Selon un lieu commun répandu depuis deux ans, la crise remettrait le volontarisme public à l’ordre du jour : le retour de l’Etat et de ses politiques industrielles scellerait la fin du « mythe libéral » qui dominait le monde depuis l’élection de Reagan en 1980 et de Thatcher en 1979.

Cette thèse est trompeuse car les idées libérales n’ont pas régné sans partage : la redistribution sociale-démocrate n’a jamais cessé. En témoignent : l’augmentation des budgets sociaux; le renforcement des prérogatives publiques dans l’énergie, l’aérospatial, l’armement ou la communication  ainsi que l’organisation des échanges internationaux.

Au delà des analogies apparentes avec la grande dépression des années 1930, la crise de 2007-2008 est liée à la dimension politique des marchés financiers. En cela, elle ne ressemble pas aux crises antérieures (1). Il est donc déraisonnable de prétendre la résoudre en lui appliquant des recettes conçues avant que ces circonstances existent. C’est pourtant ce que dessine la résurgence néo-keynésienne (comme l’emprunt national) dont les recettes n’ont, au demeurant, fonctionné que d’une façon imparfaite dans le passé et ne cadrent plus avec l’industrie actuelle, ni avec les échanges trans-frontières …

UNE TRADITION FRANCAISE ?

La modernisation de la France a souvent été pilotée par la puissance publique : plusieurs monarques (de Louis XIV à Napoléon III) ont inspiré l’industrie et soutenu son expansion : Saint Gobain, les forges, le chemin de fer, le télégraphe, l’industrie sucrière témoignent de cette incitation régalienne que la doctrine, même étrangère, qualifie de « colbertisme » ! Ce volontarisme n’est cependant pas spécialement français. L’industrialisme de Bismarck, de la Corée du sud, du Brésil et de l’Inde depuis une cinquantaine d’années et même celui de la Chine communiste contemporaine, reposèrent aussi sur une impulsion publique, au moins pour un temps. L’impératif industriel, cher à Lionel Stoleru (2)n’est ainsi ni nouveau ni français !

La situation française tient surtout aux liens entre notre politique industrielle et les services d’Etat qui s’appuient sur une lignée de commis, majoritairement issus de l’Ecole Polytechnique et de ses écoles d’application ; cela différencie la politique industrielle française de celles de la plupart des autres pays. Ce sont ces grands commis qui ont élaboré la doctrine qui inspire les hommes politiques dont une partie vient de leurs rangs ! Les ministres la présentent au public mais en sont rarement les inspirateurs ! Cela explique que la politique industrielle de Pompidou, celle de la gauche après 1981, celle de Villepin plaidant pour un « patriotisme économique » en 2005 que Sarkozy mit en œuvre dans le dossier Alstom, sont moins différentes entre elles que ne le sont l’interventionnisme français et celui du gouvernement allemand:

- l’économie sociale de marché, prônée et fondée par L. Erhard limitait l’intervention au cadre réglementaire favorisant l’industrie ; des palliatifs sociaux compensaient les tensions tandis que la doctrine libérale du ministère de l’économie imposait l’initiative du terrain, quitte à tolérer un certain corporatisme. Contrainte par les alliés à la fabrication d’équipements civils, la RFA écarta toute politique d’arsenal, privé ou public !

- pilotée en direct par les administrations (Armement, Ponts & Chaussées, PTT, CEA, Mines etc.) la reconstruction industrielle préparée au Plan fut l’ardente obligation que Pierre Massé avait nommée « l’anti-hasard » (3). L’ambition, affichée au plus haut de l’Etat, de conserver les attributs d’une grande puissance entretint chez nous une politique d’arsenaux combinant des régies (DCN ou DMA) et des entreprises sous tutelle (Aérospatiale, Thomson ou Dassault).

MUTATIONS & CONTRAINTES DE LA POLITIQUE INDUSTRIELLE

Depuis plus de deux générations, la politique industrielle française est ainsi une doctrine qui justifie l’administration qui la conduit ! Cette politique a toutefois évolué au cours du temps :

A- de grands programmes : ils associaient des interventions lourdes, une maîtrise d’œuvre publique et des opérateurs privés dont le risque était limité; cette phase s’essouffla au cours des années 1970 en raison de la dégradation économique et de la fin des trente glorieuses ;

B- un volontarisme industriel : annoncée à l’avance par les experts qui accompagnèrent les gouvernements après 1981, cette politique mit les industries, les banques et les assurances nationalisées au service d’intentions politiques, bien au delà du colbertisme traditionnel (4)! Cette période prit fin en 1987 avec une majorité qui avait promis de privatiser l’industrie et la finance et de rendre à chacune de ces entreprises leur liberté d’action (5);

C- une « nouvelle politique industrielle » : malgré plusieurs opérations lourdes (Total-Elf, Sanofi-Aventis, EADS, Arcelor, Alstom) cette politique insiste sur la modernisation des industries existantes (notamment PME) ; sur le renouvellement du tissu industriel (nouvelles technologies : électronique, logiciels, matériaux, biologie etc.) ; sur des « pôles » dont on promet qu’ils amélioreront l’économie française dans son ensemble.

Les deux premières phases ont eu des effets mitigés : des infrastructures modernes ont couvert le territoire de la République qui en avait besoin depuis les années 1930, mais les d’échecs furent nombreux: la filière graphite-gaz, le Concorde, l’aérotrain, les grands ensembles péri-urbains, les plans « calcul & composants », les « filières » du bois ou de la machine-outil ! Et les meccanos industriels, montés et démontés au fil des ans (par française de celles de la plupart des autres pays.

MUTATIONS & CONTRAINTES DE LA POLITIQUE INDUSTRIELLE

Depuis plus de deux générations, la politique industrielle française est ainsi une doctrine qui justifie l’administration qui la conduit ! Cette politique a toutefois évolué au cours du temps :

A- de grands programmes : ils associaient des interventions lourdes, une maîtrise d’œuvre publique et des opérateurs privés dont le risque était limité; cette phase s’essouffla au cours des années 1970 en raison de la dégradation économique et de la fin des trente glorieuses ;

B- un volontarisme industriel : annoncée à l’avance par les experts qui accompagnèrent les gouvernements après 1981, cette politique mit les industries, les banques et les assurances nationalisées au service d’intentions politiques, bien au delà du colbertisme traditionnel (6) ! Cette période prit fin en 1987 avec une majorité qui avait promis de privatiser l’industrie et la finance et de rendre à chacune de ces entreprises leur liberté d’action (7);

C- une « nouvelle politique industrielle » : malgré plusieurs opérations lourdes (Total-Elf, Sanofi-Aventis, EADS, Arcelor, Alstom) cette politique insiste sur la modernisation des industries existantes (notamment PME) ; sur le renouvellement du tissu industriel (nouvelles technologies : électronique, logiciels, matériaux, biologie etc.) ; sur des « pôles » dont on promet qu’ils amélioreront l’économie française dans son ensemble.

Les deux premières phases ont eu des effets mitigés : des infrastructures modernes ont couvert le territoire de la République qui en avait besoin depuis les années 1930, mais les d’échecs furent nombreux: la filière graphite-gaz, le Concorde, l’aérotrain, les grands ensembles péri-urbains, les plans « calcul & composants », les « filières » du bois ou de la machine-outil ! Et les meccanos industriels, montés et démontés au fil des ans (par exemple autour de Bull, Thomson, Saint-Gobain etc.) ont gâché des crédits publics sans effet notoire sur le marché…

L’analyse des choix publics éclaire cette politique industrielle d’un jour cru (6)). De plus l’action publique bute sur le temps, sur le risque et sur la lourdeur administrative. Le temps de la politique est très court : aussitôt annoncée, une mesure est considérée comme acquise ; mais cette hâte ne contraint guère des administrations dont le rythme est différent de celui des cabinets ministériels. Il en résulte une tension inévitable entre les annonces et leur application. Aucun gouvernement démocratique ne réussit, en temps de paix, à surmonter cette tension qui se combine, pour des industries grand public, avec les impératifs du marché c’est-à-dire avec le risque de ne pas déboucher à temps sur des produits qui répondent à la demande solvable des consommateurs. Les programmes administrés ont ainsi des performances médiocres! Toute opération impliquant des marchés publics mobilise enfin des corps de contrôle, d’inspection et de vérification (voire des instances de régulation) dont l’intervention alourdit tant l’attribution des crédits que leur liquidation. On constate alors que, pour un euro public dépensé, c’est parfois moins d’une demi-euro qui est investi dans l’objet réel du marché (7) !

Tout cela ne plaide en définitive pas en faveur des politiques industrielles : le lustre que leur accordait l’opinion il y a encore trente ou quarante ans, malgré leur succès relatif, n’est plus de mise ! Du reste, au delà de la rhétorique, le récent aggiornamento de cette politique (la phase C ci-dessus) n’offre aucune solution pour en éviter les pièges. Déjà les « pôles de compétitivité » ont révélé depuis 2004 :

- une lenteur qui défie la réalité industrielle: en six années, peu d’actions concrètes ont été accomplies tandis que le monde tourne vite dans les secteurs choisis pour ces pôles (informatique, matériaux, bio-technologies, aéro-spatial etc.) ; cela nous rappelle les plans calcul qui coururent sans succès après le marché (8) !

- la pression démagogique des élus locaux, des corps constitués et des départements ministériels a dispersé les crédits (67 pôles) alors qu’un univers concurrentiel appelle plutôt une concentration des moyens !

- le désordre des réformes du milieu universitaire et de la recherche publique, instable depuis quarante ans, freine la coopération université-industrie que l’on prône! Ici encore, les réminiscences du passé sont troublantes, sachant la réticence profonde de tant d’universitaires et de cadres du CNRS à coopérer avec l’industrie !

REBONDIR SUR LA CRISE ?

Que retenir en résumé ? Que les délais de mise en œuvre, propres à toute administration publique, condamnent les politiques industrielles à une pesanteur incompatible avec la cinétique des industries concurrentielles ; que la re-distribution territoriale saupoudre l’action et en dilue l’impact ; que les effets d’aubaine entretiennent des activités affaiblies, et des interventions palliatives 7; et qu’enfin l’assèchement du crédit public ne laisse plus de marge pour agir… Alors, que faire ?

Au lendemain du 15 septembre 2008, la réaction rapide, massive des Etats d’occident a cassé le risque d’une implosion bancaire et du blocage des échanges par manque de crédit. Décisive, l’ouverture de crédit aux banques nous a sauvé du risque systémique que tout le monde craignait par référence à 1929. L’Etat a engagé son crédit pour rouvrir celui des banques. Il a nationalisé ce risque, le noyant en son sein ; il comptait sur son aptitude à lever l’impôt et à s’endetter pour faire face aux obligations qu’il assurait ainsi par procuration. Il agissait comme prêteur d’avant dernier ressort car les prêteurs en dernier ressort restent le contribuable et le souscripteur des futurs bons du Trésor ! Cet acte salvateur a produit ses effets : les banques sont remises en selle ; le rebond est souligné par la reprise du fret maritime qui est un indicateur avancé de l’activité.

Cela n’empêche pas notre Etat d’être plus appauvri que jamais ; il est endetté par les redistributions qu’il a instaurées et qu’il gère depuis 1945, dont l’effet n’est plus vertueux depuis que la pyramides des âges s’est retournée. Ses ressources courantes s’épuisent à compenser des déficits sociaux. Le reste du budget est absorbé par le fonctionnement. L’Etat est ainsi condamné à rabattre ses prétentions dans tous les domaines: défense, diplomatie et intervention économique, dont la politique industrielle.

Beaucoup s’en plaignent, notamment parmi ceux qui ont vécu des aubaines antérieures! Pour ma part, je m’en réjouit ! Non que j’apprécie l’implosion de la machine publique qui m’emploie ; mais je crois que, si l’on en tire intelligemment parti, il peut en résulter un l’effet salvateur!

L’ESPOIR : LE DESIR D’ENTREPRENDRE

Il me faut pour cela préciser que rien, dans les politiques industrielles ne peut favoriser le désir d’entreprendre. Ce qui n’est pas étonnant car, comme la natalité humaine, l’acte d’entreprendre ne répond pas à un stimulus utilitariste, comme la subvention ou l’aubaine fiscale ; il s’agit d’une pulsion créatrice que l’on n’apprend pas plus à l’école que l’on n’y apprend à fonder une famille ! C’est pourtant par cela que passe le renouvellement du tissu industriel.

Il est d’abord inexact de présenter l’entrepreneur comme un crac de l’école ou de l’université car l’énergie d’entreprendre se manifeste avec plus de fréquence chez des individus peu ou mal diplômés que chez les élèves les plus brillants! L’esprit d’entreprise n’est pas moribond, par exemple, parmi les étudiants d’IUT que je suis depuis quinze ans. Les tentatives d’entreprendre dans cette population sont à peu près le décuple de ce qu’elles étaient au sein des promotions de l’Ecole Centrale il y a trente ans ! Vu du terrain, les faits justifient ainsi mon optimisme.

Il traîne aussi à ce propos des contre-vérités qui présentent l’entrepreneur comme un quêteur de rente prêt à obtenir une faveur, venant notamment de l’Etat. C’est vraiment mal connaître ces jeunes pousses que de les décrire ainsi : elles sont imperméables aux politiques industrielles, tout au moins jusqu’au jour où la pousse a suffisamment grandi pour gérer la complexité des dossiers administratifs, ce qui est une autre histoire. La jeune pousse rencontre cependant deux vraies difficultés pendant sa fragile période de naissance:

- la première concerne la trésorerie: 80% des entreprises nouvelles étant des activités de commerce ou de services, le haut de bilan n’est pas leur souci principal ; mais leur fond de roulement est primordial. Les banques françaises ne font plus aujourd’hui le métier que les banquiers d’escompte pratiquaient dans les années 1950 : après être passés si près du trou en 2008, nos banquiers ne seraient-ils pas bien avisés d’y revenir ? Cela serait de salubrité publique et sans aucun coût budgétaire pour l’Etat…

- la seconde concerne la croissance et le capital . Cela ne se gère plus à l’échelon national : les courtiers agissent à l’échelle continentale et les entrepreneurs qui réussissent les rencontrent très vite ce qui explique la fréquence des départs vers des cieux attirants comme les Etats-unis dont les « business angels » sont toujours à l’affût de bons investissements ! Est-il besoin de préciser que ces intermédiaires sont parfaitement étrangers aux services administratifs?

J’observe donc l’absence de matrice commune entre l’objet des politiques industrielles (entretenir et renouveler les entreprises) et le monde concret où je vis. L’impossibilité de réduire cette inconsistance condamne, ontologiquement, ces politiques à l’échec! Point n’est besoin de politique industrielle pour faire mûrir les jeunes pousses ; mais d’un cadre accueillant pour l’entrepreneur, c’est-à-dire : une fiscalité personnelle incitative, une considération pour l’effort et pardonner l’échec qui est aussi près du succès que l’était la Roche Tarpéienne du Capitole, à Rome !

Le drame de nos politiques industrielles est d’ignorer les faits précédents. Elles n’ont cessé, par exemple, d’enserrer le capital-risque dans des mécanismes publics, depuis son arrivée en France vers 1970, éradiquant l’effet vertueux du pari que prend l’investisseur sur la tête de l’entrepreneur, pari qui explique mieux que tout autre facteur le dynamisme de l’industrie américaine des trente dernières années ! En multipliant les institutions comme l’Anvar ou la CGPME, aujourd’hui fondue dans OSEO, la politique publique anéantit finalement ses bonnes intentions !

Que faudrait-il alors, pour plus d’industrie ? Plus d’air et moins de contrainte ! Ce qui contredit l’aphorisme de Lacordaire qui avait tout faux, en matière d’industrie tout au moins (9) : car c’est bien la liberté qui délivre l’entrepreneur, lui qui n’est jamais ni fort ni riche, mais qui rend service à la société, et la loi qui l’empêtre ! Quelqu’un oserait-il le proclamer en chaire, aujourd’hui, à Notre Dame, comme une recette pour rebondir sur la crise ?

NOTES

(1) pour une analyse de cette crise, cf. Henri Lepage : « Crise financière : l’autre histoire » in : Politique internationale n°122 (hiver 2009). Mes chroniques dans Pres@je.com ont également évoqué ces particularités fin 2008.

(2) Seuil (1969) cf. sa chronique des Echos du 15 janvier 2010 

(3) Le Plan ou l’anti-hasard , NRF-Gallimard (1965).

(4) Cf.  L’Etat entrepreneur  dir. J. Barreau L’Harmattan, (1990) .

(5) Le Répertoire des entreprises contrôlées majoritairement par l’Etat établi par l’INSEE au 31 déc. 2004 recense encore 900.000 emplois et 1.300 entreprises publiques, après privatisation d’Air France et de France Télécom !

(6) Développé par: von Mises, Niskanen, Tullock et Buchanan, distingué par le Nobel en 1986, ce type d’analyse est peu pratiqué en France. C’est regrettable car il explique le fonctionnement des bureaucraties et les mécanismes de la récente crise financière (cf. note 1).

(7) cet effet se renforce du fait des prescriptions européennes qui imposent un formalisme élaboré avant de choisir entre des opérateurs concurrents.

(8) cf. Pierre E. Mounier-Kuhn : L’industrie informatique en France : de la seconde. Guerre mondiale au Plan calcul, PU Sorbonne, Paris 2010. L’auteur, lauréat du Prix Fourastié 2001, a soutenu sa thèse au CNAM Paris en mai 1999

(9) La pertinence discutable de telles mesures est évoquée dans une note de la Fondation Robert Schuman pour l’Europe : J.F. Jamet « La politique industrielle de l’union européenne » 16 jan. 2006. Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de ce texte a été publiée dans la revuedu CEPS, "Stratégie industrielle" (octobre 2010).