"La tradition de la liberté" : le livre que tout libéral doit avoir dans sa bibliothèque
Par Jean-Pierre Chamoux le lundi 8 août 2011, 18:05 - Article - Lien permanent
Il n’est pas courant que le Parlement européen soutienne la publication d’un manuel libéral.
C’est pourtant la prouesse de Corentin de Salle qui nous livre, cet été 2011, le second tome de la trilogie qu’il a entreprise pour rendre hommage aux hommes qui ont fondé et développé depuis le XVI° siècle ce qu’il qualifie comme : « la doctrine de la tradition libérale ».
L’introduction du premier tome, paru en mars 2010, exposait clairement le projet de ce gros et savant ouvrage : synthétiser les grandes œuvres qui ont contribué à imaginer et à décrire, depuis des siècles, le projet d’une société moderne reposant sur la liberté et sur la responsabilité de ses membres. Œuvre construite à partir d’une pléiade d’auteurs d’époque, de langue et de nationalité différentes, parmi lesquels se trouvent des maîtres de la pensée libérale, anciens et modernes confondus : La Boëtie (1549), J. Locke (1690), A. Smith (1767), Burke (1790), Humboldt (1792), B. Constant (1819), Tocqueville (1835), Bastiat (1862), J. Stuart Mill (1869) ainsi que leurs continuateurs contemporains comme Friedman, Hayek et Popper. Le dernier tome, à paraître, nous fera sans aucun doute découvrir aussi ceux qui manquent encore à l’appel pour compléter ce Panthéon des libertés !
Chaque tome comprend une introduction qui précise et explique son propos, suivie de chapitres au cours desquels Corentin de Salle présente rapidement ses auteurs avant de résumer leur œuvre dont il détaille ensuite le contenu et l’apport, avec ses propres mots tout en citant quelques phrases de l’original en version française, pour nous en donner la saveur et pour nous en faire goûter le style. Ces développements sont bien construits, fidèles aux originaux qu’ils résument et suffisamment synthétiques pour ne pas lasser le lecteur impatient.
Le fil rouge de ce travail, explicité par l’introduction du tome premier, est très précieux car il classe délibérément le libéralisme comme un courant de pensée empirique, animé par des observateurs attentifs de la société et de l’action humaine dont la méthode s’inspire des sciences exactes : observer les faits politiques, économiques & sociaux, avant d’en évaluer la portée et la signification historique ; ne jamais projeter ses propres phantasmes sur ces observations ; et décrire humblement les faits avant de les inscrire dans leur perspective sociétale!
L’auteur et ses préfaciers insistent d’une même voix pour souligner qu’il s’agit là d’une tradition intellectuelle séculaire, construite sur l’expérience accumulée par des générations de penseurs pour lesquels la liberté individuelle est la valeur centrale d’une société policée. Ils insistent tous sur le caractère encyclopédique de cette tradition qui marque l’occident depuis plus de quatre siècles et qui en fut probablement le principal avantage compétitif au cours de la période moderne, notamment en raison de son adéquation avec le développement de la connaissance scientifique et de ses applications concrètes. Tous soulignent enfin le rôle crucial qu’ont joué, depuis l’époque classique, les Provinces unies des Pays Bas, d’une part ; et les Etats unis d’Amérique depuis le XVIII° siècle pour approfondir cette doctrine libérale, pour en tirer aussi les enseignements dans l’organisation politique de ces Etats et pour démontrer au reste du monde l’efficacité qui en résulte sur le plan économique et financier.
Au delà du plaisir que nous éprouvons à retrouver l’essentiel de la pensée de ces grands auteurs, classiques et contemporains, exprimée en français moderne et sous une forme claire et pratique pour le citoyen d’aujourd’hui, l’ouvrage de Corentin de Salle présente deux intérêts importants : il démontre d’abord que le libéralisme est toujours resté a-dogmatique, que sa démarche est aux antipodes d’une idéologie constructiviste et que son caractère fondamentalement empirique lui donne une portée universelle, applicable en tout lieu, à toute époque et sur tout sujet d’étude qu’il soit politique, culturel, social ou économique. Cette doctrine, nous dit-il, s’applique à toute action humaine, au contraire des dires et des actes de ses adversaires le plus tenaces qui voudraient la cantonner à l’économie stricto sensu !
Bien que l’histoire de France ait plutôt démontré le contraire au cours du XIX° siècle, cette tradition philosophique, instituant le primat de la liberté sur tout autre principe de société, constitue, nous démontre l’auteur, l’antidote principal de la tyrannie : à la différence des idéologies totalitaires qui ne peuvent guère admettre la contradiction au sein de la société politique qu’elles aspirent à conduire selon leur projet utopique, la tradition libérale s’impose la contrainte et la rigueur d’entretenir en son sein le débat entre ses tenants et ses opposants, tout au moins lorsque ce débat repose sur un échange argumenté de faits et de preuves démontrables. Cet éclairage de la doctrine libérale, trop souvent passé sous silence, n’est pas le moindre des mérites de l’œuvre qui vient de nous être livrée.
On admirera, pour conclure; l’admirable harmonie trouvée par l’auteur et par ses éditeurs entre le contenu de l’ouvrage et la maquette illustrant les couvertures : le tome premier reprend le célèbre van Eyck de 1434 conservé à la National Gallery de Londres, présentant « les époux Arnolfini », marchands et financiers italiens installés à Bruges, témoins de la richesse accumulée entre les Flandres et l’Italie du nord à cette époque d’échanges florissants ; la couverture du tome II est une marine de van de Velde II conservée au musée royal d’Amsterdam, emblématique de la puissance maritime des Pays Bas au XVII° siècle, puissance préparant la domination contemporaine des ports du nord de l’Europe (Anvers, Rotterdam, Hambourg) par lesquels transite une très grande partie du commerce extérieur de l’Europe d’aujourd’hui !
Un troisième et dernier tome devrait paraître dans quelques mois, couronnant cette somme savante qui devrait orner non seulement la bibliothèque des libéraux convaincus mais compléter les connaissances de tous les hommes de bonne volonté impliqués dans le débat politique et dans l’analyse des faits économiques & sociaux.
Professeur Jean-Pierre Chamoux, Université Paris-Descartes
Corentin de Salle : « La tradition de la liberté » , tome I (370 pp.) & tome II (496 pp.), Forum libéral européen & Centre Jean Gol, publié avec le soutien du Parlement européen, Bruxelles (2010-2011).
Commentaires
Je me joins à Jean-Pierre pour recommander ce livre.
En même temps, je me demande comment Corentin de Salle structure ses trois tomes. Apparemment pas de façon chronologique, puisque le tome 1 couvre déjà trois siècles. On n'imagine pas qu'en restant au niveau de pensée de Locke, Bastiat ou Hayek il lui faille deux tomes pour couvrir les 40 dernières années. De plus, dans la période couverte par le tome 1, on note quelques grandes absences regrettables (Turgot, Kant, Say par exemple). Mais rien ne laisse penser non plus qu'il ait adopté une structure thématique.
Attendons la suite ...
Je m'interroge néanmoins sur les vertus d'un tel système libéral face aux logiques de coopération qui oeuvrent pour un idéal commun qualifié d'utopique... Mais l'évolution saura faire le tri dans toutes ces logiques... dans quelques siècles il sera temps d'en reparler.
@Cedric
Comme presque tout le monde, vous oubliez une chose : si effectivement (comme tous les libéraux le croient), il existe des "logiques de coopération qui oeuvrent pour un idéal commun", elles œuvreront tout aussi bien, et les libéraux disent même beaucoup mieux, dans un système qui respecte les libertés individuelles
Corentin a fait un travail remarquable. Sa "réduction" de la Richesse des nations d'Adam Smith - que même le grand Henri Lepage me confessait n'avoir pas lu ! - est une oeuvre de salut public. Vive Corentin de Salle !
"le libéralisme comme un courant de pensée empirique"
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le recours à l'empirisme découle d'un postulat: Celui qu'il est vain de chercher le système idéal.
Ce postulat lui-même vient d'une pensée occidentales dans laquelle les certitudes sont confinées au domaine très circonscrit de la morale.
Tout est culturel.
@Cédric
"Je m'interroge néanmoins sur les vertus d'un tel système libéral face aux logiques de coopération qui oeuvrent pour un idéal commun qualifié d'utopique..."
Le libéralisme n'est justement pas un système.
D'autre part il n'interdit aucunement tous les sytèmes coopératifs qu'on voudra, à condition que la participation y soit libre.
Du reste il me semble manichéen de tracer une frontière de la coopération qui départage les systèmes utopiques (et obligatoires) du libéralisme. La coopération n'est pas rare dans une économie libérale.
Bonjour,
Où peut-on se procurer ces livres ? J'ai trouvé une version pdf mais ça ne me convient pas. Si j'ai bien compris, ils ne peuvent pas être vendus puisque financés par l'UE...
@ Pixys : vous pouvez vous procurer gartuitemement la Somme desallienne en la demandant au Centre Jean Gol pour lequel travaille C. de Salle : cjg@cjg.be .
Les deux premiers tomes sont disponibles en pdf sur le site du European Liberal Forum : http://www.liberalforum.eu/publicat...
Ce recueil de textes "réduits" est génial !