Le déficit commercial : faut-il vraiment s'en préoccuper ?
Par Institut Turgot le jeudi 21 juillet 2011, 19:46 - Article - Lien permanent
Cet article de Daniel Griswold, analyste au Cato Institute, traduit et mis en ligne par le site Le Bulletin d'Amérique, concerne l'économie US. Mais l'argument s'applique tout aussi bien à l'économie d'un pays comme la France.
De manière aussi prévisible que la pleine lune, la publication mensuelle des chiffres gouvernementaux sur le commerce extérieur américain provoque invariablement une réponse uniforme de la part des commentateurs économiques.
Si les importations décroissent et que le déficit commercial se réduit, ils l’annoncent comme de bonnes nouvelles pour la croissance et l’emploi. Si les importations et le déficit augmentent, ils considèrent que ce sont de mauvaises nouvelles – il s’agirait d’«un frein à la croissance.» Le commentaire de Peter Morici, de l’Université du Maryland, la semaine dernière, est symptomatique. Celui-ci écrivait que les derniers chiffres publiés montrent qu’
« un déficit commercial en augmentation ralentit la croissance ainsi que la création d’emplois. »
L’opinion qui prévaut sur les déficits commerciaux et la croissance se construit sur la logique keynésienne, simple mais très imparfaite, selon laquelle les importations représentent une fuite de la demande à l’étranger. Selon ce point de vue, chaque voiture, table ou chemise que nous importons est un élément de moins que nous devons produire pour satisfaire la demande intérieure… mettant des Américains au chômage et réduisant la production globale.
La vision critique de ces commentateurs souffre d’une conception trop étroite de la balance commerciale. Un déficit ne signifie pas que les fonds versés à l’étranger ont tout simplement vocation à disparaître. Ils vont, de fait, rapidement retourner aux Etats-Unis. S’ils ne sont pas utilisés pour acheter nos produits et services à l’exportation, ils sont utilisés pour acheter des actifs américains – bons du Trésor, actions d’entreprises ou obligations, immobilier ou dépôts bancaires…
De cette façon, le déficit commercial américain est toujours et presque exactement compensé par un excédent d’investissement étranger. L’excédent net des investissements étrangers aux États-Unis chaque année maintient les taux d’intérêt à long-terme bas, empêche l’éviction de l’investissement privé par l’emprunt public et favorise la création d’emplois par des investissements directs dans les usines américaines et les entreprises.
Au sens large, nos échanges commerciaux avec le reste du monde sont toujours équilibrés. En 2010, les Américains ont acheté pour 4 milliards de dollars de biens, services et biens de l’étranger, tandis que les étrangers ont acheté 4 milliards de dollars de biens, de services et d’actifs des États-Unis
Les rapports réguliers de l’Economie Policy Institute (EPI), – qui bénéficie du soutien des syndicats, – montrant d’importantes pertes d’emplois en raison des déficits commerciaux se fondent sur cette mauvaise compréhension keynésienne du commerce. Les modèles élaborés par l’EPI ignorent les emplois créés par les flux d’investissements étrangers, et par les économies de coûts engendrées par le fait que les ménages américains et les entreprises sont en mesure d’acheter des biens et services sur les marchés mondiaux à des prix plus compétitifs.
Dans une étude récente du Cato Institute, intitulée « Le Credo de la balance commerciale», j’ai examiné le résultat des 30 dernières années de performance économique aux États-Unis. Il s’agissait de tester cette sagesse conventionnelle, portée par le courant keynésien, par rapport à la question des déficits commerciaux et de la croissance. L’étude a comparé la manière dont l’économie américaine s’est comportée durant les périodes où le déficit commercial en biens et services était en hausse en pourcentage du produit intérieur brut (1982-1984, 1992-1995, 1997-1900, 2001-06 et 2009-10) par rapport aux périodes où il se contractait (1987-1992, 2000-01 et 2006-09). Les résultats montrent que la sagesse conventionnelle se trompe systématiquement.
Depuis 1980, le PIB réel américain a augmenté à un taux annualisé de 3,6% pendant les périodes où le déficit commercial était en hausse, comparé à un lent 1.0% pendant les périodes où ce déficit diminuait. Alors que les déficits commerciaux, perçus comme un frein à la croissance, faisaient l’objet d’une vaste protestation!
Malgré les préoccupations au sujet de la base industrielle américaine, la production manufacturière au cours des périodes d’expansion des déficits commerciaux a augmenté d’une croissance saine de 5,2% par an. Pendant les périodes de baisse des déficits commerciaux, la production manufacturière se contractait à taux annualisé de 2,0%.
Les déficits commerciaux ne sont pas, non plus, un frein à l’activité sur les marchés financiers. Pendant les périodes de hausse de ces déficits, l’indice Standard & Poor 500 a augmenté à un taux annualisé de 11,3%. Au moment où ces déficits diminuaient, le marché boursier était coincé en position neutre, avançant à une moyenne dérisoire de 0,3% par année !
Quant à la question politiquement sensible de l’emploi, on observe que, pendant les périodes de déficit commercial en hausse, l’emploi a augmenté à une moyenne annualisée de 1,4%. Ce chiffre est à comparer à une croissance nulle en moyenne au cours des périodes où ce déficit était à la baisse. Le taux de chômage a baissé en moyenne de 0,4% par an pendant les périodes de hausse des déficits, comparativement à 1 point par an quant déficit déclinait – soit juste le résultat inverse de ce que prévoit la modélisation de l’EPI !
Conclusion : nos politiciens doivent cesser de se préoccuper du déficit commercial. Au lieu de cela, ils doivent tourner leur attention vers la réduction des déficits publics, tout en maximisant la liberté des Américains à acheter et vendre des biens, des services et des actifs sur les marchés mondiaux, dans une logique de gain mutuel.
Daniel Griswold est Directeur du centre d’études Herbert A. Stiefel pour la politique commerciale du CATO Institute. Il est l’auteur d’un nouvel ouvrage, Mad about Trade: Why Main Street America Should Embrace Globalization. Cet article, traduit par Philippe Deswel pour Le Bulletin d'Amérique, a été initialement publié dans le Washington Times sous le titre "Truth about Trade Deficits and Jobs".
Commentaires
Très bon document, qui démontre sans ambiguïté toute l'absurdité de la logique keynésienne.
Avec une nuance toutefois, insuffisamment mise en évidence : lorsque les fonds versés à l'étranger reviennent au sein de la nation, s'ils sont détournés pour financer l'endettement public, ils ne servent plus à la création de richesses mais sont transformés en impôts. C'est uniquement parce qu'il y a déficit public que le déficit commercial est un problème : le déficit public devient alors la courroie de transmission de l'affaissement de l'activité intérieure.
Avec un budget public le plus parcimonieux possible et à l'équilibre, ou mieux, excédentaire, le déficit commercial ne pose aucune sorte de problème : bien au contraire, c'est une richesse.
@ bubulle
Oui, merci. Très bonne et juste précision.
Il serait plaisant d'avoir l'étude complète plutôt qu'un article la résumant... Article que je trouve par ailleurs consternant, non car il critique la logique keynésienne, mais parce qu'il part d'une corrélation pour démonter un argument qu'il a lui-même construit, et qui est grossier.
Résumer le point de vue keynésien sur le déficit commercial par "c'est mauvais parce qu'on peut produire nous-mêmes" est parfaitement stupide, et surtout intellectuellement malhonnête.
Relisez Keynes.
BASTIAT
La balance du commerce est un article de foi. [1]
On sait en quoi elle consiste: un pays importe-t-il plus qu'il n'exporte; il perd la différence. Réciproquement, ses exportations dépassent-elles ses importations, l'excédant forme son bénéfice. Cela est tenu pour un axiome et on légifère en conséquence.
Sur cette donnée, M. Mauguin nous a avertis avant-hier, chiffres en main, que la France fait au dehors un commerce dans lequel elle a trouvé le moyen de perdre bénévolement, et sans que rien l'y oblige, 200 millions tous les ans.
« Vous avez perdu sur votre commerce, dans onze années, 2 milliards, entendez-vous! »
Puis, appliquant son infaillible règle aux détails, il nous a dit:
« En objets fabriqués, vous avez vendu, en 1847, pour 605 millions, et vous n'avez acheté que pour 152 millions. Vous avez donc gagné 450 millions. »
« En objets naturels, vous avez acheté pour 804 millions, et vous n'avez vendu que pour 114 millions; vous avez donc perdu 690 millions. »
Ce que c'est que de tirer, avec une naïveté intrépide, toutes les conséquences d'un principe absurde! M. Mauguin a trouvé le secret de faire rire, aux dépens de la balance du commerce, jusqu'à MM. Darblay et Lebeuf. C'est un beau succès, et il m'est permis d'en être jaloux.
Permettez-moi d'apprécier le mérite de la règle selon laquelle M. Mauguin et tous les prohibitionnistes calculent les profits et les pertes. Je le ferai en racontant deux opérations commerciales que j'ai eu l'occasion de faire.
J'étais à Bordeaux. J'avais une pièce de vin qui valait 50 fr.; je l'envoyai à Liverpool, et la douane constata sur ses registres une exportation de 50 francs.
Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 fr. Mon correspondant convertit les 70 fr. en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 fr. La douane se hâta d'enregistrer une importation de 90 francs.
Balance du commerce en excédant de l'importation, 40 fr. Ces 40 fr., j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les avais gagnés. M. Mauguin m'apprend que je les ai perdus, et que la France les a perdus en ma personne.
Et pourquoi M. Mauguin voit-il là une perte? Parce qu'il suppose que tout excédant de l'importation sur l'exportation implique nécessairement un solde qu'il faut payer en écus. Mais où est, dans l'opération que je raconte, et qui est l'image de toutes les opérations commerciales lucratives, le solde à payer? Est-il donc si difficile de comprendre qu'un négociant compare les prix courants des diverses places et ne se décide à opérer que lorsqu'il a la certitude, ou du moins la chance, de voir la valeur exportée lui revenir grossie? Donc ce que M. Mauguin appelle perte doit s'appeler profit.
Peu de jours après mon opération, j'eus la bonhomie d'éprouver un regret; je fus fâché de ne l'avoir pas retardée. En effet, le vin baissa à Bordeaux et haussa à Liverpool; de sorte que si je ne m'étais pas autant pressé, j'aurais acheté à 40 fr. et vendu à 100 fr. En vérité, je croyais que sur ces bases mon profit eût été plus grand. J'apprends par M. Mauguin que c'est la perte qui eût été plus écrasante.
Ma seconde opération, monsieur le rédacteur, eut une issue bien différente.
J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient 100 fr.: elles étaient destinées à deux célèbres ministériels anglais, pour un très haut prix, que je me proposais de convertir en livres. Hélas! j'aurais mieux fait de les dévorer moi-même (je parle des truffes, non des livres ni des torys). Tout n'eût pas été perdu, comme il arriva, car le navire qui les emportait périt à la sortie du port. La douane, qui avait constaté à cette occasion une sortie de 100 fr., n'a jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard.
Donc, dira M. Mauguin, la France a gagné 100 fr.; car c'est bien de cette somme que, grâce au naufrage, l'exportation surpasse l'importation. Si l'affaire eût autrement tourné, s'il m'était arrivé pour 2 ou 300 fr. de livres, c'est alors que la balance du commerce eût été défavorable et que la France eût été en perte.
Au point de vue de la science, il est triste de penser que toutes les entreprises commerciales qui laissent de la perte selon les négociants, donnent du profit suivant cette classe de théoriciens qui déclament toujours contre la théorie.
Mais au point de vue de la pratique, cela est bien plus triste encore, car qu'en résulte-t-il?
Supposons que M. Mauguin eût le pouvoir (et, dans une certaine mesure, il l'a par ses votes) de substituer ses calculs et sa volonté aux calculs et à la volonté des négociants, et de donner, selon ses expressions, « une bonne organisation commerciale et industrielle au pays, une bonne impulsion au travail national », que fera-t-il?
Toutes les opérations qui consisteraient à acheter à bon marché au-dedans pour vendre cher au-dehors, et à convertir le produit en denrées très recherchées chez nous, M. Mauguin les supprimera législativement, car ce sont justement celles où la valeur importée surpasse la valeur exportée.
En compensation, il tolérera, il favorisera au besoin par des primes (des taxes sur le public) toutes les entreprises qui seront basées sur cette donnée: acheter cher en France pour vendre à bon marché à l'étranger, en d'autres termes, exporter ce qui nous est utile pour rapporter ce qui ne nous est bon à rien. Ainsi, il nous laissera parfaitement libres, par exemple, d'envoyer des fromages de Paris à Amsterdam pour rapporter des articles de modes d'Amsterdam à Paris, car on peut affirmer que, dans ce trafic, la balance du commerce serait toute en notre faveur.
Oui, c'est une chose triste, et j'ose ajouter dégradante, que le législateur ne veuille pas laisser les intéressés décider et agir pour eux-mêmes en ces matières, à leurs périls et risques. Au moins alors chacun a la responsabilité de ses actes; celui qui se trompe est puni et se redresse. Mais quand le législateur impose et prohibe, s'il a une erreur monstrueuse dans la cervelle, il faut que cette erreur devienne la règle de conduite de toute une grande nation. En France, nous aimons beaucoup la liberté, mais nous ne la comprenons guère. Oh! tâchons de la mieux comprendre, nous ne l'en aimerons pas moins.
M. Mauguin a affirmé avec un aplomb imperturbable qu'il n'y a pas en Angleterre un homme d'État qui ne professe la doctrine de la balance du commerce. Après avoir calculé la perte qui, selon lui, résulte de l'excédant de nos importations, il s'est écrié:
« Si l'on faisait à l'Angleterre un semblable tableau, elle en frémirait, et il n'y a pas un membre de la Chambre des Communes qui ne se crût menacé sur son banc. »
Et moi j'affirme que si l'on venait dire à la Chambre des Communes: « La valeur totale de ce qui sort du pays surpasse la valeur totale de ce qui y entre », c'est alors qu'on se croirait menacé, et je doute qu'il se trouvât un seul orateur qui osât ajouter: La différence est un profit.
En Angleterre, on est convaincu qu'il importe à la nation de recevoir plus qu'elle ne donne. De plus, on s'est aperçu que c'est la tendance de tous les négociants, et c'est pourquoi on y a pris le parti de les laisser faire, et de rendre aux échanges la Liberté.
Notes
[1]: Lors de la discussion du budget général des dépenses pour l'exercice de 1850, M. Mauguin exposa naïvement à la tribune la vieille et fausse théorie de la balance du commerce. (Moniteur du 27 mars.) Bastiat, qui l'avait déjà réfutée dans ses Sophismes, crut devoir l'attaquer de nouveau; et comme sa santé ne lui permettait plus de monter à la tribune, il adressa, le 29 mars 1850, à une feuille quotidienne, les réflexions que nous reproduisons. Il est à remarquer qu'il simplifie les calculs hypothétiques, au moyen desquels il élucide sa thèse, en excluant quelques-uns des éléments qu'il avait employés en 1845. (V. tome IV, page 52.) (Note de l'éditeur de l'édition originale.)