La crise des industries musicales : une illustration de la destruction créatrice "!
Par Jean-Pierre Chamoux le vendredi 26 août 2011, 19:10 - Article - Lien permanent
Commençons par un rappel. La musique enregistrée vit sur un marché mondial dit, par simplicité, des « variétés » : les vedettes des années 1930 (Fred Astaire, Maurice Chevalier ou Lili Pons par exemple), celles d’après-guerre (Elvis Presley ou Franck Sinatra), celles de la fin du XXème. siècle (les grands du rock : Ray Charles ou du classique : von Karajan) ont fait leur fortune et celle de leurs producteurs grâce aux millions de disques vendus dans le monde entier.
Née avec les premières machines à enregistrer, innovation datant de plus d’un siècle, l’industrie musicale a cependant subi plusieurs crises. Toutes furent liées au progrès technique et à une innovation. La radio, dès les années 1920, fut une grande rupture : elle permit, en Amérique, le broadcast financé par la publicité et donc l’accès, gratuit pour l’auditeur, aux chansons à succès dont il fallait auparavant payer le disque très cher! Le microsillon rompit l’empire du disque à aiguille d’avant-guerre, au tournant des années 1950 à 1960. Les cassettes et les balladeurs firent fureur dans les années 1970, facilitant la diffusion gratuite (ou presque !) des succès de l’époque et préparant la disparition du microsillon. Le règne du disque numérique se finit aujourd’hui, à cause des sites musicaux, de l’échange entre pairs sur la toile et des balladeurs téléchargeables dont Apple a, jusqu’à présent, assuré le succès international.
Quel a été le déclencheur de cette dernière crise ? Le net permet d’échanger librement des programmes numériques. Les adeptes de la musique enregistrée ont d’abord partagé entre eux la musique qu’ils préféraient ; ils mutualisaient ainsi le coût d’un catalogue bien plus large que celui que le plus fortuné d’entre eux aurait pu s’offrir ! Cet échange paritaire (peer to peer) a stimulé l’imagination des entrepreneurs : ainsi sont nées des plateformes coopératives comme Napster qui industrialisèrent ce processus avec un succès mondial immédiat 1. Cette attaque frontale suscita une réaction très vive des « majors » du disque : les procès en contrefaçon plurent. Après diverses péripéties, incluant sa reprise par l’éditeur allemand Bertelsmann, Napster disparut, laissant le champ libre à d’autres innovateurs dont le principal est désormais Apple.
Entre temps, l’industrie du disque a perdu les deux tiers de son marché 2. Après avoir tenté, sans succès évidemment, de casser l’innovation en étouffant judiciairement les nouveautés comme Napster, ces industries dégraissent à vitesse accélérée depuis trois ans. Après avoir transigé avec les innovateurs (particulièrement avec Apple) toutes sont désormais à la recherche du (ou des) partenaires qui les aideront à sortir par le haut de cette nouvelle crise technologique. La raison a prévalu sur la défense de la rente : le climat du Midem de Cannes le démontre depuis 2008. L’industrie musicale va enfin repartir sur de nouvelles bases ; il y aura eu quelques morts ; mais le rebond est en vue pour l’ensemble du secteur !
Sur quoi débouchent ces ajustements? Sur un retour à la scène d’abord : jamais les organisateurs de concerts n’ont eu la part si belle : la technologie des décibels qui permet de sonoriser des scènes immenses 3 leur ouvre un boulevard. Le disque tente de s’y refaire. Des mariages avec des entrepreneurs du net et du spectacle sont en cours, sortant le disque de son isolement : les industries musicales acquièrent ainsi un savoir-faire qu’elles ont plutôt méprisé jusqu’ici ; elles découvrent que faire, et comment le faire, pour rétablir leur business, avec et sur le net ! Les réserves financières accumulées le leur permettent !
La musique enregistrée est emblématique des divertissements industrialisés que sont le cinéma, la radio, la télévision et le jeu vidéo, loisirs caractéristiques du vingtième siècle. Tous s’appuyent sur de grands « performers » (comme on dit en Amérique) analogues à ceux du star system cinématographique. Les têtes d’affiche enchaînent concert sur concert, film sur film, à grand renfort de promotion, de New York à Tokyo, de Stockholm à Buenos Aires. Le disque, le film, la télévision sont certes des vecteurs de richesse (notamment pour les producteurs qui assument le risque) ; ils sont surtout une chambre d’écho internationale pour reconnaître des talents exceptionnels, mais rares : c’est, après tout, leur matière première…
Il nous faut regarder internet dans cette perspective : c’est un révélateur de talents qui débouche déjà sur une sélection compétitive, comme l’ont fait les médias précédents. Une consolidation mondiale est engagée, cyclique comme celle qui touche toutes les industries majeures : les compagnies du disque reprennent le collier et les entrepreneurs du net en profitent pour faire leur pelote ! Après l’informatique et le téléphone, fortement consolidés déjà, la concentration se poursuit pour la musique, le cinéma, la télévision, le jeu vidéo. Cela révèle des richesses, matérialisées par le prix des rachats que facilitent l’innovation financière et le marché international des programmes !
La musique ? Un art, certes ! Mais aussi une démonstration éclatante de la destruction créatrice appliquée au marché du divertissement ! Cela valait de le signaler.

NOTES
1 - Quelle en était la cause ? Si l’on regarde au fond, les producteurs ont récolté les fruits de leur comportement de rentier : le prix public d’un DVD est en effet incommensurable avec le coût de son pressage ; si l’on peut temporairement admettre de payer cher le dernier succès à la mode, son prix devrait rapidement s’effondrer avec le temps. Cela ne s’est guère produit, ni pour le disque, ni pour les jeux vidéo.
2 - Une crise aussi profonde que celle qui marqua le cinéma au tournant des années 1920 lors de l’apparition du parlant ; 2009 marque des signes de reprise.
3 - illustrées par les festivals type Woodstock, les Zéniths et les grands concerts du Stade de France.

Jean Pierre CHAMOUX est Professeur à l’Université Paris Descartes.
Commentaires
Les industriels ont été paresseux : Il ont produits de mauvais produits des chaînes hi-fi de mauvaises qualité !
De ce fait, la différence entre un piratage MP3 et un CD original n'est pas audible !
On peut rappeler que la quadriphonie avait échoué dans les 70's parce qu'elle était deux fois plus chère que la stéréo haut de gamme pour des résultats à peine meilleurs.
Les industriels ont toujours négligé l'audio au profit de la vidéo.Le blue-ray profite à l'image -- meilleure définition, 100Hz).On s'est contenté de rajouter quelques canaux pour le son, et toujours avec des enceintes ridicules.Il est vrai que pour les enceintes , il faut de la matière, bien mise en oeuvre.Il faut des paroies rigides et bien amorties , qui ne profitent pas de la technologie "imprimerie" de l'électronique !
De plus, il y a eu une guerre fratricide de standarts incompatibles (SACD et plusieurs formats DVD audio morts-nés)
Alors pourquoi acheter un DVD ou un CD si je ne peux entendre plus que ce qui sort d'un MP3 ?
De plus, les budgets des ménages ne sont pas élastiques.Les ados préfèrent les forfaits "mobile".Ils écoutent du MP3 sur leurs PC et téléphones...Les seuls à consommer les nouveautés.Les vieux "ploucs" dont je suis restent attachés aux tubes du "bon vieux temps" !
Les industriels ne renouvelleront pas leur exploit du CD -- les gens ont racheté dans ce nouveau format toute leur discothèque ! Ils auront beau faire légiférer ( HADOPI V1.0 ... V10.0 ?).Ils pourront même confisquer la musique classique ( pourquoi pas faire racheter Mozart et Bach par une "major" et porter les droits d'auteurs à 10 000 ans ?).
On doit imaginer autre chose qui satisfasse les auteurs/compositeurs et la chaîne des acteurs de production musicale , les seuls vrais producteurs de valeur et laisser crever les "majors" sclérosées qui vivent de la rente sur une technologie dépassée ! Avoir des copains ministres ne suffit pas . Il faut apporter un vrai service aux consommateurs !
Il faut également que les industriels fassent des efforts pour l'audio négligée.La musique constitue un marché bien plus étendu que la vidéo ...
Quelques idées de lois qui pourraient soutenir l'industrie "culturelle", réellement efficaces :
Tout foyer devra posséder les listes officielles des oeuvres de références sur l'un des supports agrées par l'état .Ces listes sont propres à chaque tranche d'âges .Elles sont constituées par un collège de spécialistes agrées par l'état et doivent respecter les critères de l'ONICEF.Les parents ne possédant pas les oeuvres relatives aux tranches d'âges de leurs enfants peuvent être destitués de leur droits parentaux.Les parents divorcés doivent posséder chacun leurs exemplaires des oeuvres de référence.
Les enregistrements des oeuvres des répertoires dit "classique" ainsi que celles libres de droits ne peuvent être achetées qu'en présentant une pièce d'indentité et de deux justificatifs d'adresse valides.Ces acquéreurs seront enregistrés sur les listes gouvernementales des déviants et réfractaires .
Les enregistrements ne devront pas être gardés de plus de cinq ans.Les exemplaires périmés devront être détruits par un organisme agrée par l'état, les preuves de cette destruction pourront être réclamées par l'inspecteur culturel chargé de votre commune.Les contrevenants s'exposent à des amendes et des peines de prisons.
Seul les organismes agréés par l'état et respectant les nouveaux traités internationnaux en vigueur peuvent acquérir et posséder les droits d'auteurs, et ce pour 999 ans.
Ce que vous avez très bien décrit pour la musique est en train de se passer pour la vidéo. Et dans le cas de la vidéo les méthodes illégales (téléchargement) ont en plus un avantage déterminant : il est possible de regarder un film ou une série sans interruption intempestive par la publicité. Cette présence de la publicité est particulièrement pénible sur les écrans américains.
En plus de la gratuité on a donc la qualité en étant illégal.
@toto
Je constat encore pire!
Pour échapper à HADOPI et continuer à télécharger au maximum, de plus en plus de gens paye des service crypter (ssl). Tout cette argent vas à une industrie naissante du piratage sans rétribué les auteurs, acteurs et producteurs.
Une partie de ces gens serait prés à payer un service légal, mais il n'en existe aucun qui les intéressent.