Le théâtre des opérations, ce sont ces réseaux digitaux qui étendent sur la planète une couche si large et épaisse — un nombre apparemment infini de points lumineux qui représentent des contacts humains rendus possibles par le génie technologique — qu’elle surpasse la capacité de l’esprit humain de les conceptualiser.

Les deux camps en présence : l’humanité vs. les gouvernements de la planète.

La mort d’Aaron Swartz, le génie numérique de 26 ans, semble marquer un tournant. L’État l’a pourchassé, menacé, planifiait de l’incarcérer et de le mettre en banqueroute. La raison apparente de cette persécution était qu’il avait téléchargé des articles scientifiques avec l’intention de les diffuser gratuitement. Le motif véritable était qu’il utilisait ses talents pour mettre au point de nouvelles méthodes destinées à mettre en échec les menaces que l’État fait peser sur la liberté de l’Internet.

Ses bourreaux ont brisé son esprit pacifique. Il s’est ôté la vie avant qu’ils ne parviennent à leurs fins.

Mais depuis son décès il y a deux semaines, il y a eu des milliers d’hommages rédigés sur sa vie. Ses interviews et écrits bénéficient d’une viralité en ligne. Les organisations qu’il a fondées ont trouvé une vigueur nouvelle. Les causes qui étaient les siennes ont gagné de nouveaux adhérents. Des centaines et même des milliers de personnes se sont rassemblées pour célébrer son travail et ses idées.

Je songe ici à la vie et au décès de Martin Luther King, Jr., et à la façon dont il devint le symbole d’un désir urgent et non négociable de justice raciale et de paix. Après sa mort, il n’était plus possible de revenir en arrière. Les controverses et conflits s’éteignirent. Il n’y aurait plus de barrière légale à la liberté des gens de s’associer.

On est en droit de se demander si la mort de Aaron Swartz va prendre un sens comparable dans le combat pour la liberté numérique. Après tout, la guerre contre la migration de masse du physique au numérique ne peut être gagnée par l’État. Le cloud est le nouveau village de l’humanité — une humanité sans frontière, ni coercition, ni barrières. Aaron fut le prophète de cette évolution considérable dans l’ordre social qui débuta en 1995. Il la comprenait comme aucun autre.

Mais le vainqueur de cette guerre est-il réellement connu ? Pensez-y. La guerre contre le partage en ligne (« piratage ») est en cours depuis dix ans. Elle génère toujours davantage d’espionnage, d’avertissements badigeonnés partout, et porte l’intimidation dans chacune des sphères de l’activité humaine.

Les pénalités sont plus importantes. De civiles, les infractions sont devenues criminelles. Des enfants ont été soumis à l’amende, sermonnés, enfermés. La mise en application de ces législations a justifié des raids militaires et des sacs pour cadavres. Tous les gouvernements du monde, à l’unisson, dénoncent les pirates, les délinquants, les copieurs, les voleurs, les pilleurs.

On nous a expliqué que regarder du matériel non autorisé, partager des choses sans permission, s’exprimer sans vérification préalable auprès des autorités, est l’équivalent de dévaliser des épiceries et voler des voitures. Les pénalités sont plus élevées que pour l’enlèvement et l’homicide.

Pourtant, regardez les résultats. A l’instant présent, le matériel « piraté » n’a jamais été aussi largement disponible, en ligne. Vous pouvez regarder en streaming pratiquement tout ce qui a été filmé ou enregistré, instantanément. Les vagues de l’information, licite ou illicite, montent et déferlent, chaque jour plus abondantes.

Il est impossible de gendarmer, impossible d’arrêter, impossible de contrôler cet océan informatif (1), et c’est chaque jour plus vrai. Plus les gouvernements tentent d’endiguer le mouvement, plus le mouvement se fait puissant. Pourtant, les politiciens et les bureaucrates en sont encore à jurer qu’ils se battront jusqu’à la fin amère, n’acceptant que la reddition sans condition. C’est la quintessence de la guerre ingagnable, encore plus absurde que la guerre contre la drogue, ou la Prohibition.

Ce ne sont pas les criminels qui mettent en échec les efforts des gouvernements. Ce sont des êtres humains qui cherchent des moyens de se connecter et de partager de l’information. Ils agissent comme les gens le font, utilisant les outils dont ils disposent pour trouver et partager de la valeur. Ils cherchent des moyens de favoriser le progrès dans le domaine des idées.

Ils usent de la capacité magique de copier — le pouvoir et la fonction réelles de l’Internet — pour universaliser ce qu’ils souhaitent porter à la connaissance d’autrui. La force motrice est le désir ardent des gens de se relier pour leur bénéfice mutuel. Ce mouvement s’inscrit en dehors des frontières artificielles de l’État-Nation. De nouvelles formes de relations et d’innovation sont inventées, sur une échelle dont personne n’avait imaginé la possibilité.

Les « pirates » détruisent-ils des entreprises et leurs profits ? C’est ce que l’on soutient. Mais regardez-y. Le Wall Street Journal indique que la baisse de revenus de Hollywood sur les dix dernières années a été stoppée car

« les revenus en ligne ont suffisamment augmenté pour compenser une baisse continue des ventes et locations de DVD. »

Les inscriptions aux sites de streaming ont augmenté de 45%, et les téléchargements payants ont augmenté de 35%. La distribution numérique se taille une part de 30% des dépenses sur le loisir à domicile.

Tout cela alors que les gens vont toujours voir des films. L’année dernière était une année exceptionnelle. Idem pour la musique. Nous vivons une nouvelle renaissance de toutes les formes de l’art, de la créativité, des médias, livres, recherches, idées — et il y a des profits considérables à réaliser pour les individus intelligents, créatifs, ingénieux et talentueux. Plus que jamais !

Comme toujours, la clef de la profitabilité est de délivrer de la valeur aux consommateurs de façon à rencontrer leurs désirs les plus intenses. Cela n’a aucune importance qu’à peu près tout ce qui est sur iTunes puisse être piraté, que tout ce qui est sur Netflix puissent être streamé par ailleurs, que la plupart des logiciels payants puissent être captés pour rien, que les smartphones puissent être hackés pour obtenir des fonctions qui normalement coûtent de l’argent, que les services, des appels téléphoniques aux conférences en ligne, soient disponibles sur une échelle de prix gigantesque qui va de la gratuité à des montants à six chiffres.

Les gouvernements qui combattent les réseaux numériques ont travaillé main dans la main avec des groupes d’intérêt réactionnaires de l’industrie. Leur argument principal a toujours été que si Internet gagne, nous sommes tous perdants. C’est manifestement erroné. Il ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle. Ceux qui ont fait de l’argent dans le monde numérique l’ont fait à l’ancienne, en vendant des choses aux gens au prix que ceux-ci sont prêts à débourser.

Nous avons perdu Aaron et la perte est terrible. Mais regardez ce que nous avons : des gens tels que Kim Dot Com, ce pionnier du stockage en ligne qui a conçu des moyens nouveaux de prendre du pouvoir à l’establishment de l’industrie et de l’État, pour le transférer dans les mains des utilisateurs.

Le gouvernement a tenté de le ruiner. Son entreprise et lui paraissaient condamnés.

Il s’est battu. Ses serveurs ont été détruits, mais il a lancé une nouvelle entreprise avec de nouveaux serveurs: Mega.co.nz . Ce nouveau service est encore plus éblouissant, crypté et offrant assez d’espace de stockage pour l’usage d’une bonne part de l’humanité. C’est aussi le produit de son expérience. Cette machine ne sera pas détruite.

Les nouveaux systèmes vivent dans le cloud numérique auquel les gouvernements ont peu ou pas d’accès. Le cryptage garantit la vie privée. Ces nouvelles combinaisons technologiques offrent à tous leurs utilisateurs l’opportunité de faire « sécession » de l’État. Si vous êtes à la recherche d’un système de stockage de fichiers à grande échelle, anonyme et peu coûteux, géré par une entreprise qui a prouvé sa capacité à survivre, alors vous tirerez probablement profit de Mega.

Mega n’est que l’une des innombrables innovations qui sont autant de défis aux gouvernements de la planète. Il y en aura de nombreux autres. Ils iront en s’améliorant. La révolution ne peut être arrêtée.

C’est l’avenir (This is the way of the future) (2). Les mots-clefs sont volontarisme, commerce, et laissez faire (en français dans le texte, NDT), l’expression française signifiant que si vous nous laissez en paix, la société se gérera de façon satisfaisante. Nous n’avons pas besoin de leurs guerres, de leur autorité, de leurs taxes, de leurs législations, de leurs menaces, de leurs amendes, de leurs prisons.

Aaron est parti, mais son esprit vit et imprègne le futur de toutes les façons possibles. N’ayez pas peur : rejoignez le camp des vainqueurs (3).

Jeffrey Tucker

Traduit de l’anglais par Drieu Godefridi Trait.jpg

NOTES

(1) Voir La réalité augmentée, Texquis, 2011.

(2) Expression que prisait Howard Hugues.

(3) Pour bien comprendre les évolutions technologiques et les enjeux auxquels se réfère ce texte, nous vous conseillons de compléter sa lecture par celle de deux autres articles de Jeffrey Tucker :

- Aaron Swartz, hero and martyr (13 janvier 2013),

- The death of file sharing (30 janvier 2012) – qui raconte l'histoire de Megaupload.

La grande innovation est qu'aujourd'hui il est possible pour chacun d'entre nous de créer sur le « cloud »son propre réseau de partage entièrement cripté avec une clé dont vous êtes le seul détenteur et que vous pouvez transmettre aux personnes de votre choix. Le niveau très élevé de protection apporté par la technique de criptage offerte par Mega a effectivement pour conséquence que plus personne, même pas les organismes d'état, ne peut désormais accéder, et donc saisir vos données. D'où la révolution célébrée par l'auteur.

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Jeffrey Tucker est le directeur de Laissez-Faire Books, la célèbre librairie qui a joué un rôle clé dans l'essor des idées libertariennes alors qu'elle était installée à New York près de Greenwich Village. La version originale de cet article est parue sur le site Laissez-Faire Club en date du 21 janvier 2013. .