Devenu Directeur du Mouvement général des fonds, Rueff fut confronté aux déficits résultant des politiques du cabinet du Front Populaire mais aussi de la nécessité d'entreprendre le réarmement de la France. Durant cette période, il n'avait de cesse de conseiller au ministère Blum, puis, après son renversement fin juin 1937, au gouvernement de Camille Chautemps, de prendre des mesures radicales pour l'équilibre du budget et la sauvegarde de la monnaie. Son rôle dans le plan d'assainissement des finances en 1958 est connu.

Les déficits publics et les faux droits

Si Jacques Rueff est un praticien de la finance, il est également un théoricien de l'économie, singulièrement de la monnaie, et son œuvre expose les liens entre la politique financière des gouvernements et la monnaie. 

Ainsi, dans son œuvre majeure, L'ordre social, publiée en 1945, il expose sa vision du fonctionnement de la société et démontre comment le contrôle politique sur la monnaie encourage les gouvernements trop enclins aux facilités à choisir le déficit budgétaire, comment celui-ci avilit la monnaie et comment, pour masquer les effets inévitables de l'expansion monétaire les gouvernements sont amenés à introduire des contrôles et des réglementations de plus en plus liberticides.

L'analyse de Rueff se base sur sa distinction entre vrais et faux droits. Un droit de propriété sur une chose est le droit de la contrôler, d'en percevoir les fruits ou de la transférer. Pour Rueff, le droit est comparable à une enveloppe de la chose possédée : il est défini par la valeur de la chose et par la nature de la chose. Par l'échange, la nature de la chose peut varier, sa valeur demeure identique. Un droit est vrai lorsque la valeur est garantie, il est donc un pouvoir d'achat, à concurrence de son volume.

Rueff nous donne, pour permettre au lecteur de mieux visualiser le concept de faux droit, une analogie tirée d'un fait réel. Cette analogie permet par ailleurs de mesurer la perversité de certaines politiques publiques1

Afin de soutenir les prix agricoles, le gouvernement de l'époque fit voter la loi du 10 juillet 1933 fixant un prix minimal pour le blé. Avant l'application de la loi, la rencontre des courbes d'offre de blé et de la demande de blé, traçant les quantités offertes et demandée pour différents prix, fixait le prix du marché et les quantités vendues. Si la loi fixe un prix minimal supérieur au prix du marché, les agriculteurs sont incités à augmenter les quantités offertes, et a encourir les frais de production correspondants. Il y a donc déplacement vers le haut le long de la courbe d'offre. Or, à ce nouveau prix, la quantité demandée est inférieure à la quantité portée sur les marchés ; si la demande est élastique, les quantités demandées seront également inférieures aux quantités demandées au prix de marché précédent la loi. Cette analyse est classique, mais Rueff souligne que, pour les agriculteurs, une partie de leur récolte ne pourra pas être vendue au nouveau prix. Leurs droits de propriété sur cette portion invendable seront sans valeur, et donc dépourvus de pouvoir d'achat. Il s'agit de faux droits, car ils en possèdent « le caractère essentiel : frustrer la personne qui en est titulaire de la faculté de disposition qu'ils lui promettaient »2

Bien sûr, l'Etat peut, et a créé un office des blé chargé d'acheter la récolte invendue, offrant des valeurs aux agriculteurs, mais les faux droits ont simplement été socialisés via l'impôt ou le déficit budgétaire.

Or, si dans une économie libre des faux droits peuvent voir le jour, par exemple par une erreur d'appréciation comptable sur la valeur d'un actif, ces occurrences sont limitées. En revanche, l'Etat peut facilement créer des faux droits, par ses réglementations, mais aussi par sa politique budgétaire, du fait des privilèges qu'il possède, dont l'inaliénabilité et l'insaisissabilité de son domaine public.

Le déficit est l'instrument principal de création de faux droits, lorsque le déficit est, selon la terminologie de Rueff, un déficit de patrimoine, par opposition au déficit de trésorerie. Il y a déficit de patrimoine lorsque, schématiquement, la valeur des services publics, le montant des impôts, est inférieur à leurs coûts, le montant des dépenses, la valeur du domaine public n'augmentant pas.3 Autrement dit, le déficit ne permet pas d'augmenter le montant des recettes fiscales futures. L'Etat finance son déficit par l'emprunt, typiquement en émettant des obligations d'Etat. Ces titres de dette ont une valeur sur le marché dépendant des perspectives de remboursement. Si les investisseurs doutaient de la possibilité d'obtenir le remboursement de leurs titres, la valeur de ceux-ci baisserait en conséquence. Si l'on fait abstraction de la possibilité de monétiser cette dette, les possibilités de remboursement dépendent des futures recettes fiscales. Si les possibilités de remboursement sont faibles, les créances sur l'Etat deviennent des faux droits. Pour éviter ces pertes, les investisseurs ne souscriront à ces obligations que bien en dessous du pair, la cotation sur le marché des titres sera bien en-dessous du nominal. Le contrôle qu'exerce l'Etat sur les banques et sa banque centrale lui permet d'éviter ce risque, car il peut leur demander d'acheter ses titres de dette à un cours supérieur au prix de marché. C'est ainsi que, pour la différence, les créances contre l'Etat deviennent des « fausses créances », qui encombrent l'actif du système bancaire et le fragilisent. Lorsque la banque centrale européenne, directement ou, indirectement via le re-financement des banques en acceptant les titres de dette publique en garantie collatérale des prêts qu'elle leur octroie, achète ou stimule l'achat des obligations d'Etat par les banques, elle garantit au titulaire de la fausse créance de pouvoir « remplir son droit ». Le haut-fonctionnaire précise :

« L'éligibilité des fausses créances à l'escompte vide de celles qui sont indésirées les droits qui les contenaient et y substituent de la monnaie. Mais elle ne les fait pas disparaître. Ces fausses créances ne quittent leur berceau natal que parce que l'Institut d'émission s'est vu dans l'obligation de les acheter contre de la monnaie. (…) [L]a circulation monétaire drainera inévitablement toutes les fausses créances indésirées (…). Les droits des détenteurs de monnaie deviendront, à due concurrence, de faux droits »4.

La fausse créance devient donc pour l'investisseur une vraie créance, car, pour reprendre une expression de Jacques Rueff, « la monnaie se fait l'égout collecteur des faux droits ».

L'(in)stabilité macro-économique

Rares sont ceux qui peuvent imaginer les économies modernes sans l'institution de Banques centrales. La monnaie doit nécessairement, pour la plupart des observateurs, être contrôlée par l'Etat, ce contrôle serait un droit régalien.5 

Depuis l’œuvre de Keynes, nous croyons que le marché étant par nature instable, l'Etat doit intervenir pour stabiliser l'économie par sa politique monétaire. L’œuvre de Rueff montre bien l'intérêt pour l'Etat de disposer d'une banque centrale. L'histoire montre quant à elle sans ambiguïté que les banques centrales ont une origine fiscale, c'est à dire d'aider au financement des gouvernements.6 Or les déficits sont l'une des principales sources d'instabilité économique

En effet, les déficits importants ont des effets négatifs sur l'économie par l'incertitude créé sur les modalités de financement du déficit. Généralement un gouvernement dispose de trois moyens : la monétisation, l'emprunt ou de nouveaux impôts. Les acteurs économiques doivent donc faire face à des risques, mais, comme Jacques Rueff aurait pu le dire, ces risques ne sont pas encourus par les porteurs de bons du Trésor, ceux-ci bénéficiant de la garantie de la banque centrale, mais sur l'ensemble des acteurs économiques7. Roger Garrison souligne que c'est ce qui rend d'ailleurs plus attractifs les titres de dette publique, et permet leur écoulement à un taux faible « Le simple fait que la Réserve fédérale est prête à monétiser la dette donne au Trésor une laisse bien plus longue qu'elle ne l'aurait été autrement ».8 

Mais ces déficits accumulés génèrent des volumes de dette publique inédits en temps de paix. Ces dettes sont une véritable bombe à retardement et une source d'instabilité sur les marchés financiers. Du point de vue étroit des participants aux marchés, les différents krachs, comme celui de 1987, semblent dériver des défauts des marchés, dont les acteurs sont soumis à des "instincts animaux" aurait dit Keynes, où à une "exubérance irrationnelle" aurait dit plus sobrement Alan Greenspan. L'intervention stabilisatrice de la banque centrale serait alors justifiée. 

Une vision plus élevée montre au contraire que la source d'instabilité provient de cette accumulation de dettes, elle même permise par la possibilité d'une monétisation par la banque centrale.9 Les participants aux marchés doivent non pas évaluer la valeur intrinsèque des différents titres, mais spéculer sur les résultats des négociations entre le Trésor et la Banque centrale quant au degré d'accommodation de la politique monétaire envers le gouvernement. 

Les marchés deviennent plus volatiles et lorsque les acteurs craignent un risque et veulent se dégager de leurs positions, ils génèrent une crise de liquidité, justifiant ainsi une intervention de la Banque centrale.

La crise contemporaine des dettes publiques en Europe illustre parfaitement ce point : les marchés, confiants dans la possibilité de la monétisation des dettes publiques, notamment des pays du sud, ainsi que dans la garantie implicite des grands pays comme l'Allemagne10, ont acheté des titres grecs, portugais, etc. La crise se déclencha lorsque le montant réel des déficits de la Grèce fut révélé, ainsi que l'ampleur de la dette. Ces chiffres jetèrent un froid sur la perspective d'une éventuelle prise en charge par l'Allemagne et sur la volonté de la BCE de continuer au risque de l'inflation à monétiser, indirectement, la dette. Cette incertitude, miroir de la potentialité de monétisation de la dette américaine par la Réserve fédérale qui élimine le risque et maintient des taux bas, fit grimper les taux des obligations des pays d'Europe du Sud connus pour leur laxisme budgétaire. 

Les réaction de la majorité des hommes politiques et des commentateurs financiers, favorables au renflouements et à la monétisation directe et sans limite par la BCE, confirme également la vision étroite et à court terme, d'ailleurs conforme aux intérêts des investisseurs. Elle masque cependant l'origine profonde de la crise. Mme Merkel juge avec raison que la création d'obligations européennes serait contre productive d'un point de vue économique, et que cette idée n'est pas la hauteur des problèmes relevant du sérieux budgétaire. Elle mérite d'être approuvée sur ce point mais apparaît bien isolée11. Cette mutualisation reproduit en effet, sous une autre forme, les artifices permettant le maintien ou l'accroissement des déficits ; les obligations européennes ressemblent furieusement aux actifs toxiques que sont les crédits hypothécaires titrisés avec des prêts sub-prime.

L'Union monétaire européenne

Ces considérations nous amènent à nous interroger sur l'Union monétaire européenne, qui connait une crise des dettes publiques si aiguë que la question de la survie de l'euro est posée.

La zone monétaire optimale est, pour les partisans de l'étalon-or - et Jacques Rueff défendit tout au long de sa vie l'or -, le monde. Les pays ayant adopté l'or comme monnaie au cours du dix-neuvième siècle étaient fort différents, par leur taille, culture, richesse. La flexibilité des prix et les mouvements d'or assuraient le bon fonctionnement de l'ensemble, et cette période connut une remarquable expansion économique. L'idée d'une monnaie commune en Europe peut donc sembler une bonne idée, la monnaie unique favorisant l'intégration économique et la division du travail en diminuant les coûts de transaction. Il n'est pas certain cependant qu'il eut fallu construire l'euro, monnaie constructiviste et commune à des Etats aux nombreuses rigidités, mais l'euro étant un fait, notre propos n'est pas de porter un jugement à ce sujet.

Les précautions inscrites dans le traité de Maastricht

Les rédacteurs du Traité de Maastricht et du « Pacte de stabilité et de croissance » ont-ils manqué à tel point de sagesse et de clairvoyance ? 

Romano Prodi, lorsqu'il était président de la Commission européenne, donna un entretien dans le journal Le Monde, publié le 17 octobre 2002. Il fit sensation en déclarant « je sais très bien que le Pacte de stabilité est stupide, comme toutes les décisions qui sont rigides ». 

Le contexte politique était alors marqué par la question de la ratification, par référendum dans certains pays, du traité de Nice qui prévoyait des adaptations institutionnelles à l'occasion de l'élargissement de l'UE. Le traité de Maastricht fixait des critères pour l'admission des pays à la nouvelle monnaie unique, parmi lesquels des critères budgétaires : le déficit public ne devait pas dépasser 3 % du PIB et la dette publique était plafonnée à 60 % du PIB. Le Pacte de stabilité devait fixer les règles pour la phase suivante, lorsque l'euro serait devenu la monnaie. Si l'Allemagne, par la voie de son ministre des finances Theo Waigel, proposa pour le Pacte de stabilité de limiter à 1 % le déficit public et d'instituer des sanctions automatiques en cas de violation, la France, entre autre, s'y opposa. Le texte adopté par le Conseil européen d'Amsterdam en 1997 conservait la limite des 3 % et organisait un mécanisme politique sans automaticité pour les sanctions. Son caractère politique devait priver le Pacte de toute efficacité réelle, surtout après les violations par l'Allemagne et par la France à partir de 2003.

L'analyse précédente, basée sur les idées de Jacques Rueff, montre que, compte tenu des incitations pour la classe dirigeante, dès lors qu'elle ne comprend pas de véritable homme d'Etat soucieux du bien commun, les déficits publics menacent la qualité de la monnaie et la stabilité macro-économique. Il percevait bien qu'une banque centrale pourrait difficilement résister aux pressions politiques,12 aussi s'employa-t-il à combattre les déficits. Les rédacteurs des textes mentionnés ci-dessus tentèrent par conséquent, avec sagesse, de limiter les risques que la démagogie de la classe politique faisait courir à l'euro.

Les précautions prise ont été les suivantes :

       - l'interdiction de la monétisation directe de la dette publique par le système européen de banques centrale, par l'article 123 du traité sur le  fonctionnement de l'Union européenne (version consolidée) ;

        - l'interdiction des renflouements par l'article 125 du traité ;

        - l'interdiction des déficits excessifs par l'article 126 du traité.

Ces mesures, ainsi que la configuration particulière de la zone euro, caractérisée par une Banque centrale européenne sans autorité politique unique face à elle, pouvaient laisser penser que la BCE serait à l'abri des pressions politiques que les déficits dans certains Etats entraineraient inmanquablement.13 L'interdiction de prises en charge des dettes étrangères a également un caractère démocratique, comme le souligne régulièrement la Cour constitutionnelle allemande qui refuse que les droits du Parlement, et avec lui des électeurs contribuables, soient diminués par des renflouements automatiques. Le même raisonnement vaut pour les éventuelles obligations européennes.14

Avec une monnaie unique, et sans la perspective d'un financement des déficits par la BCE, les Etats membres ne disposent plus des facilités de la politique monétaire pour masquer les difficultés économiques que provoquent leurs structures rigides ; la politique budgétaire se trouve elle aussi limitée. Le concept de zone monétaire optimale dû au professeur Robert Mundell trouve d'ailleurs tout son sens dans un contexte keynésien dans lequel les Etats doivent utiliser leurs outils d'intervention macro-économiques pour, par exemple, arbitrer entre chômage et inflation.15 La politique économique des gouvernements devrait consister à éliminer les rigidités et les nombreux obstacles à l'emploi et au dynamisme économiques, accumulés depuis de nombreuses décennies. Ils devraient conduire les réformes micro-économiques propres à permettre au mécanisme des prix de jouer pleinement. Rares ont été les hommes politiques français à expliquer que la croissance, avec la discipline de l'euro, exigeait des réformes structurelles libérales, une baisse de la dépense publique et de la fiscalité. Alain Madelin argumentait en ce sens depuis 1998, sans être entendu.16 L'économiste allemand Otmar Issing, dans une analyse des cinq premières années de l'euro17 , donnait le même avertissement, en se référant explicitement au Pacte de stabilité et de croissance : les risques dus à la rigidité structurelle et la tentation des déficits peuvent ruiner la politique monétaire commune.

Les hommes politiques et la discipline

Pourtant, nous dit Romano Prodi, de la discipline toute relative du Pacte de stabilité, qu'elle est « stupide ». En 2003, la France et l'Allemagne adoptent des budgets ayant plus de 3 % de déficit. Le poids de ces deux pays ainsi que les manœuvres politiques au Conseil empêchèrent toute sanction. Le Conseil décida même de modifier la procédure. La Cour de justice de l'Union européenne18 dans son arrêt relatif aux déficits excessifs eut beau constater que, « [d]ans ce contexte, caractérisé par l’importance qu’attachent les auteurs du traité au respect de la discipline budgétaire et par la finalité des règles prévues pour la mise en œuvre de cette discipline, il y a lieu de donner auxdites règles une interprétation assurant tout leur effet utile. » et décider que « le Conseil ne saurait s’affranchir des règles édictées par l’article 104 CE et de celles qu’il s’est lui même imposées » ; les intérêts à court terme des dirigeants politiques les conduisirent à diluer encore en mars 2005 le Pacte, contrairement au droit rappelé par la Cour. Ce Pacte de stabilité devenait complètement inopérant, dès lors que le Conseil décida qu'il fallait tenir compte, entre autre, de « facteurs pertinents ».

Certains gouvernements, comme celui de la Grèce, ont refusé de traiter énergiquement les problèmes structurels spécifiques. Les dirigeants politiques ont préféré financer un niveau de vie artificiellement plus élevé par le déficit, grâce à la possibilité de monétiser, via le système bancaire, la dette et d'en reporter le coût vers les autres pays utilisateurs de l'euro.19

Les réflexes keynésiens du personnel politique, face à une crise, les conduisirent fatalement à vouloir agir par la hausse des dépenses publiques et des déficits. Les résultats espérés n'ont pas été au rendez-vous et la dette ne fit que s'accumuler, surajoutant une profonde crise des dettes publiques à la crise économique et financière.

Ce réflexe politique face à cette nouvelle crise, qui menacerait la survie même de l'euro, consiste pour le personnel politique non pas à engager enfin les réformes micro-économiques de libéralisation, ni une politique de réduction massive des dépenses publiques, mais de chercher des expédients dans la « solidarité » de ceux qui ont fait ces efforts, et dans « l'intervention de la BCE », voies qui ont été expressément, et avec sagesse, interdites par les rédacteurs du traité de Maastricht. Naturellement les pressions politiques eurent raison du respect du droit et de l'indépendance de la BCE, qui a acheté directement des titres de dette et abaissé considérablement les règles concernant la qualité des titres que les banques doivent confier à la BCE en garantie des prêts demandés. Les opérateurs financiers soucieux de leurs intérêts ne demandaient pas autre chose, comme l'analyse de Roger Garrison le suggérait. L'on peut dire, en empruntant le sous titre d'un éditorial du Wall Street Journal, que l'Europe est meilleure pour fabriquer des règles que pour les suivre20.

Ces expédients n'ont pas éteint l'incendie, malgré les proclamations accompagnant les innombrables sommets tous aussi « définitifs » les uns que les autres. Il n'y a pourtant aucune raison, sinon de prestige, pour laquelle un Etat ne pourrait pas faire défaut de sa dette tout en conservant l'euro. La Grèce a d'ailleurs très largement fait défaut sur ses obligations d'Etat avec la décote à 75 % et la restructuration. La défaillance de l'Alaska ou du Missouri ne menacerait pas davantage l'existence du dollar. La Banque centrale ne doit cependant pas avilir la monnaie en monétisant la dette publique, les autre Etats ne doivent pas se mettre en difficulté financière en renflouant les gouvernements ayant choisi le déficit. Les engagements pèsent lourdement sur les contribuables des pays bailleurs de fonds, étendant les risques à ces pays. De plus, la perspective des renflouements par les Etats ou la BCE, à l'instar de l'aléa moral identifié par la théorie du « Too Big To Fail » pour les établissements financiers, incite les gouvernements à différer ou à renoncer à des réformes dont la nécessité apparaît désormais moins impérieuse, dans l'espoir d'un secours extérieur. 

Les précautions du traité de Maastricht visaient à garantir l'euro contre ces aléas. Elles ont toutes été violées sans que les auteurs de ces violations ne risquent de sanction. Pourtant l'on peut penser que les actions politiques, la dramatisation constante invoquant la survie même de l'euro, accentuaient les pressions politiques pour obtenir des expédients. Cette dramatisation peut avoir la vertu de souligner le caractère héroïque des dirigeants aux yeux du public, ou à leurs yeux, mais cela ne fait en réalité qu'ajouter à l'incertitude et favoriser ce qu'il fallait éviter : la montée en flèche des taux d'intérêt des obligations d'Etat des pays les plus exposés. Les pressions sur les banques pour qu'elles achètent des titres de dette publique ont pour conséquence de fragiliser leur bilan et d'accroitre considérablement les risques systémiques d'un défaut des Etats.

La dévaluation est souvent présentée comme une voie alternative aux ajustements des prix, mais également comme un moyen de faire défaut sournoisement. La persistance des dirigeants à chercher des remèdes faciles peut finalement conduire à un éclatement de l'euro, soit par la sortie des Etats faibles pouvant ainsi dévaluer massivement, soit de l'Allemagne, permettant à l'euro de s'avilir. Il n'est guère surprenant que les ressortissants des pays craignant de voir fondre leurs économies cèdent à la panique bancaire et courent retirer leurs euros, ni que les entrepreneurs, artisans, ralentissent leurs opérations ne sachant pas comment ils pourront être payés. La récession ne peut que s'aggraver, les recettes fiscales diminuer.

Comme l'économiste John H. Cochrane l'explique régulièrement21, deux points doivent être soulignés :

1- L'euro a été explicitement conçu comme une union monétaire sans union budgétaire (…). Cela peut fonctionner, un fait ignoré pratiquement de tous les commentateurs.

L'ingrédient central est celui-ci : les souverains qui ne peuvent pas payer leurs factures doivent faire défaut. La Banque centrale européenne ne doit pas imprimer d'euros pour renflouer les créancier de dettes souveraines, ni directement ni via le subterfuge de prêter aux banques pour qu'elles achètent la dette souveraine.

L'euro a été explicitement construit ainsi. Le problème principal est que, lorsque la crise est arrivée, personne ne s'est donné la peine de lire le manuel d'instructions.

2- Comme bien des fois dans l'histoire, les gouvernements aux abois ont forcé les banques à financer leurs dettes. Un défaut souverain est gérable. Une crise bancaire dans tout un pays est bien pire.

L'échec de l'euro doit donc être recherché d'abord dans les actions du personnel politique.

De l'importance des idées dominantes

Rares sont les hommes d'Etat osant prendre les décisions devenues impopulaires par la domination des idéologies de gauche. Ironiquement, ce sont des pays devenus récemment membres de l'Union européenne qui ont des dirigeants faisant montre de courage politique et de détermination : les pays baltes. Ces pays ont été durement touchés par la crise en 2008 et, suite aux politiques de réduction des dépenses publiques et de réformes structurelles, ont maintenant des taux de croissance forts. Ce succès a conduit le FMI à organiser une conférence, le 5 juin 2012, à Riga, sur les leçons de la reprise dans les pays Baltes. Madame Christine Lagarde introduisit ainsi les débats22 :

"Les hommes politiques ont, spécialement au moment des décisions difficiles prises en 2009, choisi de faire dominer la vision à long terme sur la vision à court terme. La Lettonie a décidé de prendre le taureau par les cornes. Plutôt que de répartir la douleur sur plusieurs années, le pays s'est rassemblé et fit immédiatement ce qu'il fallait faire. Et les résultats sont incroyablement impressionnants – la première année de son programme, la Lettonie mis en œuvre un ajustement budgétaire de plus de 8 % du PIB. L'ajustement total pour le programme entier est même plus élevé, autour de 15 % du PIB."

Le chef économiste du Fonds, Olivier Blanchard, au cours de cette conférence identifia sept points à relever au sujet de la Lettonie23. Parmi ceux-ci nous trouvons :

  • - l'ajustement avait été précédé d'un boom inhabituellement important, ce qui facilitait l'acceptation par le public d'un ajustement qui finalement défaisait les excès ;

  • - il y avait un soutien pour la consolidation budgétaire et une acceptation des peines, ce qui permit aux partis politiques partisans de l'austérité d'obtenir de meilleurs scores aux élection. Par ailleurs la pédagogie fut importante ;

  • - les salaires étaient flexibles à la baisse.

Olivier Blanchard évoque également la lassitude qu'engendre l'assainissement, ce qui milite pour une action rapide et décisive. Il faut cependant noter sa prudence concernant un éventuelle reproduction de cette réussite dans d'autres pays. Outre la reconnaissance de la nécessité de ce qu'on appelle souvent avec euphémisme des ajustements structurels, Olivier Blanchard met l'accent, de même que Keynes et von Mises, sur l'importance des idées dominantes. Hélas, dans bien des pays, et singulièrement en France, et même lorsque la gestion est modérée, la rhétorique est toujours anti-libérale et en porte à faux par rapport à l'action réelle. Il n'est guère surprenant que les politiques de rigueur provoquent des manifestations parfois violentes, ni que les alternances politiques soient si fréquentes.


Conclusion : la plainte de Leroy-Beaulieu

La classe politique semble avoir d'autres priorités que la prospérité de leur pays, c'est à dire au fond le bien être de leurs compatriotes. Les analyses de l'école des choix publics ont formalisé l'impact des incitations sur les actions de ceux qui nous gouvernent. C'est ainsi que s'est développé un champ nouveau de recherche en macro-économie, la théorie des cycles politiques, d'abord dans les années 1940, et affiné, avec un accent sur les impacts redistributifs de la manipulation des variables macro-économiques, suite aux travaux de James Buchanan.24 Les deux citations présentées en introduction à ce texte illustrent la différence entre un homme d'Etat et l'homme politique. L'homme d'Etat, Jacques Rueff, est un homme de pensée, tourné vers l'analyse du réel et recherchant les conditions du bien commun. L'homme politique moderne en revanche s'enferme dans le court terme, et résiste mal aux solutions faciles, comme le déficit, l'inflation ou encore les obligations européennes. Romano Prodi représente ici le type de cet homme politique moderne.

Après avoir qualifié de « stupide » le pacte de stabilité, M. Prodi ajouta : « Il ne suffit pas d'avoir l'intelligence, nous l'avons. Il faut aussi le pouvoir de décider ». Voilà qui ressemble fort à une « prétention fatale », engendrant des effets néfastes selon la procédure analysée par Friedrich Hayek, et dont nous subissons les régulièrement les conséquences. Les dirigeants ne sont plus les serviteurs de leurs concitoyens mais prétendent les gouverner en manipulant leurs vies. Le propre de la règle de droit, d'une Constitution, et d'un mécanisme automatique tel l'étalon or sont justement d'éviter ces débordements d'intelligence et de discipliner les hommes politiques.

C'est pourquoi aussi bien Jacques Rueff que Ludwig von Mises étaient partisans de l'étalon-or. Ils voulaient discipliner les hommes politiques. Par le droit certes, lorsque Rueff demandait, en conclusion de son beau livre, L'ordre social, de rendre justiciables personnellement les hommes politiques responsables de la présentation insincère d'un budget ou de son exécution déficitaire. Dans le contexte européen l'on aimerait que les personnes responsables des violations du droit puissent être sanctionnées.

Cette confiance dans un mécanisme juridique ne saurait suffire ; nous avons vu que le droit est trop souvent bafoué. C'est pourquoi Rueff souhaitait un mécanisme incitant les hommes politiques à vouloir les bonnes politiques, et voyait dans le retour à un véritable étalon-or une telle discipline.

Les auteurs favorables à la liberté bancaire, que ce soit avec couverture à 100 % des dépôts ou avec des réserves fractionnaires, savent que l'existence d'une banque centrale interdit la stabilité économique et militent pour sa suppression.25 Parce que les hommes d'Etat sont rares, à la tête d'un pays ou d'une banque centrale.

Paul Leroy-Beaulieu observait déjà au crépuscule du XIXème siècle, (« le siècle du Droit » disait Georges Ripert), pour s'en lamenter, la disparition des hommes d'Etat, supplantés par les manœuvriers :

« On a vu en Angleterre un gouvernement qui avait à sa tête des hommes de valeur, hommes expérimentés de la plus haute culture intellectuelle, en possession du prestige que donne une famille ayant depuis près de trois siècles, joué un rôle prédominant dans le pays, tels que lord Salisbury et M. Balfour, s’abandonner pratiquement à la direction incohérente et téméraire d’un de leurs subordonnés, simple charlatan sans aucune instruction générale, M. Chamberlain, uniquement parce que cet homme borné et inculte était un excellent manœuvrier électoral. Voilà un des traits de l’État moderne ».26

1 Voir L'ordre social, nouvelle édition 1948, Librairie de Médicis, pp. 592-593.

2 Op. cit, p. 593. Cette analyse est également applicable, et Rueff le dit explicitement, au marché du travail, les chômeurs étant les titulaires et victimes de ces faux droits.

3 Ce résumé laisse des aspects de côté. Voir L'ordre social, pp. 144-145.

4 L'ordre social, p. 600.

5 Voir par exemple Histoire des banques centrales, de mon ancien professeur, Norbert Olzsak, PUF, que sais-je ?, 1991.

6 Le chapitre premier du livre du professeur Olzsak le montre très bien. Voir aussi l'article des économistes George Selgin et Lawrence H. White, « A Fiscal Theory of Government's Role in Money », Economic Inquiry, 1999, Volume 37, Issue 1, pages 154-165

7 Voir Roger Garrison, « The Federal Reserve : Then and Now », RAE 1994, vol 8 n°1 pp 3-19.

8 « The mere fact that the Federal Reserve stands ready to monetize the debt gives the Treasury a much longer leash than it would otherwhise have », Garrisson, op. cit. p 12.

9 Voir Roger Garrisson, « Central banking, Free banking, and Financial Crises » RAE Vol. 9, n°2 (1996) pp. 109-27, section « Central Banking and the Debt Bomb » p. 118.

10 Alors même que la lettre du traité de Maastricht interdisait la prise en charge des dettes des Etats membres par les autres ou les institutions européennes. Philipp Bagus, dans son La tragédie de l'euro, à paraître en France après une dizaines de traductions en Europe, montre que les acteurs des marchés croyaient en une garantie implicite. Parmi d'autres sources, il cite Daniel Tarullo, membre du bureau de la Réserve fédérale, qui déclara : « Depuis des années beaucoup de participants au marché pensaient qu'une garantie implicite protégeait les dettes des membres de la zone euro. » Il témoigna en ce sens devant un comité de la chambre des représentants aux USA.

11 Hélas d'autres formes de mutualisation existent : l'euro lui même, dans les conditions actuelles de création monétaire contre garanties collatérales de niveau abaissé, le FESF et le futur MES même si les montants sont limités.

12 Il est d'ailleurs intéressant de noter que lorsqu'il fut Directeur du mouvement général des fonds, en 1936, il demanda au gouvernement du Front populaire de faire accepter par la Banque de France la signature du Trésor pour l'escompte, sous certaines conditions toutefois, un terme maximal restant à courir avant l'échéance de trois mois, et un taux fixé librement par la Banque. Mais il s'agissait pour Rueff d'une mesure d'urgence qui ne devait pas, au contraire, permettre de différer l'assainissement financier. Voir De l'aube au crépuscule, Plon, 1977, p. 127 et suivantes.

13 Voir en ce sens Otmar Issing, Hayek, Currency Competition and Monetary Union, IEA, pp 33-34. Issing était membre du comité exécutif de la BCE de 1998 à 2006. L'on comprend mieux l'insistance des gouvernements français successifs, quelle que soit leur couleur politique, a demander pour l'Europe un « gouvernement économique ».

14 Ce souci démocratique de la Cour lui vaut d'être affublée de l'adjectif d'eurosceptique. Par exemple, dans cet article du Figaro.

15 Je recommande vivement au sujet de la théorie des cycles politiques, c'est à dire des cycles économiques de prospérité/récession engendrés par le pouvoir politique pour faciliter son maintien au pouvoir, l'article de Robert Wagner, « Boom and Bust : the Political Economy of Economic Disorders », Journal of Libertarian Studies, vol. IV, n°1 (1980).

16 Dans un article récent dans Contrepoints, il donne des extraits de ses publications en ce sens.

17 Voir The ECB and the Euro : the first five years, IEA 2004, p. 66 en conclusion.

18 Arrêt du 13 juillet 2004, affaire C-27/04, Commission contre Conseil.

19 Voir La tragédie de l'euro de Philipp Bagus, ainsi qu'un article parut le 22 juin 2012 dans Vox EU, « The Tragedy-of-the-commons at the Central Bank and the next rescue », par Aaron Tornell et Franck Westermann.

20 Voir « A Brief History of Fiscal Union », 27 juin 2012.

21 Dans différents articles dans son blog. Voir aux labels Euro et European debt crisis. Ma traduction et mes italiques. La citation est tirée de Euro explosion.

22 Elle s'exprimait en anglais. Ses propos étaient : « Especially during the difficult decisions made in 2009, politicians took the long view over the short view. (...) Latvia decided to bite the bullet. Instead of spreading the pain over many years, the country stood together and did what needed to be done up front. And the achievement was incredibly impressive—in the first year of its program, Latvia implemented fiscal adjustment of more than 8 percent of GDP. Total adjustment for the whole program is even higher, at around 15 percent of GDP. » Voir : http://www.imf.org/external/np/speeches/2012/060512.htm

23 Voir son article pour vox eu, Lessons from Latvia, du 15 juin 2012.

24 Cf. la référence en note 17.

25 L'article de Roger Garrison, « Central banking, Free banking, and Financial Crises » cité plus haut, compare du point de vue de la stabilité (par le maintient constant du couple MV de l'équation monétaire) les difficultés pour une banque centrale aux incitations pour des banques privées.

26 dans sa préface à la 3ème édition de L'Etat moderne et ses fonctions (1890) , 1900, p. VII.

Olivier Braun est le nom de plume d'un haut fonctionnaire actuellement en disponibilité et vivant à l'étranger.