien dire de l'économie mondiale).
Si l'on ajoute à cela que les autorités américaines, quand (sauf erreur de ma part) Paulson était secrétaire au Trésor, ont laissé couler une banque aussi importante que Lehman Brothers, on comprend que tout le système monétaire, américain d'abord, et mondial ensuite, s'en est trouvé ébranlé.
En conclusion, avant de mettre en exergue, comme le font les libéraux ou les monétaristes, l'impact, sur l'économie réelle, de telle ou telle politique monétaire, il faudrait commencer par se demander d'ou vient la crise qui a ébranlé le monde durant ces trois dernières années. Après, mais après seulement, on peut, c'est vrai, formuler tel ou tel grief à l'endroit de la politique économique, en général, et monétaire en particulier, menée par les différents Etats.
Excellent article, surtout pour le côté didactique.
J'en conseille la lecture, à condition qu'elle soit critique et couplée au commentaire de clgz (ci-dessus). ;-)