Jeune universitaire allemand, professeur d'économie à Marbourg dans les années 1920-1930, Wilhelm Röpke avait prononcé quelques conférences franchement hostiles au nazisme, la dernière en date une semaine après l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler.1

Idéaliste et marqué par les horreurs de la Première Guerre mondiale, Röpke se tourna naturellement vers le socialisme dans sa jeunesse, avant de se rendre compte, par l'étude de la science économique, que le libéralisme répondait mieux aux aspirations morales et au désir de prospérité des nations. Il ressemblait en cela à bien des économistes, volontiers qualifiés en France d'ultra-libéraux, comme James Buchanan ou encore Friedrich Hayek. C'est en tant que héraut des valeurs libérales, et par conséquent opposé au national-socialisme, que Röpke dénonça en 1933 le nouveau pouvoir et son idéologie.

Au printemps de cette année-là, deux agents de la SS frappèrent à sa porte. L'économiste, blond, les yeux bleus, aurait pu devenir l'économiste favori du troisième Reich, si seulement il abjurait ses positions hostiles aux nazis, s'il renonçait à son libéralisme classique. Indigné, Röpke refusa toute idée de compromis, mais, l'intimidation ouverte du régime – il avait d'ailleurs été écarté de sa chaire – lui fit mesurer les risques qu'il encourrait, aussi décida-t-il de quitter l'Allemagne. Röpke occupa alors une chaire à l'université d'Istanbul, avant de rejoindre Genève en 1937.

Fidèle en cela à ses aspirations humanistes, son projet, le but de ses travaux, demeuraient cependant de rechercher comment « adapter l'économie à l'homme, et non l'homme à l'économie. »2 Röpke ressemble en cela aux critiques modernes de ce qu'ils nomment l'économisme, lorsqu'il dénonce certains traits de la société capitaliste, mais son analyse nous montre que le libéralisme a bien des vertus lorsqu'il n'est pas travesti par la politique.3

I. Le critique du capitalisme

La prolétarisation

Le thème de crise de la civilisation occidentale, crise dont les semences répandues au cours du XIXème siècles ont germé avec la Première Guerre mondiale pour trouver leur paroxysme avec la crise de 1929, la montée du fascisme et la Seconde Guerre mondiale, imprègne l’œuvre de Röpke depuis les années 1930, de son texte sur la signification de la crise mondiale4, à son Au delà de l'offre et de la demande. Il s'agit d'analyser les causes profondes d'une crise qui manqua de peu de détruire la civilisation occidentale.

Les racines remontent au développement du capitalisme historique au XIXème siècle, et naissent de changements majeurs, politiques et économiques, par ailleurs positifs : la double révolution, politique et économique. Les succès mêmes de l'économie ont amené un divorce entre les taux de natalité et de mortalité, provoquant une explosion démographique sans précédent.

Sur le plan politique, le développement conjoint du suffrage universel et de la version jacobine de la démocratie, ont brisé le tissu social, les communautés intermédiaires, la famille. L'accroissement inédit de la population et de l'urbanisation ont engendré le phénomène de la massification, de la prolétarisation. Il faut entendre par là l'uniformisation de la pensée, des loisirs, l'abaissement de la culture, phénomènes pouvant toucher toutes les couches sociales dont paradoxalement les intellectuels. Les origines libérales de la démocratie sont oubliées ; les limitations et contrepoids, destinés à empêcher l'élément libéral d'être « dévoré par la démocratie », sont combattus par « l'homme de masse » qui n'a de cesse de les remplacer par une « démocratie illibérale ».5

Mais c'est sous l'empire du « capitalisme historique » qu'ont fermenté ces éléments, sous les yeux des libéraux utilitaristes qui, confiant en l'harmonie des intérêts, n'ont su protéger la société contre les égoïsmes et la désagrégation.

L'erreur libérale de l'harmonie des intérêts6

Les libéraux, nous dit Röpke, se trompent par naïveté en célébrant l'harmonie des intérêts : les intérêts, dans une économie de marché, s'opposent les uns aux autres. Les producteurs souhaitent tirer le maximum des consommateurs qui désirent quant à eux le plus bas prix. La tentation de restreindre la production pour augmenter prix et marges est permanente. Le lecteur reconnaît là le reproche d'égoïsme dont il pare bien souvent le capitalisme, ou les capitalistes. Encore faut-il bien comprendre que l'égoïsme n'est pas l'apanage d'une seule classe sociale, et que des mécanismes permettent d'en éviter les conséquences néfastes.

Or, et la précision est fondamentale, c'est justement la concurrence qui empêche les producteurs d'exploiter les consommateurs, c'est elle qui harmonise les intérêts divergents. La politique convenable consiste alors, pour Röpke, à « veiller à lui garder son caractère loyal, véridique ». « L'erreur tragique » du libéralisme historique est justement d'avoir, « confiant en une solidarité et une loyauté naturelle », « endormi la vigilance et paralysé la force de résistance contre l'assaut des intérêts particuliers ». Trop de producteurs ont alors pu se dérober « aux lois de la concurrence derrière le paravent des monopoles et autres privilèges accordés par l'Etat », leur permettant parfois d'encaisser des « profits obtenus sans services correspondants » ou d'échapper, en cas de défaillance à devoir « supporter personnellement tout le poids de leurs pertes éventuelles »7.

Les monopoles, fruits de privilèges

Röpke reconnaît explicitement que la plupart des monopoles doivent leurs existence à l'octroi par les Etat de privilèges, en échange souvent d'une aide au financement de la dette publique. Le protectionnisme favorise leur naissance et leur maintien.

Parmi les privilèges qui favorisent, indirectement, les monopoles, il dénonce également le principe des sociétés anonymes et des sociétés à responsabilité limitées, par la concentration financière qu'elles permettent. Conscient que cette forme peut être indispensable pour certains types de production « en grand », il envisage des solutions législatives qui empêcheraient par exemple les sociétés anonymes de posséder d'autres sociétés. Sa critique (mais non ses solutions législatives) est proche de certains auteurs libertariens qui rejetent la limitation de la responsabilité des entreprises, notamment en cas de dommages, comme Murray Rothbard.8

Pourtant, malgré l'analyse lucide des origines des monopoles, que d'autres libéraux comme Ludwig von Mises avaient également faite, considérant leurs effets néfastes sur la productivité de l'économie, Röpke estimait qu'ils devaient être combattus non seulement en supprimant les politiques qui favorisent leur existence, mais aussi en tant que tels. Aussi demande-t-il une politique active des pouvoirs publics, sous la forme d'une législation antitrust à l'exemple des lois Sherman aux USA, ainsi que sous la forme d'un refus par les autorités de sanctionner les contrats de cartels.9,10 Ces solutions seront les mêmes que celles d'un autre grand libéral-classique, William Hutt.

Les effets pernicieux des monopoles ne se limitent pas à l'industrie. De même que Hutt, Röpke applique explicitement sa critique des monopoles aux syndicats ouvriers, dès lors que ceux-ci obtiennent des privilèges des gouvernements. Un tel syndicat ouvrier, « en faisant hausser les salaires au-dessus des possibilités du marché, provoque du chômage et nuit à la communauté »11. Dans Au delà de l'offre et de la demande12, il renouvelle sa critique, lorsqu'il illustre les incitations propres aux « fonctionnaires » des groupes de pression, par le rôle des dirigeants syndicaux : leur intérêt est de justifier leur utilité en obtenant des hausses de salaires nominaux, par opposition à l'augmentation des salaires réels, plus utile mais moins directement visible. Röpke y décrit les syndicats comme pouvant être les monopoles les plus dangereux13.

Le capitalisme de connivence

La critique que Röpke fait du capitalisme historique doit être bien comprise et pour cela il faut aller au-delà de la rhétorique qu'il emploie. Elle est, certes, superficiellement hostile au capitalisme, mais ce que l'auteur dénonce n'est autre que le capitalisme de connivence, ce que les anglophones appellent crony capitalism. L'affaiblissement moral, le manque de vigilance ont laissé les économies occidentales s'engager dans cette voie. Là se trouve le sens de sa critique du dogme libéral de l'harmonie des intérêt. Or l'intervention de l'Etat dans l'économie, et singulièrement dans sa prétention à conduire une politique industrielle, est l'ingrédient nécessaire à cette dégénérescence de l'économie de marché.

L'économiste Luigi Zingales exprima récemment cette idée en écrivant :

« Voici peut-être la plus grande idée orpheline : être en faveur du marché ne signifie pas nécessairement être en faveur des entreprises. Un ordre du jour en faveur des entreprises vise à maximiser les bénéfices des sociétés existantes ; un ordre du jour de en faveur du marché, en revanche, cherche à encourager les meilleures conjonctures économiques pour chacun. »14

Par cette prise de position, pour la liberté par opposition aux intérêts des capitalistes établis, Röpke renoue avec une ancienne tradition : une bonne partie de La recherche sur la cause de la richesse des nations, publiée par Adam Smith en 1776, visait à critiquer le mercantilisme des milieux d'affaires alliés aux politiques. Comme le rappelle Lawrence H. White dans sa récente histoire des idées économiques15 : Smith n'a jamais rien de bien à dire au sujet des capitalistes, trop souvent prêts à s'entendre sur le dos des consommateurs.

Les défauts – inégalités et instabilité

Deux aspects de l'économie de marché sont également souvent critiqués : le développement des inégalités et l'instabilité, c'est à dire la propension de l'économie de marché à engendrer des cycles de prospérité et dépression.

A y regarder de plus près, l'on découvre que les inégalités ne trouvent pas leur source dans l'économie libre, qui aurait tendance au contraire à égaliser les conditions, comme le pensait également William Hutt. Dans son Explication du monde moderne, par exemple, l'économiste allemand souligne à cet effet que moins le capital est important dans un pays, plus défavorable aux salariés est la répartition des revenus.16

Les inégalités historiques découlent, au contraire, des conditions politiques de l'ancien régime où, grâce à des privilèges et à l'oppression, certains individus ont pu exploiter la population et s'enrichir à ses dépens. Ces fortunes mal acquises sont des legs du féodalisme, présentes à l'origine des révolutions libérales et ayant jouit de la protection accordée à la propriété, ou encore des privilèges modernes de monopoles. Elles ne sont donc pas justifiées par le marché.

Cet aperçu rappelle les positions de l'économiste sans doute le plus libéral, Murray Rothbard, qui, farouche partisan du droit de propriété justement acquis (homesteading ou échange), contesta par exemple la grande propriété foncière dans de nombreux pays d'Amérique latine, et proposait d'attribuer les différentes parcelles aux fermiers qui les exploitent effectivement.17 Dans le même ordre d'idée peut-on contester la propriété des premiers capitalistes, typiquement des membres de l'ancienne nomenklatura, qui se sont partagés les propriétés publiques dans les pays de l'Europe de l'Est anciennement communistes.

Si bien des analyses le rapprochent des auteurs les plus libéraux cités plus haut, les conséquences politiques qu'il en tire divergent. En effet, Röpke se montre favorable à une dose, faible et prudente, de redistribution par la fiscalité, comme nous le verrons.

Les crises économiques quant à elles, et l'auteur accepte largement la théories monétaire des cycles élaborée par von Mises et Hayek, sont également une perversion imposée au marché par les politiques publiques de manipulation de la monnaie18 qui provoquent un essor artificiel suivi d'une crise de liquidation des investissements erronés et d'une déflation secondaire.


II. Essence du libéralisme économique

Ainsi l'analyse des critiques que l'on peut adresser au capitalisme révèle qu'elles ne concernent qu'une forme historique (qui demeure pourtant) d'un capitalisme perverti par la politique. Mais il importe également de comprendre la véritable essence du libéralisme avant de le condamner.

Pour expliquer cette essence, Röpke, dans son livre La crise de notre temps, nous offre une analogie avec un autre principe, étroitement lié au libéralisme : celui de la démocratie occidentale.19 Il faut distinguer son essence de ses formes qui, elles, peuvent être changeantes et même pervertir l'idée, lorsque la démocratie dégénère par exemple dans le parlementarisme, "le régime d'assemblée" dirions-nous en France. La question est de savoir d'où émane le pouvoir.

« A la question de principe : ''comment la volonté de l'Etat se forme-t-elle ?'' il n'y a que deux réponses fondamentales : l'autonomie et l'hétéronomie, c'est à dire notre volonté propre ou la volonté d'autrui. Dépouillons la notion de démocratie de toute phraséologie, il nous restera comme noyau : l'autonomie de la nation. »

Dans le domaine de l'économie, la question, quelque soit le régime le temps ou le lieu, devient20 :

« Comment doit-on utiliser les formes productrices d'une société et qui en décide ? (…) [I]l n'y a que deux réponses possibles : autonomie ou hétéronomie. Ou bien la 'volonté économique' émane de la démocratie des consommateurs, ou d'un régime autocratique. Il n'y a pas de troisième solution. »

Et Röpke d'expliquer que de même que dans un système sans échange où chacun produit ce qu'il consomme, le paysan « jouit d'une autonomie économique sauf s'il est esclave, serf (...) ». Dans le monde moderne où règne la division du travail, le « plan de la production de l'économie nationale (…) est élaboré par les consommateurs, auxquels on ne peut guère dénier ce droit », mais seulement lorsque :

« la structure économique [est] fondée sur le marché, sur la formation des prix, sur la propriété privée liée aux moyens de production et sur la concurrence. C'est précisément la concurrence, et elle seule, qui confère à l'ensemble des consommateurs (…) cette influence déterminante sur la production, telle que l'exerce, à l'égard de sa propre production, le paysan qui se suffit à lui même dans l'économie non différenciée. »21

Le principe des profits et des pertes est l'élément essentiel à travers lequel l'ensemble de la population décide de la production, que Röpke qualifie de « fondement le plus important » de l'économie de marché.

Röpke prônait le libéralisme économique, mais n'en souhaitait pas moins aller au delà de l'offre et de la demande, vers – c'est le sous-titre à l'édition française du livre – une économie humaine. Son projet est de rechercher et de protéger les fondements moraux de l'économie, et les pouvoirs publics ont pour cela un rôle important. Mais les interventions doivent alors être méditées, rares et limitées à certaines formes.

Les fondements moraux de l'économie de marché

Les critiques adressées au capitalisme et que nous avons évoquées dans la première partie nous permettent de découvrir les fondements moraux indispensables à l'économie de marché.

Le mécanisme régulateur le plus important réside dans la liberté de la concurrence, dans le fait que la concurrence soit effective. Or, la concurrence repose en dernière analyse sur la morale, elle même défendue par le droit. En effet, c'est le mécanisme des prix qui permet à la concurrence d'exister, et pour qu'il y ait des prix libres sur les marchés, il faut que les droits de propriété privée existent, soient défendus, en même temps que la liberté des contrats. L'économie de marché repose en effet sur d'innombrables contrats ; outre leur respect devant les tribunaux, cela suppose que « la confiance (..) peut prendre appui sur un large fonds de solidité morale chez tous les participants. »22. Les acteurs doivent apporter avec eux en sus de leurs produits et services, « discipline personnelle, sens de la justice, honnêteté, fair play » entre autres qualités.

La concurrence, l'esprit de rivalité qu'elle implique, peut cependant devenir corrosive pour la société, et tous les moyens ne doivent pas être admissibles. Röpke ne souhaite pas qu'elle pénètre tous les domaines, qu'elle soit envahissante, par exemple par une publicité dont on ne pourrait échapper. S'il est pour l'économie de marché, il n'est certainement pas pour une « société de marché »23. Mais contrairement aux socialistes, les espaces soustraits au marché ne sont surtout pas l'apanage de l'Etat ou des monopoles, mais, et c'est le conservateur qui parle en lui, doivent idéalement rester du domaine de la production indépendante, de la famille, des organismes spontanés du tissu social, ces intermédiaires que l'Etat jacobin veut détruire.

Cette dernière idée, ainsi que le rôle qu'il attribue à l'exemple moral des aristocraties naturelles24, formées d'un petit nombre d'individus dont l'autorité morale fondée sur leur caractère irréprochable, serait librement reconnue et acceptée par le peuple (qui peut comprendre un éventail large, tels des agriculteurs, dirigeants syndicaux où banquiers centraux) trahit un aspect « romantique » et « anachronique »25 qui peut faire sourire à notre époque, tant les conditions et les mœurs ont évolué.


III. Corriger l'économie de marché

Les résultats du marché totalement libre peuvent être éloignés de l'idée d'une société équilibrée telle que Röpke la conçoit. Aussi admet-il certaines interventions de l'Etat pour corriger certains effets de l'économie de marché, par une politique économique et une certaine redistribution ; la prudence doit cependant être de mise pour éviter que ces interventions, dangereuses, ne dégénèrent pas.

Les interventions

Comme Jacques Rueff, autre grand libéral, Röpke distinguait entre les interventions « conformistes » et « non-conformistes » de l'Etat26. Les interventions conformistes sont celles qui ne mettent pas en cause le jeu de l'offre et de la demande et le mécanisme de formation des prix. Ces interventions, qui, souligne-t-il, peuvent d'ailleurs être nuisibles, constituent de nouvelles données que les acteurs économiques prennent en compte. Par exemple, un tarif protecteur constituera un coût supplémentaire. Une intervention non-conformiste quant à elle empêche la formation des prix.

L'exemple suivant de Röpke mérite d'être médité, dans le contexte actuel de la politique du logement du ministre écologiste en France :

« Si le gouvernement introduit des loyers maxima, il se produira immédiatement, sur le marché des logements, un écart entre les offres et les demandes – équilibre qui s'établit d'une part en encourageant la construction, de l'autre en freinant la demande. Ainsi l'Etat se voit obligé d'aller plus loin et de décréter la limitation des logements. Cette politique arrête complètement la construction. Elle l'oblige à prendre lui même en régie la construction de nouveaux logements. En outre il y aura une sorte de paralysie locative générale, car chacun se cramponne à son logis sans tenir compte d'une diminution ou d'une augmentation éventuelle de famille, ce qui entrave infailliblement la liberté de changer de domicile. »27

L'écologie est devenue un refuge anti-capitaliste pour les anciens sympathisants du communisme depuis la chute de cette dernière idéologie. Aussi, compte tenu de l'appartenance partisane de Mme Duflot, une telle politique ne surprendra guère et semblera voulue, car :

« Il s'en dégage un enseignement utile : le mécanisme de la formation des prix représente un point névralgique de notre système économique et on ne peut s'en passer sans s'engager directement dans la voie du collectivisme ».

Les interventions de la puissance publique, marque du tiers chemin, peuvent se révéler plus dangereuses que les maux qu'elles doivent soigner, si elles ne sont pas dosées avec extrême prudence.

Le tiers chemin s'oppose certes au socialisme. Cette doctrine interventionniste n'est pas la seule visée, comme le suggère l'idée de « tiers » chemin. Nous avons vu les critiques qu'il adressait au capitalisme historique. Il faut cependant bien observer, s'agissant de cet autre chemin rejeté, une coloration particulière : une philosophie utilitariste et un « capitalisme monopoleur », souvent identifiés, bien à tort, au laisser-faire. Röpke n'écrit-il pas, après avoir constaté que « nous assistons à une décadence morale et intellectuelle incommensurable (…) à un relativisme sans borne » que :

« Il nous faut remonter jusqu'à l'époque des derniers sophistes grecs du genre d'un Gorgias ou d'un Thrasymacos, ramenant la notion du droit à une simple question d'utilité, pour trouver un parallèle historique »28 ?

De même critique-t-il Jean-Baptiste Say d'avoir prôné dans son Olbie « un bon traité d'économie politique » comme base de l'éducation morale.29 L'anecdote suivante, racontée par Röpke, nous montre quelle est sa cible : un « doctrinaire libéral » auquel l'on montra des jardins d'ouvriers à Rotterdam « ne trouva rien d'autre à dire, sinon que c'était là une forme peu rationnelle de produire des légumes ! » alors qu'il s'agissait  « d'une forme d'autant plus rationnelle de créer du bonheur, qui seul importe d'ailleurs ». Et de le comparer au réformateur social, car, tout deux « sont aveugles à l'égard de toutes les valeurs vitales et impondérables et se disputent à propos de sordides calculs d'argent ».30 Dans son introduction à Au delà de l'offre et de la demande, l'utilitarisme est expressément nommé.

Public choice

Il est important de remarquer que sa critique du capitalisme repose en partie sur une critique de la faiblesse des gouvernements, trop enclins à écouter les intérêts particuliers demandant interventions, subventions, privilèges. Les interventions conformistes que Röpke appelle de ses vœux, doivent, elles aussi, rester dans certaines limites, plusieurs fois évoquées. Il ne méconnait pas le risque qu'un gouvernement, pour les raisons analysées par les auteurs du courant des choix publics, aille au delà de ce qui est nécessaire. C'est pourquoi estime-t-il d'une suprême importance la valeur morale des politiques, mais aussi des participants aux marchés. L'éducation indispensable est une notion qui revient également fréquemment sous sa plume.

Force est cependant d'être inquiet des développements politiques observés où, sous l'empire des « économocrates »31, les gouvernements sous couvert de manipulation des variables macroéconomiques, tels des leviers de commande, manipulent les conditions de vie des populations.

Le principal danger menaçant les sociétés occidentales n'est cependant pas une économie planifiée ou un Etat totalitaire. Ce danger n'est pas immédiat, une telle politique manquerait de partisans. En revanche les avancées progressives des idéologies hostiles à la liberté, et les mesures les accompagnant, sapent dans l'ombre les fondements de notre civilisation. Nous dit Röpke :

« Parmi ces abcès de notre économie occidentale, continuant leur lente dévastation, deux sont prédominants : le progrès apparemment irrésistible de l'Etat-Providence et cet évidement insidieux de la valeur monétaire que l'ont désigne du nom d'inflation. Ces deux facteurs dépendent étroitement l'un de l'autre dans leurs causes et dans leurs encouragements réciproques ».32

  • Etat-Providence

Sensible au sort des faibles, dont la vie même est en jeu en cas d'incident graves, tels la maladie, une lourde opération, Röpke se montre favorable à des formes d'aide. Les liens traditionnels, famille, communautés naturelles, se trouvant disloqués par la massification qu'il analyse, ce sont les sources première de l'entre-aide qui se sont évaporées. La puissance publique peut alors, selon Röpke, fournir en remplacement cette aide. Les début de l'Etat-providence sont à chercher là.

Une certaine redistribution des revenus lui semble même souhaitable. Celle-ci peut être mise en œuvre par l'imposition des riches et des dépenses publiques en faveur des plus pauvres, mais à la condition importante, toutefois, qu'elle demeure à un niveau faible33. Or ce soutien, s'il n'est pas strictement limité, devient rapidement dangereux. D'une part, il contribue à l'isolement des individus, à l’effritement du sentiment de solidarité, conduisant à un renforcement encore de cette aide. D'autre part, cette aide repose en dernière analyse sur la contrainte sur le contribuable, lui ôtant les moyens de sa solidarité et le dégageant moralement de ses devoirs.

Le développement de cet Etat-providence contribue ainsi à la prolétarisation de la population, et, par le biais de la démocratie de masse, conduit à des demandes toujours accrues de la part des différents groupes, qui ne voient que les bénéfices sans comprendre que, tout ce que l'Etat donne provient de la poche d'un autre. Pour la plupart des bénéficiaires de l'Etat-providence, écrit Röpke, l'Etat est une « quatrième dimension. » Pourtant l'Etat-providence agit comme une véritable « pompe à revenus », et les prélèvements sur l'économie deviennent plus importants que les aides, pour la plupart des bénéficiaires, au seul profit, finalement, de l'Etat et des fonctionnaires de plus en plus nombreux qui font tourner la pompe. La redistribution n'est plus, sauf pour l'appareil étatique, qu'un « brassage à vide ».34

  • Inflation

Cet Etat-providence, au sens large, doit bien sûr être financé, mais il arrive un moment où les hommes politiques doivent trouver une alternative aux impositions, dès lors que les prélèvements sur les riches sont incapables, et de loin, de couvrir les dépenses. Par ailleurs, et renforçant cette tendance, l'accroissement de l'Etat-providence produit également une des conséquence, morale et économique tout à la fois, car liée à l'affaiblissement de la prévoyance et de la solidarité : la chute de l'épargne individuelle.

Sur le plan moral, cela signifie que les individus sont de moins en moins indépendants et de moins en moins responsables de leur propre devenir, sur le plan économique, cela entraîne une baisse de la source de l'accumulation des capitaux, des investissements. Afin d'éviter la baisse de la productivité et donc des salaires, les économocrates se tournent vers un financement facile : l'inflation dont la tentation devient irrésistible.

Keynes, ici, endosse une grande part de responsabilité35, lui qui a ouvert la voie à la respectabilité de ce procédé qui, rappelle Röpke dans une revue favorable de l'édition de 1953 de la Théorie de la monnaie et du crédit de Ludwig von Mises, est à la base des cycles économiques, essor artificiel basé sur de mauvais investissements et une épargne forcée, devant s'arrêter brusquement par une crise de liquidation.36

Conclusion

Röpke n'était certes pas un libertarien moderne, puisqu'il recherchait explicitement ce qu'il appelle un tiers chemin, entre le socialisme et le laissez-faire. Ce rejet du laissez faire pour lui consistait comme nous l'avons constaté, à empêcher les monopoles et à admettre une dose de redistribution. Ce tiers chemin, l'ordolibéralisme, consistait principalement à garantir le fonctionnement du marché et de la concurrence par un cadre moral ainsi qu'un cadre juridique idoine.

Le capitalisme que Röpke avait eu sous les yeux, au temps de la République de Weimar était marqué par un double travers. Dans la ligne des recommandations des libéraux classiques anglais alors que l'Irlande traversait une famine un siècle plus tôt, la République de Weimar, en refusant toute aide alimentaire d'urgence, semblait inactive face à la misère que la crise avait provoquée. En revanche, et typique cette fois-ci du capitalisme allemand, elle répondait aux demandes des intérêts économiques en accordant subventions, protection douanière et constitution de monopoles.37 A l'heure de la reconstruction de l'Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, la seule alternative à ce capitalisme semblait être une forme de socialisme. C'est en ce sens que Röpke, avec d'autres auteurs du courant de l'ordolibéralisme ainsi que Ludwig Ergard, homme politique démocrate chrétien, ont façonné la théorie de l'économie sociale de marché, troisième voie entre le socialisme et le capitalisme. L'adjectif « social » de doit pas nous tromper : les principes informant la Sozialmarktwirschaft n'étaient autres que ceux de l'économie de marché libre. Le programme économique de Ludwig Erhard était un programme clairement libéral, s'appuyant sur la création d'une nouvelle monnaie, une monnaie saine, et sur le mécanisme des prix, c'est à dire des prix libres. En cela la politique suivie prenait le contrepied du dirigisme et de l'inflationnisme dominant le monde occidental après la Seconde Guerre mondiale, et mis en œuvre en Allemagne par les autorités d'occupation alliées.

L'un des plus beaux livres de Röpke s'intitule Au delà de l'offre et de la demande. Ce titre montre que le soucis de cet auteur était éloigné de ce que les adversaires de la liberté et de l'économie nomment, comme Röpke, l'économisme. Ainsi qu'il l'écrivit, « c'est un commandement de la morale et de l'humanité » que « d'adapter l'économie à l'homme et non pas l'homme à l'économie ».38 Mais, économiste lui même il savait bien que cette science devait informer les politiques publiques si celles-ci avaient pour objectifs réels d'améliorer la condition des habitants d'un pays. Un moralisme non informé des choses de l'économie ne peut qu'être nocif.

Nous évoquions en introduction le fait que Röpke, comme Buchanan et Hayek, ont été attirés dans leur jeunesse par le socialisme. Comme pour ce dernier, la lecture des œuvres de Ludwig von Mises le guérit de cette maladie infantile.39 Il comprit que si le sort des plus pauvres importait réellement, les remèdes socialistes ne pouvaient être une solution, malgré les discours. Au contraire, ces remèdes leur nuisent encore davantage qu'aux riches, ennemis déclarés de la gauche, parce que leur subsistance même est en cause. Seul un ordre libéral est à même d'apporter tout à la fois prospérité et liberté.

Olivier Braun

NOTES

1 - Ainsi que le dit Röpke, dans son Explication de l'Allemagne, 1945, pp. 25-26, il avait évoqué celui qui cultivait son jardin : « Un semblable jardinier n'avait plus sa place dans notre époque, dans cette époque qui s'applique à reboiser le jardin de la civilisation jusqu'à le rendre pareil à la forêt primitive ». L'incident de la visite est relaté dans la biographie de Röpke, par John Zmirak, Wilhelm Röpke, Swiss Localist, Global Economist, ISI books, 2001, p. 25-27, et dans Lawrence White, The Clash of Economic Ideas, Cambridge University Press, 2012, p. 242.

2 - Au delà de l'offre et de la demande, édition française chez Payot, avec une préface de Jacques Rueff, 1961, p. 18. Les Belles-Lettres ont publié récemment cet ouvrage de Röpke. Par la suite, les mots ou expressions entre guillements, sauf mention contraire, sont de Röpke.

3 - Nous n'évoquerons pas ici l'aspect international ou encore européen des travaux de Röpke, qui mériteraient une étude spéciale, et qui mettent également en lumière la perversion – grave – de l'ordre libéral par la politique.

4 - Publié en janvier 1933 en allemand, traduit en anglais et disponible dans le recueil Against the Tide, 1966 (réédité par le Ludwig von Mises Institute, 2007), pp. 45-78. Bien des œuvres de l'auteur sont disponibles en anglais dans le site du Mises Institute à la page Röpke.

5 - Voir le texte de la conférence de février 1933 à Francfort, traduite en anglais sous le titre « An End of an Era ? », in op. cit., pp. 79-97, à la page 97

6 - La crise de notre temps, Neuchatel, 1945, pages 166 et suivantes. « Adaptation française » de l'édition originale parue en 1943 sous le titre Die gesellschaftkrisis der Gegenwart.

7 - Ce que nous appelons le hasard moral et qui fragilise tant notre système bancaire et monétaire, et qu'exprime la doctrine du « trop gros pour chuter ».

8 - Pour une critique libertarienne des sociétés anonymes, voir par exemple Piet-Hein van Eeghen, « The Corporation at Issue, en deux parties », Journal of Libertarian Studies, été 2005 (partie I) pp. 49-70, et automne 2005 (partie II), pp. 37-57

9 - Voir la Crise, pp. 298-307.

10 - Pour une défense économique des cartels, voir Pascal Salin, « Cartels as Efficient Productive Structures », Review of Austrian Economics, 1996, vol. 9, n°2, pp. 29-42.

11 - La crise de notre temps, p. 171.

12 - P. 168.

13 - Voir pp. 142-143.

14 - Luigi Zingales, « Dans le lobbying, l'argent n'est pas tout », Les Echos, 13 juillet 2012. Le paragraphe précédent souligne, d'une façon « public choice » combien la défense des marchés libres est difficile, par opposition à la défense des intérêts capitalistes : « Du capital-risque aux télécommunications, de l'industrie de la construction aux syndicats d'enseignants, il y a beaucoup de demandes de preuves qui célèbrent les bienfaits de ces industries et qui justifient (implicitement ou explicitement) des subventions gouvernementales en leur faveur. Il n'y a pas de demande de preuves aussi organisée et active pour savoir si toutes ces subventions sont des sources de distorsion, de gaspillage ou si elles ne risquent pas de rendre les entreprises plutôt moins concurrentielles que davantage concurrentielles. »

15 - Voir Lawrence H. White, The Clash of Economic Ideas, p. 218-219.

16 - Explication économique du monde moderne, 1937, pp. 246-251.

17 - Par exemple dans son Ethique de la liberté, publiée aux Belles-Lettres.

18 - Ses analyses sont détaillées dans Crises and Cycles, paru en 1936. (Livre adapté et révisé, d'après le livre en Allemand, Krise und Konjunkture, paru en1932). Le cadre de cet article ne permet pas un exposé détaillé, mais il convient de souligner que la proximité de l'analyse des causes n'empêche par Röpke de se montrer favorable au soutien de la demande globale par la dépense publique financée par le déficit budgétaire. Convaincu par les arguments de Melchior Palyi et Friedrich Lutz, il a par la suite répudié cette idée de functional finance (voir Au delà de l'offre et de la demande, page 245, note 1).

19 - La crise de notre temps, pp. 134 et s.

20 - La crise de notre temps, p. 136.

21 - La crise de notre temps, p. 137.

22 - Au delà de l'offre et de la demande, p. 146.

23 - Expression de Lionel Jospin, alors Premier ministre.

24 - Voir ses développements dans Au delà, pp. 150 et s.

25 - Les mots exacts de Razeen Sally sont « romantically nostalgic » et « anachronistic » et décrivent aussi le souhait de Röpke d'une société équilibrée avec son agriculture paysanne et son industrie, sur le modèle de la Suisse qu'il a connue dans les années d'avant guerre. Cité par Ralph H. Ancil, « The Romanticism of Whilhelm Röpke », Modern Age, Summer 1999, pp. 199, à la page 206.

26 - Cette distinction apparaît déjà dans son Crises and Cycles, pages 195 s. Voir aussi La crise de notre temps, p. 205 s.

27 - La crise de notre temps, p. 208.

28 - La crise de notre temps, pp. 19-20.

29 - La crise de notre temps, p. 170. Say était effectivement, en philosophie morale, utilitariste. Cela dit, Röpke estimait bien entendu que la connaissance de l'économie est indispensable aux gouvernants ainsi qu'aux électeurs si le bien est réellement leur objectif.

30 - La crise de notre temps, pp. 294-295. Le réformateur social était un fonctionnaire du BIT qui voulait combattre le mal-être du prolétariat uniquement grâce à des salaires plus élevés et des heures de travail plus courtes.

31 - Le mot est de Röpke. Voir par exemple Au delà de l'offre et de la demande, p. 171. Il voit dans les physiocrates les ancêtres de l'économocratie.

32 - Wilhelm Röpke, Au delà de l'offre et de la demande, page 172. Significativement, l'Etat-providence et l'inflation sont analysés dans le même chapitre.

33 - Voir déjà dans son manuel d'économie, Explication économique du monde moderne, 1937, pp. 246-251.

34 - Cette dernière expression est d'Anthony de Jasay, qui fait une analyse similaire dans le chapitre sur la redistribution de son livre L'Etat, (traduction française) aux Belles-lettres, 1994. Voir la section « la brassage à vide » aux pages 340 et suivantes.

35 - « Keynes and the Economic Revolution », in Against the Tide, pp. 167-180, à la page 173 et s.

36 - Voir « The Fight against Inflationism », in Against the Tide, pp. 181-185.

37 - Voir la biographie par John Zmirak, Wilhelm Röpke, 2001, pp. 164-165.

38 - Au delà de l'offre et de la demande, p. 18.

39 - Selon le témoignage de Röpke, cité par Richard Ebeling, « Wilhelm Röpke, a Centenary Appreciation », The Freeman, octobre 1999, disponible en ligne. Pour Buchanan, ce sont les cours de Frank Knight, à Chicago, qui lui ont fait comprendre l'importance de l'économie libérale de marché ; voir la biographie de Buchanan dans The Concise Encyclopedia of Economics, sur Internet.

NB : Vous pouvez vous procurer une copie .pdf de la traduction originale en français du livre de Wilhelm Röpke en allant sur le site de l'Institut Coppet.