Dans Blind Oracles: Intellectuals and War from Kennan to Kissinger, le Professeur Bruce Kuklick offre des arguments convaincants et une montagne de preuves à l'appui de cette thèse en matière de politique étrangère et de conduite de la guerre.

Pour autant, ce comportement ne se limite pas à ces seuls domaines. Dans son livre The Vision of the Anointed, le Professeur Thomas Sowell nous indique qu'en matière économique ces "oracles" se conforment souvent aux mêmes routines que celles qui peuplent les bureaux du Département d'Etat et du ministère de la Défense américains. Les fonctionnaires américains du Trésor et ceux de la Réserve fédérale, ainsi que leurs conseillers et les groupies qui leur servent de journalistes, agissent souvent comme s'ils étaient aveugles aux éventuelles conséquences non désirées de leurs choix politiques. Et, comme le conformisme règne en maître dans les milieux dirigeants, leurs erreurs peuvent rester inaperçues pendant de longues périodes, et s’avérer catastrophiques.

C'est à une erreur de ce genre que nous assistons aujourd’hui.

Depuis la panique de 2008-2009, voire avant, les agences de réglementation économiques et financières n’ont cessé de battre le rappel pour que les banques accroissent leur capital et renforcent leurs bilans. Si les banques ne peuvent pas accroître leur capital, alors on leur demande de réduire le montant de leurs actifs risqués (leurs prêts). On nous dit en outre que, pour éviter les crises à venir, les banques doivent être renforcées. Que, d'une manière ou une autre, il faudrait accroître le rapport du capital par rapport aux actifs -- et que plus il est élevé, mieux ce sera.

Presque toutes les personnalités en vue de l’économie en ont rajouté sur ce thème. Ben Bernanke, Président de la Fed, et Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor, ont été parmi les plus en pointe pour prôner l'exercice de tests de résistance bancaires, et demander qu'on impose aux banques des ratios de capitalisation plus élevés. En Grande-Bretagne c’est Mervyn King, gouverneur de la Banque d'Angleterre, qui a mené la charge. Sur le continent, le ministre des Finances italien Giulio Tremonti, et le gouverneur de la Banque d'Italie Mario Draghi (futur Président désigné de la Banque centrale européenne) ont exercé une pression frénétique sur les banques italiennes pour qu’elles lèvent davantage de capitaux. La plupart d’entre elles se sont exécutées – à l'exception d'UniCredit, le plus grand prêteur italien.

Comme on pouvait s’y attendre, la Banque des Règlements Internationaux – la « banque » des banques centrales - située à Bâle, a publié de nouvelles règles de capitalisation dites Bâle III. Celles-ci font passer le taux de capitalisation exigé des banques de 4 % à 7 % de l’actif pondéré par le risque . Et comme si cela ne suffisait pas, à la fin juin, le Comité de Bâle s’est mis d’accord pour exiger des banques jugées « trop grosses pour qu’on les laisse faire faillite » un supplément de 2,5 % à surajouter aux 7% précédents.

Il y en a encore des gens qui jugent que ces normes ne sont pas assez exigeantes. Ainsi la Banque nationale suisse voudrait imposer une super-contrainte de 19 % sur les deux plus grandes banques suisses, l’UBS et le Crédit Suisse. En juin, la chambre haute du Parlement suisse (le Conseil des Etats) a approuvé cette proposition. Aux États-Unis, des fonctionnaires de la Fed et de la FDIC (garantie des dépôts) préconisent également d'imposer des exigences en capital supplémentaires aux « grandes » banques.

Les oracles exigeaient un taux de capitalisation plus élevé pour les banques. C'est exactement ce qu'ils ont obtenu. Il n’y a plus qu’à regarder ce qui s'est passé depuis lors au sein de la zone euro (voir le tableau ci-dessous).

Depuis le déclenchement de la panique de 2008-2009, les banques de la zone euro ont, sous la pression des politiques et en prévision de Bâle III, considérablement accru leurs ratios de capitalisation.

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Les banques de la zone euro ont aujourd'hui quelques 400 milliards d'euros de capital en plus qu'elles n’en auraient eu si leur taux de capitalisation était demeuré là où il en était au mois d'août 2008. Ce chiffre de 400 milliards d'euros représente environ 4,5 % de toute la masse monétaire M3 en août 2008.

Nos oracles ont bruyamment salué cette augmentation des ratios de capitalisation. Ils affirment qu'en conséquences les banques sont aujourd'hui plus fortes et plus sûres. En réalité, quoique cela puisse à première vue passer pour une conclusion raisonnable, ce n'est là qu’une partie de l'histoire.

Les actifs d’une banque - ses liquidités, ses prêts et ses titres - doivent nécessairement être égaux à son passif : son capital, les obligations qu’elle a émises, et les engagements qu’elle a pris vis-à-vis de ses actionnaires et de ses clients. Dans la plupart des pays, l'essentiel des passifs d'une banque (environ 90 %) est fait de dépôts. Etant donné qu’on peut se servir de ces dépôts pour faire des paiements, ceux-ci font partie de la « monnaie ». Ce qui veut dire que la plus grande partie des passifs bancaires est faite de monnaie.

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Or, pour accroître leur taux de capitalisation, les banques peuvent soit augmenter leur capital, soit diminuer leurs actifs. Si les banques réduisent leur actif, leurs dépôts diminueront au passif. Ce qui veut dire que de la monnaie sera détruite.

Ainsi, paradoxalement, la poussée pour désendetter les banques et rétrécir leurs bilans, dans l’idée de les rendre plus sûres, détruit des encaisses monétaires. Et ceci, à son tour, affaiblit la liquidité des entreprises et le cours de leurs actifs. Ce qui réduit également la dépense totale relativement à ce qu’elle aurait été sans cet accroissement forcé des ratios de capitalisation.

L'autre manière d'accroître le taux de capitalisation d'une banque est d’augmenter son capital. Cela aussi détruit de la monnaie. Lorsqu’un investisseur achète des actions bancaires nouvellement émises, c’est avec des fonds tirés sur un dépôt bancaire qu’il le fait. Ce qui réduit les dépôts dans le système bancaire et fait également disparaître de la monnaie.

En obligeant les banques à augmenter leur taux de capitalisation, pour soi-disant pour les renforcer, nos oracles ont ainsi affaibli leurs économies (et peut-être aussi leurs banques). Dans Central Banking in a Free Society, le professeur Tim Congdon démontre de façon convaincante que relever ce taux réduit la croissance des agrégats de la masse monétaire. Et, puisque c’est la monnaie qui domine, il s'ensuit que, si les banques sont contraintes d'augmenter leur capitalisation, la croissance économique doit nécessairement en prendre un coup.

Les conséquences de cette manie à vouloir à tout prix augmenter les ratios en capitaux sont d'ores et déjà apparentes dans la zone euro. Comme le montre le graphique suivant, le taux de croissance de M3, la masse monétaire au sens large, a diminué depuis le début de la panique de 2008-2009 ; aujourd’hui, il est à peine au-dessus de zéro. Pour la Grèce, le tableau correspondant est carrément effrayant, avec une contraction de M3 à un taux annuel de 10 %. L'Italie a récemment secoué les marchés. Même si elle n'est pas encore prise dans un cercle vicieux à la grec, elle se situe déjà dans la zone de danger, avec pour M3 des données en territoire négatif. Alors qu’en Grèce la fuite (le retrait) des capitaux est en plein essor, à mesure que la fin approche, elle n’apparaît pas encore en Italie (voir le tableau ci-dessous). Mais nous devons rester vigilants sur l'évolution des dépôts des banques italiennes.

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Cette ferveur quasi-religieuse de nos oracles pour imposer aux banques un renforcement de leur capitalisation au milieu de la plus grave récession enregistrée depuis la Grande Dépression, constitue une erreur majeure. Il est possible qu'elle ait contribué à rendre temporairement les banques « plus fortes », mais elle a aussi eu pour effet de faire plonger les indicateurs de l’offre de monnaie, et donc les perspectives de croissance économique.

Les prévisions du Fonds monétaire international pour la zone euro, la Grèce et l'Italie en 2012 nous paraissent par trop optimistes (voir le tableau).

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Tant que nos oracles ne retrouveront pas un peu de bon sens pour renoncer à leurs exigences, nous pouvons nous attendre à ce que la faible croissance (ou la contraction) de la masse monétaire se poursuive, à ce que la conjoncture économique s'affaiblisse, et donc que les marchés continuent à connaître une forte instabilité, avec une confiance qui s'érode encore davantage.

Références:

- Tim Congdon, Central Banking in a Free Society, London: Institute of Economic Affairs, 2009.

- Bruce Kuklick, Blind Oracles: Intellectuals and War from Kennan to Kissinger, Princeton, New Jersey: Princeton University Press, 2006.

- Thomas Sowell, The Vision of the Anointed: Self-Congratulation as a Basis for Social Policy, New York: Basic Books, 1995. Trait.jpg Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de cet article a été publiée dans le Journal GlobeAsia d'août 2011 sous le titre : "Stronger Banks, Weaker Economies". Traduction de François Guillaumat.