Certainement pour les quelques dizaines de membres et pour les collaborateurs, tous de très grand dévouement à leur cause commune, au sein des commissions Théodule chargées par la République de mettre ces lois en œuvre ; mais sans influence, on l’aura deviné, sur le vrai monde qui bouge, sur le monde de ceux qui entreprennent et qui risquent leur réputation et leur argent pour inventer de nouveaux services sur le web.

Quant aux pornocrates (pour lesquels bien de nos politiques ont finalement de la clémence lorsqu’ils deviennent assez puissants pour compter dans le Landernau parisien…ceux qui ont de la mémoire les reconnaîtront !) ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles : ils y aura des exceptions pour les grosse légumes éditoriales... Et, d’ailleurs, sont-ils vraiment justifiables d’un procès public, à notre époque où tout est permis, pourvu de ne froisser ni les tyrans du Tiers Monde ni les Ayatollahs qui vendent du pétrole ?

Les  injonctions de cette mauvaise loi en cours d’instruction, dite Lopsi 2 (1) sont non seulement liberticides (au sens des libertés individuelles auxquelles je suis attaché viscéralement) mais surtout inefficaces. 

Les arguments qui viennent à l'appui de la sentence précédente sont tellement triviaux que  je suis sidéré par l'incapacité de la majorité des parlementaires à les évoquer clairement et publiquement en séance. Y a-t-il encore de la conviction au Parlement ? Le travers que cela révèle s'appuie malheureusement sur un déni de la réalité objective, déni que l'on pourrait qualifier de schizophrène, en psychiatrie . 

La gesticulation de notre Parlement et du gouvernement autour d’un texte de cette nature est d'autant plus regrettable que les hommes politiques occidentaux ont perdu désormais tout contrôle sur les questions vraiment politiques de notre époque: la politique, telle qu’elle se pratique dans nos démocratie vieillissantes, n’est plus qu’un appendice subsidiaire de la notoriété. Ce n’est plus l’art de changer le monde, ni d’imposer sa volonté aux autres nations, ce que l’histoire nous ensigne être le tempérament profond des grands leaders. J’en veux pour preuve complémentaire  :

- les guerres de conquête (ethniques, territoriales ou religieuses) dont nos élus et nos diplomates persistent à nier la nature, tout en continuant à envoyer au casse-pipe nos valeureux soldats de métier qui auraient mieux à s'employer qu'en Afghanistan, terre où la France, en particulier, n'a jamais eu d'intérêt vital, ni aujourd'hui, ni hier; 

- l'évolution des forces démographiques qui conditionnent pourtant l'avenir de notre civilisation, comme l’ont toujours rappelé les observateurs attentifs que furent en leur temps Fourastié et Sauvy; forces qui préparent, sans aucun doute, de nouveaux équilibres socio-politiques pour demain, au détriment de notre superbe (et de celle de la Chine dont l’implosion démographique est bien engagée) ;

- la puissance montante de zones du monde dont ni les règles, ni la philosophie politique, ni les religions ne sont plus les nôtres, mais avec lesquelles nous devons cependant pactiser car nous ne sommes plus en mesure de leur imposer nos volontés, ni même de les influencer. Le jeu monétaire de la Banque de Chine en est un exemple. Celui des ayatollah iraniens qui jouent avec nos nerfs et avec le feu nucléaire, un autre. Les conflits séculaires qui agitent toujours l'Inde un troisième. Les récurrents et multiples génocides africains un quatrième...

Tous cela confirme l'inéluctable décadence occidentale.

Contrairement au lieu commun que reprennent nos hommes publics, dans leur très grande majorité, mais sans trop y croire pour les plus déliés d'entre eux, le matérialisme moderne et l'instinct de jouissance qui l'accompagne n'ont pas droit de cité partout. Les sociétés fortes (comme le furent l'Europe moderne et l'Amérique protestante du siècle dernier) se construisent autour d'une loi commune, acceptée mais impérative, dont le fondement n'est jamais uniquement rationnel. EIles admettent une transcendance qui dépasse les destins individuels et alimente l'ardeur de chacun. Les individus exercent, certes, leur libre arbitre et expriment leur propre talent, mais dans un cadre qui reste étranger au champ politique, un cadre qui est celui de leur métier, de leur vocation, de leur cellule sociale...

Une dernière note, complémentaire des précédentes. La LOPSI2 est caractéristique du travers que l'on apprend surtout à l'école des sciences politiques françaises et dont nos meilleurs esprits, du Concours général à l’ENA, font leur miel depuis des générations: exprimer brillamment, mais en termes trop généraux, notre appréhension subjective du monde; et enjoindre à autrui, à ceux qui sont moins vifs et moins rapides, que notre règle de vie commune doit reposer sur leur vision simplificatrice des choses avant qu’elle ne devienne peu à peu un credo commun !

En d'autres termes: fonder la société sur les intuitions d'un petit cercle d'initiés dont l'intelligence fulgurante suffit à éclairer la vie sociale ! Est-ce différent d'une rhétorique magique? D'une inspiration de gourou? 

L’une de ces simplifications séduisantes, mais fausse, abusive et contredite par l’histoire, consiste à prétendre que la France serait le pays des libertés !

J’ai signalé ailleurs, avec des preuves à propos de la communication (2), que si les libertés publiques sont si vaillamment mise en valeur par la vulgate politique française, c’est sans doute pour faire oublier que notre loi, depuis plus de trois siècles, emploie régulièrement la contrainte pour mieux borner l’exercice de nos libertés individuelles.

Avons-nous d’ailleurs rencontré, chez les défenseurs laïques des libertés publiques, expression plus révélatrice de cette contrainte régalienne, imposée par la force, sinon dans l’injonction du RP Lacordaire, prononcée en chaire à ND de Paris en 1848 dans l’une de ses conférences dont la mémoire politique conserve la trace laconique sous la forme d’un aphorisme sorti de son contexte prêcheur, celui du dominicain donneur de leçons (3): Lacordaire.jpg

Notre Législateur de l’Hadopi et de la Lopsi est bien sur cette même pente : il croit encore possible et crédible d’imposer à ceux qui tombent sous sa loi le respect de règles contraignantes qui n’ont de raison d’être que dans les pays où les hommes sont soumis au diktat de l’autorité politique ou religieuse (la Chine, l’Arabie ou l’Iran d’aujourd’hui ; l’URSS d’hier ; la France du Moyen Age, par exemple).

J'ai désormais coutume de résumer le constat précédent en affirmant, contre les lieux communs, que la "domination du macro a encore frappé", au détriment de l'humble observation  de la réalité objective et microscopique qui, seule, permet d’accumuler des connaissances durables et soumises à la vérification contradictoire, celle que recommandait Popper, notamment...

Lopsi, Hadopi, pourquoi ? Ne cherchez pas, bonnes gens ! Toujours le péché d'orgueil politique, analogue à celui d'Icare qui se prenait pour Dieu, mais que le soleil a puni! 

Notes :

1) Mauvaise comme les lois déjà votées de l'Hadopi et tous ces textes qui prétendent contrôler la migration de populations qui s'en moquent comme de colin tampon !

2) In : Droit de la communication, Que sais-je ?, PUF, Paris (1993) pp. 22sq.

3) Extrait du T.3 des Conférences de Notre Dame de Paris du R.P. Henri-Dominique de Lacordaire, Lib. Poussièlgue, Paris (1872), cité par Ejan Mackaay (communication privée).

Jean--Pierre Chamoux est professeur à l'Université Paris-Descartes