Faux services, faux prix, faux emplois...
Par Patrick de Cazanove le vendredi 9 mars 2012, 18:01 - Article - Lien permanent
La France est un pays de chômage structurel. Les politiciens veulent faire croire qu’il est conjoncturel. L’alibi d’aujourd’hui est la crise.
On peut immédiatement remarquer qu’un pays où il faut, par exemple, commencer par payer pour pouvoir travailler ("la contribution économique territoriale" qui remplace la "Taxe professionnelle"), et où l’État paie des gens pour qu’ils n’en fassent pas travailler d’autres (aides aux entreprises pour qu’elles emploient les gens à 35h seulement.) est mal parti.
La préoccupation principale des gens en France est l’emploi. Refusant de croire que les différentes politiques suivies depuis plus de cinquante ans, ont induit cet état de fait, ils se tournent vers les hommes politiques pour qu’ils créent des emplois. Ces derniers sont bien en peine de le faire, le chômage est leur enfant ! Ils ne sont pas avares de promesses démagogiques où l’interventionnisme de l’État dans la gestion des entreprises le dispute à la contrainte réglementaire du code du travail, à l’accroissement des prélèvements obligatoires, à une augmentation de la dépense publique « pour l’emploi », à une fiscalité lourde, complexe et stérilisante. L’État détruit la liberté économique.
Comme dirait Coluche:
« Y a 3 millions de personnes qui veulent du travail. C'est pas vrai, de l'argent leur suffirait. (Le chômeur, 1986) ».
Avec ironie nous conviendrons qu’il a raison.
D’où la question : un emploi pour quoi faire ?
« L'homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une appropriation perpétuelle, c'est-à-dire par une perpétuelle application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. » (Frédéric Bastiat « La Loi »).
« C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux hommes seuls, entre toutes les créatures, de travailler les uns pour les autres; c'est cette transmission d'efforts, cet échange de services, avec toutes les combinaisons compliquées et infinies auxquelles il donne lieu à travers le temps et l'espace, c'est là précisément ce qui constitue la science économique. » (Frédéric Bastiat « Besoins, efforts, satisfactions »).
Aujourd’hui, les politiciens confondent travail, emploi et occupation. Pour eux, n’importe qu’elle occupation, qui emploie une personne, est un travail. Les trois termes sont interchangeables.
Vu sous cet angle, pour la collectivité, il n’y a pas de différence de fond entre un chômeur, et n’importe quelle personne rémunérée pour un service qui n’est pas le fruit d’un échange libre entre des personnes, mais qui est le fruit de l’arbitraire des hommes de l’État. D’où les faux emplois, utilisés comme traitement social du chômage, qui ne sont pas un travail, et qui fournissent à peine une occupation dans le but de toucher une indemnité. Cette indemnité est versée par l’État. C’est un tarif administré donc un faux prix, qui donne une fausse information, sur un faux service. Un faux service aboutit à un faux emploi, donc, comme disait Coluche, autant donner simplement l’argent.
Nous dirons alors qu’a été créé un nouveau métier sur fonds publics : consommateur professionnel. Cet emploi correspond au travail suivant : consommer. C’est très utile, puisque Keynes nous a expliqué que la consommation est source de développement économique. Par conséquent les dépenses de l’État doivent suppléer le défaut d’investissement des entreprises privées, soutenir la consommation, même au prix de la dette et du déficit. Ceci pour aboutir au plein emploi.
Keynes nous a également enseigné que l’offre ne crée pas sa propre demande. Ça tombe bien, ce travail de consommateur professionnel ne crée rien. En France, créer des richesses et s’enrichir par la même occasion, c’est mal. Les innovateurs, créateurs et entrepreneurs qui osent prendre des risques pour multiplier l’offre de services sont inutiles. De plus ils s’enrichissent indûment sur le dos des travailleurs sous payés, et des consommateurs à qui ils vendent des produits trop chers. Ils seront donc lourdement punis par des impôts de 46%, 75%, ou 100%. Le peuple choisira le taux du racket lors d’une élection démocratique où chaque candidat, pour se différencier, propose son taux. Quand ceux qui entreprennent seront sur la paille, ou renonceront, l’État nationalisera leur entreprise pour la sauver, fixera arbitrairement le juste salaire, le juste prix et créera des consommateurs professionnels.
Présenté comme ça, n’importe qui se dira que ce raisonnement ne tient pas. Il aura raison.
Le Travail rend
« assimilables, appropriables des substances qui ne l'étaient pas. ».
Le travail est fourni par une personne, qui est employée pour exécuter ce travail, et qui rend un service. Les hommes travaillent les uns pour les autres, ils échangent des services dans le but de satisfaire des besoins. Chacun se spécialise dans ce qu’il fait de mieux, pour rendre à son semblable le meilleur service, au meilleur coût. Par un miracle quotidien chaque individu, même le plus humble, trouve sa place. Seul l’échange libre détermine l’utilité du service rendu et sa valeur. La valeur se traduit par un prix, donc une information. Cette information est juste parce que le prix est libre. Les informations justes entraînent des choix judicieux sans gaspillages. Il n’existe qu’une seule structure capable de gérer instantanément, simultanément et de manière la plus efficace possible, les milliards d’informations, d’interactions et d’échanges libres qui jaillissent spontanément des relations entre des milliards d’hommes. Cette structure, naturelle et informelle, s’appelle « le marché ». Pour fonctionner correctement au profit de tous il faut la liberté économique. Il faut l’État régalien qui garantit les Droits individuels et assure le respect des contrats.
Un emploi ne peut donc résulter que d’un travail, qui rend un service, échangé librement, et utile à autrui parce qu’il satisfait un besoin. Si les politiciens veulent créer des emplois, ils doivent se retirer de l’économie et laisser faire la liberté économique.
Commentaires
Très bon article, mais qui selon moi pèche par manque de sévérité.
En effet, l'auteur démasque le sophisme selon lequel l'emploi, au sens d'occupation, serait un objectif en soi (sophisme que beaucoup de libéraux tiennent pour vérité, hélas).
Il souligne aussi avec raison qu'un emploi n'est utile que dans la mesure où il permet de créer de la valeur, et que cette valeur ne peut être estimée correctement que par le libre choix des consommateurs.
Mais après quoi, l'auteur s'arrête net, écrivant "Nous dirons alors qu’a été créé un nouveau métier sur fonds publics : consommateur professionnel. Cet emploi correspond au travail suivant : consommer.", comme si le plus grand mal que pouvait causer un fonctionnaire était de consommer sans rien produire en contrepartie.
En clair, l'auteur admet implicitement que la valeur de l'occupation des fonctionnaires, si elle peut être faible, voire proche de zéro, ne peut être négative.
Ce que je ne saurais admettre.
En fait, il faudrait distinguer les services publics administratifs des services publics économiques. Les deux types de service public fonctionnent par la violence agressive (« l’Etat est le monopole de la violence physique légitime ») : tous deux sont financés par l’impôt, lequel est, par hypothèse, prélevé par la force.
Cependant, dans le cas des services publics économiques, la violence n’intervient qu’à un stade, celui de l’amont, celui du financement, alors qu’en ce qui concerne les services publics administratifs, la violence est employée non seulement en amont, mais aussi en aval. Ces services publics-ci se définissent en effet par le fait qu’ils ont pour objet de s’immiscer dans la vie des gens contre leur gré, par la force.
(Dans les faits, les deux types de service public ne sont pas toujours organiquement distincts. Par exemple, la SNCF est un service public économique, mais elle dispose de certaines prérogatives de service public administratif, puisqu’il est défendu de lui faire concurrence.)
Commençons par les services publics économiques. Les fonctionnaires qui y « travaillent » sont célèbres pour leur paresse, et leurs salaires sont relativement hauts. Néanmoins, leurs clients – pardon, leur « usagers » – trouvent réellement un certain intérêt à leurs prestations, puisque ils acceptent volontairement de débourser de l’argent pour en obtenir la jouissance (je me place évidemment ici dans la situation d’un service public économique « pur », c’est-à-dire celui où la contrainte n’intervient qu’en amont), et indiquent ce faisant à combien ils valorisent le travail de ces fonctionnaires. La valeur brute de ce dernier est donc nécessairement positive.
Ainsi, dans ces services publics-ci, comme dit M. de Cazanove, les agents de l’Etat ne sont au plus que des bouches inutiles.
Evidemment, dans la plupart des cas, les usagers ne consomment ces prestations que parce qu’une partie du prix en est supportée par les impôts, et s’ils devaient supporter le coût total de ces prestations, ils préfèreraient s’en passer et garder leur argent.
En revanche, dans les services publics administratifs, la « consommation » n’est pas volontaire. On ne vous demande pas votre avis ; on vous rend un « service » contre votre gré, le client – pardon, l’ « administré » – n’évalue pas la prestation, puisqu’il ne dit pas combien il serait disposé à sacrifier pour l’obtenir. Dans cette situation, comment contrôler la valeur du service ? Comment vérifier que les prestations des bureaucrates n'ont pas une “valeur” nulle ? Pis, comment être sûr que cette "valeur" n'est pas négative, que ces prestations constituent vraiment des « services », et non pas des « torts », des « dommages » ?
Prenons un exemple. Quand Bernard Thibault va chez son coiffeur, il consomme volontairement, et la prestation qu’il reçoit constitue donc bien pour lui un « service » qu’il estime supérieur à l’argent qu’il a déboursé pour l’acquérir. Mais si, demain, ce coiffeur obtient des prérogatives de service public administratif et administre, de force, ses prestations aux gens normaux, parlera-t-on de « service » ou d’ « atteinte/de dommage » ?
De la même façon, l’inspection du travail, l’autorité de la concurrence, la Halde, ne rendent pas des « services » mais infligent des « torts ».
Or, quand un civil commet une faute (i.e. une atteinte aux droits ou à la personne d’autrui) et ce faisant cause un tort à autrui, loin de réclamer de l’argent à sa victime pour la peine qu’il s’est donnée pour lui faire ce tort, il devra indemniser le dommage qu’il aura causé. Article 1382 du Code civil.
Pourquoi les fonctionnaires devraient-ils échapper à cette règle de justice élémentaire et universelle ? Voilà un privilège exorbitant !
Comme souvent il y a ce qui est vrai et ce qu'on oublie.
Il peut être vrai qu'un marché où les acteurs sont tous parfaitement libres est capable d'assurer des prix représentatifs de la valeur que lesdits acteurs accordent aux biens échangés. Je ne peux cependant me résoudre à accorder une confiance absolue à la vertu magique du marché. Cela pour une raison simple : LE marché ou les marchés ne sont pas le fait d'acteurs aussi libre que l'on croit. Quand on en arrive aux transactions "haute fréquence" à qui fera-t-on croire que les ordinateurs qui ordonnent ces transactions sont libres ?
Quand il s'agit du marché de l'énergie, marché oligopolistique par nature (au moins tant qu'on ne revient pas au charbon de bois), à qui fera-t-on croire qu'il n'y a pas d'entente ? Qu'est-ce donc que l'OPEP ?
Quelle autorité est aujourd'hui capable de faire respecter partout les conditions de liberté effective des échanges ? Je ne l'ai pas encore trouvée, mais ce n'est pas, pour moi, une condition suffisante pour s'en prendre à toute forme de contrainte.
@ Baraglioul
Merci pour ces développements complémentaires tout à fait bienvenus. Mais je ne pense pas que l'auteur ait jamais "sous entendu" que la valeur des services rendus par les fonctionnaires ne soit jamais négative.
Des économistes américains se sont livrés à des calculs pour évaluer "le coût" - c'est à dire la valeur négative - qui résulte de la bureaucratie. Je crois que c'est le CEI (Competitive Enterprise Institute) de notre ami Fred Smith qui se livre à ce genre de travail et publie (ou publiait) chaque année un rapport sur cette question. Voir http://cei.org/cei_files/fm/active/...
@foidanimal
Il n'y a pas de raison de s'inquiéter de la présence d'oligopoles. Le fait qu'un marché soit dominé par un petit nombre de firmes n'est pas un problème - si ce n'est dans l'univers tout à fait artificiel d'un modèle de concurrence pure et parfaite (ou même imparfaite) dont les propriétés, contrairement à ce qu'enseigne l'université, ne constituent en rien la justification du principe d'économie de marché. je vous invite à consulter les pages que j'ai consacrées à ce sujet dans mon livre de 1989 (déjà plus de vingt ans !) "la nouvelle économie industrielle", introuvable en livre, mais que vous pouvez télécharger sur le site de l'Institut Coppet gràce à la très sympathique initiative de Stéphane Couvreur et Damien Thellier.
Je vous rappelle que les prix du pétrole n'ont jamais été aussi bon marché qu'à l'époque où la production était dominée par un oligopole de firmes privées occidentales, et qu'ils n'ont cessé d'exploser depuis que l'industrie pétrolière a pratiquement été "nationalisée" partout. Le "pouvoir" de l'oligopole est limité par la concurrence que créé l'existence de produits de substitution et de remplacement (concurrence "entre marchés" et non "intra marché"). La présence d'un tout petit nombre de producteurs sur un marché peut parfaitement être "optimal" compte tenu de l'état de la technologie, si les produits "concurrents" se révèlent encore trop chers à produire.
Tout l'enseignement de l'économie est dominé par une conception "statique" de l'économie qui oublie de tenir compte des "dynamiques" longues de la concurrence. C'est précisément la marque de l'Ecole Autrichienne que de mettre l'accent sur ces processus de "concurrence dynamique" qui conduisent à des jugements radicalement différents de ceux de l'enseignement néo-classique qu'on donne dans tous les cours de première année.
@ hlepage
Merci pour ce rappel. Toutefois j'aimerais avoir votre commentaire sur ma remarque visant la place de la liberté des acteurs de l'échange dans les transactions haute fréquence.
@ Foidanimal
Trading à haute fréquence :
Je ne vois pas bien où est votre problème. Derrière l'ordinateur, il y a toujours un être humain, n'est-ce pas? C'est l'être humain qui programme l'ordinateur et pas l'inverse. Que vous décidiez de passer vos ordres manuellement ou via un programme d'ordinateur, c'est toujours vous qui êtes aux commandes!
@foidanimal et @Lio
Moi non plus je ne vois pas où est votre problème. Il est bien connu que la fréquence des transactions est un facteur d'efficience car plus les transactions sont nombreuses et fréquentes, plus cela permet de créer et de faire circuler de l'information qui émerge précisément de ces échanges. N'oublions jamais que cette création d'information est la raison d'être première qui justifie l'existence et la préservation de la libre concurrence, donc la justification fondamentale de l'économie de marché, comme l'explique Hayek.
Je ne pense pas que le fait que sur les marchés boursiers un grand nombre de transactions soient générées par des modèles automatiques change quoi que ce soit. Je ne suis pas un technicien, et je ne sais pas comment ces modèles sont fabriqués, mais je suppose qu'ils ne peuvent être efficaces, et répondre à ce qu'en attendent leurs auteurs que s'ils comportent des procédures "d'auto-apprentissage" qui leur permettent d'exploiter leur extraordinaire capacité technologique à traiter et exploiter l'information - sinon je ne vois pas très bien à quoi ils serviraient. Mais, de toute façon, comme le précise Lio, il y a en définitive toujours des hommes qui sont derrière, et le modèle n'est jamais que la concrétisation d'une pensée humaine dont l'essentiel du travail consiste précisément à "programmer",à modifier et à perfectionner ces processus d'auto-apprentissage. C'est toujours l'homme - et donc sa liberté - qui a le dernier mot.
@ Lio et Hlepage
Mon problème est que justement, une fois que l'ordinateur est programmé, plus personne n'est aux commandes. Plus personne n'est là pour juger de la pertinence du résultat des calculs et vous savez très bien que des incidents ont eu lieu précisément à cause de ça. Avec un système pareil, l'information qui circule n'est plus que la répétition en écho d'une information initiale qui perd toute valeur au fur à mesure de sa dilution. Enfin ce qui m'inquiète le plus est le déséquilibre qui se crée sur un même marché entre ceux qui lancent les ordinateurs et ceux qui continuent d'intervenir au coup par coup. Les transactions entre acteurs inégaux peuvent difficilement être considérées comme équitables car les niveaux d'informations sont trop écartés. Je ne sais d'ailleurs pas si c'est l'ordinateur qui gagne à tous les coups ou si un coup unique, mais bien placé, n'est pas capable de faire dérailler les ordinateurs. Je n'ai pas une foi aveugle dans la technique bien que je sois ingénieur de formation à moins que ce ne soit justement à cause de ça.
Pour ceux qui ne sont pas techniciens, sachez qu'un même modèle, fonctionnant par itération, est capable de donner des résultants totalement différents en fonction de nombre de décimales retenu pour passer d'une itération à la suivante. Or le nombre de décimales est choisi au départ sur des critères qui ne peuvent pas être purement rationnels. Il y intervient des critères de coût ou de disponibilité des matériels autant que d'efficacité.