Le couple formé par Mme Merkel et M. Sarkozy est apparu comme le principal promoteur de ces politiques, et a initié un pacte budgétaire pour en assurer la mise en œuvre, ainsi que pour rendre crédibles les engagements des gouvernements aux yeux des marchés financiers.

Or, si Merkozy, ainsi que les ont surnommé les détracteurs des politiques d'austérité, semblait ne former qu'une personne, les divergences entre les deux positions n'en demeuraient pas moins importantes. M. Sarkozy souhaitait la création d'obligations européennes ainsi qu'un rôle actif de la Banque Centrale Européenne.

Dans la tradition toute française M. Hollande défend les mêmes positions, mais sur un mode confrontationnel, pour se démarquer artificiellement de M. Sarkozy en période de campagnes électorales.

Les disciplines sont nécessaires, des engagements, devront être pris pour le désendettement et être respectés. Mais c’est la croissance qui nous permettra d’y parvenir le plus sûrement. C’est pourquoi je proposerai à nos partenaires un pacte de responsabilité, de gouvernance et de croissance. Je renégocierai le traité européen issu de l’accord du 9 décembre pour lui apporter la dimension qui lui manque, c’est-à-dire la coordination des politiques économiques, des projets industriels, la relance de grands travaux dans le domaine de l’énergie et puis les instruments pour dominer la spéculation, un fonds européen qui puisse avoir les moyens d’agir sur les marchés avec l’intervention de la Banque centrale européenne qui devrait être, finalement, au service de la lutte contre la spéculation. J’agirai en faveur de la création d’euro-obligations afin de mutualiser une partie des dettes souveraines, de financer les grands projets.1

M. Hollande réclame des mesures de croissance. Qu'entend-il par là ? Trois propositions sont discutées:

- la relance  des obligations européennes;

- la relance par des investissements publics ;

- la monétisation des dettes par la BCE.

La création des obligations européennes a pour objectif officiel de garantir aux investisseurs que l'euro existera encore dans, disons vingt ans, soutenues par un Etat européen central. L'objectif de court terme, peut-être dominant (“deux semaines, c'est déjà le long terme” disait l'ancien premier ministre britannique, travailliste, Harold Wilson) semble plus prosaïque : les Etats aux finances publiques les plus malsaines, aux risques les plus élevés, et donc devant offrir une rémunération plus élevée aux investisseurs pour leurs emprunts, y voient le moyen de profiter de la meilleure gestion de certains de leurs partenaires, typiquement de l'Europe du Nord, pour bénéficier de taux plus faibles. Vendues comme une garantie de solidité, les obligations européennes sont un instrument permettant à certains de vivre en parasites sur des autres. Les incitations sont perverses et aggravent les causes du mal que l'on prétend soigner.2

La relance

Les deux autres propositions, qui vont de pair, sont issues de la pharmacopée keynésienne. L'analyse de Lord Keynes l'a conduit a prôner l'utilisation du budget, par opposition à la politique monétaire, pour relancer une économie en situation de sous emploi. La révolution monétariste des années 1960, suite à l'étude des effets respectifs sur la croissance, de la dépense publique et de la politique monétaire, donne la victoire à la seconde. Or, l'analyse de l’œuvre de Keynes, notamment par son grand critique, William Harold Hutt3, révèle que les deux politiques sont simultanées, ou, plus précisément, que si Keynes a éclipsé la politique monétaire en faveur d'une relance par la dépense publique, celle-ci était implicitement financée par la création monétaire.

M. Hollande, en demandant des mesures en faveur de la croissance se traduisant par des investissements publics et l'appui de la BCE est fidèle à la pensée keynésienne. La politique proposée n'est certes pas ouvertement inflationniste, ce qui pourrait chagriner une partie de l'électorat mais aussi la rendre inefficace. L’ambiguïté provient vraisemblablement de la définition particulière que donnent Keynes et ses disciples au terme inflation : une hausse des prix lorsque le plein emploi est atteint.

Le schéma explicatif est le suivant : la crise se manifeste par une demande effective insuffisante pour absorber la production, ce qui conduit les entreprises, dans un contexte de rigidité des prix, à restreindre la production et donc à licencier une partie du personnel. Pour sortir de ce contexte déflationniste les autorités publiques doivent augmenter la demande effective, c'est à dire dans l'esprit de Keynes la demande nominale, en palliant l'insuffisance de la demande privée par la dépense publique. Si le déficit supplémentaire devait être financé par l'épargne du public, cela entrainerait un effet d'éviction et diminuerait d'autant les fonds prêtables aux entreprises pour le maintien de leur capital et pour de nouveaux investissements productifs. Les taux d'intérêt, poussés à la hausse, s'éloigneraient encore davantage du taux de l'efficacité marginale du capital. Il est indispensable d'avoir le concours des autorités monétaires pour financer la dépense publique. Keynes a présenté ses positions comme une révolution par rapport aux auteurs qu'il nomme « classiques »4.

Pour les économistes orthodoxes, la crise ne s'analysait pas dans une déficience de la demande globale, mais par un défaut de coordination de l'économie, entre les prix des produits et services et les prix de facteurs de production. Les salaires, fixés à un niveau trop élevé relativement aux prix attendus des produits, sont pour des raisons essentiellement institutionnelles, rigides. Dans une économie libre où le mécanisme des prix n'est pas entravé, les prix des produits et des facteurs de production se fixent de sorte à vider les marchés, assurant le plein emploi des facteurs de production, parmi lesquels le travail. Lorsque les syndicats et le législateur, via le code du travail, s'opposent à la baisse des salaires nominaux dans les secteurs souffrant de la crise, le chômage s'y développe et les facteurs de productions sont retirés du marchés.

William Hutt a écrit un livre, A Rehabilitation of Say's Law, pour montrer que ce phénomène, loin de réfuter la loi des débouchés, l'illustrait au contraire. En retirant du marché des facteurs de production qui ne peuvent obtenir le prix demandé, plutôt que d'accepter un prix permettant le plein emploi, les capitalistes et les travailleurs retirent une source de demande des productions non concurrentes. La pression déflationniste s'étend donc de proche en proche aux autres industries qui, lorsqu'elles se trouvent également devant des rigidités à la baisse des prix, réduisent leur production. Le problème central n'est pas une déficience de la demande globale, et l'accent mis par les keynésiens sur cet aspect détourne l'attention du véritable problème, et partant de sa solution : l'imperfection croissante du mécanisme des prix, la dis-coordination entre les prix des produits et des facteurs de production. Les prix trop élevé de ceux-ci par rapport à ceux-là réduisent à néant les perspectives de profit, et donc l'investissement et l'emploi.

La solution découle de l'analyse, pour William Hutt. Les responsables politiques ont un rôle fondamental pour permettre à l'économie de retrouver la prospérité : supprimer les rigidités souvent créées de toute pièce par la législation, mais aussi convaincre les syndicats de ne pas s'opposer au rétablissement d'un marché efficace. La fixation des prix des facteurs de production à un niveau permettant leur plein emploi, compatible avec les prix attendus des produits et services, permet à la production de reprendre. Les produits s'échangeant contre des produits, comme l'a montré Jean-Baptiste Say, la nouvelle production constitue une source de demande des produits non concurrents, permettant ainsi de rendre au marché les facteurs de production, le capital et les travailleurs, jusqu'au plein emploi.

Dans le contexte idéologique dominant, les dirigeants politiques, peu enclins à sacrifier les perspectives d'une réélection, répugnent à de tels efforts de leur part. La politique de modération salariale mise en œuvre par M. Schröder en Allemagne dans les années 2000 montre cependant qu'elle est un succès, sinon pour le parti responsable, du moins pour les Allemands. 

Keynes, estimant impraticable cette route, a construit une théorie dont le but est d'obtenir la validation des recommandations politiques qu'il avait développé intuitivement au début des années 1930, et qui flattent l'activisme des hommes politiques. Ceux-ci n'ignorent naturellement pas les effets néfastes sur l'économie de la fixation de certains salaires à un niveau trop élevé compte tenu de la productivité. Les déclarations toutes récentes de François Hollande, à la recherche d'un « équilibre » le montrent : si le «coup de pouce» qu'il souhaite donner au SMIC « devra rattraper ce qui n'a pas été accordé cette dernière année », M. Hollande précise qu'il « devra aussi veiller à ce que cela ne déstabilise pas les entreprises ».5

L'évolution des économies de l'Europe depuis l'introduction de l'euro jusqu'à la crise récente illustre la pertinence de l'analyse de William H. Hutt, et de l'importance de la fixation des prix du travail à un niveau permettant l'emploi optimal, ce qui comprend aussi bien l'absence de chômage visible mais aussi l'absence d'emploi sous-optimal, lorsque le maintien artificiel de salaires trop élevés dans certains secteurs contraint une partie des travailleurs à chercher un emploi dans une industrie moins productive mais où la contrainte est absente. Le graphique suivant montre l'évolution des salaires et de la productivité dans six pays de la zone-euro6 :

Le constat le plus frappant concerne les chemins divergents entre l'Allemagne d'une part, où les salaires ont suivi l'évolution de la compétitivité, comme la théorie de la fixation des salaires le voudrait, et les autres pays. Le boom inflationniste des années 2000, singulièrement en Espagne, explique pourquoi les salaires ont progressé à un rythme plus rapide que la productivité ; dans le cas de la Grèce, selon M. Levy, la hausse des salaires en 2002 et 2003 provient principalement de la hausse des salaires dans la fonction publique. L'importance des déficits et du niveau de la dette de la Grèce n'est donc guère surprenant.

Compte tenu de ces écarts, l'on comprend aisément pourquoi le taux de chômage en Allemagne est inférieur à 6 % alors qu'il est de plus de 24 % en Espagne. Les perspectives pour l'Italie et la France ne sont guère encourageantes si les gouvernements ne conduisent pas des réformes structurelles propres à améliorer le fonctionnement de l'économie pour la rendre plus productive. Hélas, les propositions de M. Hollande ne vont pas dans le sens d'une amélioration du fonctionnement des marchés, mais imposent au contraire des coûts supplémentaires aux entreprises, et, au niveau macroéconomique, tournent le dos à la réduction des dépenses publiques et nécessitent une politique monétaire inflationniste.

La clef keynésienne se trouve peut-être dans ces propos du maître de Cambridge :

[Si] une réduction du salaire nominal existant provoque le retrait d'une certaine quantité de travail, il ne s'ensuit pas qu'une réduction du salaire réel existant produirait le même effet si elle résultait d'une hausse du prix des biens de consommation ouvrière. En d'autres termes, il est possible que dans une certaine limite les exigences de la main-d’œuvre portent sur un minimum de salaire nominal et non sur un minimum de salaire réel.7

En effet, les dépenses publiques souhaitées par Keynes doivent être financées par la création monétaire, autrement dit, la demande d'encaisse demeurant inchangée, par l'inflation des prix. Si Keynes a toujours été ambiguë sur la question de l'inflation, ses disciples ont été moins prudents. Grâce à l'inflation non anticipée, l'emploi des facteurs de production aux prix actuels redevient rentable et les entreprises retrouvent des perspectives de profit. Le retour sur le marché de facteurs de production signifie également le retour d'une source de demande pour les produits des entreprises non concurrentes ; un cercle vertueux, bénéfice de la loi de Say, se met en place. Mais contrairement à ce que laisse croire Keynes, les économistes orthodoxes n'ont jamais nié que l'inflation non anticipée pouvait avoir des effets positifs sur l'emploi et la prospérité. La relation de Phillips entre le chômage et l'inflation, à court terme, en est l'illustration. Certains des économistes les plus orthodoxes l'avaient préconisé, en cas de crise, devant l'urgence, comme les économistes de l'école de Chicago, Franck Knight, Henry Simmons, Jacob Viner, Lloyd Mints et Aaron Director.8

L'austérité

L'on comprend donc pourquoi M. Hollande, à l'instar de M. Tsipras et conformément aux exhortations du professeur Krugman, refuse l'austérité, cette politique interdisant la relance par la croissance des déficits. Le concept d'austérité est cependant problématique et ses partisans affichés en sont largement responsables.

La difficulté pressante en Europe est d'ordre budgétaire : les gouvernements dépensent bien plus que leurs recettes fiscales ne le permettent, où qu'ils n'osent en percevoir auprès de leurs électeurs. La mesure traditionnelle du déficit, par rapport au PIB, masque finalement l'ampleur de cette impasse budgétaire. Roger Garrison écrivait que :

Everett Dirksen n'avait-il pas coutume de dire que l'objectif principal du PIB (…) était de rendre tout le reste petit par comparaison ? (…) Le PIB constitue un dénominateur politiquement attractif mais non pertinent d'un point de vue économique. Quel est l'importance des emprunts des gouvernements par rapport aux fonds disponibles pour les prêts ? Le dénominateur pertinent est l'épargne totale, non pas la production totale.9

Les déficits et le niveau des dettes sont tels dans certains Etats que les investisseurs peuvent douter de la capacité de remboursement dans une monnaie non dévaluée, quand ce n'est pas de la capacité de remboursement tout court. La rémunération exigée pour balancer ce risque est en hausse, ce qui accroit les difficultés des Etats devant verser ces taux d'intérêt. Les gouvernements partisans de l'austérité se sont focalisés sur le déficit budgétaire, impliquant que les deux moyens de le réduire étaient équivalents, la réduction des dépenses et la hausse des impôts. Si les deux moyens sont effectivement propre à réduire mathématiquement les déficits, le niveau de l'activité ne baissant pas, leur nature est toute différente et le concept unique d'austérité tel qu'il est employé ne permet pas de saisir la différence.

Comme le souligne justement Philipp Bagus :

Le mot « austérité » est clairement inadapté. Des impôts plus lourds signifient que le gouvernement veut absorber davantage de ressources dans le secteur public. Le poids du secteur public s'accroit et réduit encore l'espace du secteur privé. L'austérité pour le secteur public implique la croissance du secteur privé et inversement pour le secteur public. Les augmentations d'impôts ne signifient pas l'austérité pour le gouvernement.10

Or, si les voies de la réduction des dépenses publiques et de l'augmentation des impôts ont été empruntées simultanément, la hausse de la pression fiscale a été privilégiée dans la plupart des pays de la zone euro. La création d'un impôt harmonisé au niveau européen sur les transactions financières a été proposé avec insistance par les autorités françaises, sous la direction de M. Sarkozy comme de M. Hollande. Malheureusement pour les populations concernées, l'effet sur la croissance n'est pas identique, selon que l'Etat baisse ses dépenses où augmente les impôts. Les deux solutions ont selon les économistes des effets négatifs sur l'évolution du PIB mais les effets dépressifs des augmentations des impôts sont considérés comme bien plus importants. La véritable austérité, celle du gouvernement et des bénéficiaires de ses dépenses, pâtit des effets néfastes de l'augmentation des prélèvements obligatoires. L'emploi lâche du concept d'austérité impute alors à cette politique les échecs découlant inévitablement de la hausse des impôts déprimant la production et l'emploi. Ces échecs se traduisent par la baisse de l'activité, et, revanche de l'effet Laffer, par la baisse des recettes fiscales. La réduction des déficits n'en est que plus difficile. D'ailleurs, au fond, les opposants de plus en plus nombreux à l'austérité ne protestent-ils pas contre les impôts ?

La réduction des dépenses publiques a certes un effet dépressif à court terme, pénalisant les bénéficiaires vendant leur production et services à l'Etat et aux récipiendaires de ses dépenses. La méthode de calcul du PIB exagère cependant l'effet dépressif à court terme,dans la mesure où les « services » produits par l'Etat entrent à leur coût de production dans le calcul du PIB, alors que leur valeur marchande est généralement inférieure – sans quoi ils seraient vraisemblablement offerts sur le marché.

L'ancien président de la Réserve Fédérale de Cleveland, Jerry L. Jordan, nous offre une analogie savoureuse11 pour comprendre ce point. Imaginez des adolescents inventifs qui souhaitent gagner de l'argent en vendant de la limonade au coin de la rue. Les parents trouvant l'idée bonne les encouragent et prennent la voiture pour faire les courses : achat de citrons, de sucre, de bouteilles design, des verres, cuillères, napperons, etc.. La dépense totale, sans compter le temps et le carburant, se monte à 10 €. Le lendemain, les affaires étant nulles à 1 € le verre, les adolescents apprenant la loi du marché, baissent le prix à 10 centimes. A midi tout est écoulé, la recette, pour 70 verres, est de 7 €. Les enfants sont excités et veulent augmenter leurs affaires, voyant des revenus en hausse. Les investisseurs quant à eux voient déjà des pertes croissantes. Dans la comptabilité publique, les 10 € d'investissements publics seraient comptabilisés ainsi dans le PIB, alors que dans le secteur privé il y aurait une perte, et celle-ci viendrait en diminution du PIB.

Si M. Hollande n'a pas renoncé aux augmentations des impôts, comme il l'a rappelé lors de l'interview déjà citée, il refuse l'austérité dans les dépenses pour pouvoir relancer l'économie par une politique inflationniste.

L'inflation comme politique

Or ce remède, s'il est facile, n'est pas sans problèmes, économiques et moraux.

Du point de vue économique, il ne résout pas le problème fondamental qui est un problème de dis-coordination du mécanisme des prix. Dès que l'inflation cesse, ou dès que les acteurs, et singulièrement les syndicats se rendent compte que l'inflation est une politique durable et auront obtenu des hausses compensatoires, la rigidité de l'économie forcera à nouveau le chômage. La hausse de la productivité permet cependant, si elle est permise par l'accumulation du capital – mais les politiques fiscales voulues par M. Hollande ne la favorisent pas, au contraire, et au détriment des travailleurs –, de prolonger la stimulation artificielle. Son maintien exigera des doses croissantes d'inflation. Par ailleurs, l'inflation sème les graines des futures crises économiques par le mal-investissement et les bulles qu'elle provoque et qui éclateront.12 La croissance que veut M. Hollande ne peut pas être durable.

La politique monétaire ne remplace pas ces ajustements micro-économiques. Après avoir conduit une politique monétaire accommodante et agréable aux hommes politiques, M. Draghi les met aussi devant leurs responsabilités et, s'il emploie des euphémismes, il ne dit pas autre chose que l'analyse orthodoxe rappelée par William Hutt :

Les politiques visant à améliorer la concurrence sur les marchés de produits et à augmenter la capacité d'ajustement de l'emploi et des salaires pour les entreprises, favoriseront l'innovation, promouvront la création d'emplois et amélioreront les perspectives de croissance à long terme.13

En termes plus directs, en paraphrasant Hutt, on pourrait traduire ainsi :

Le rôle des dirigeants politiques devrait être d'éliminer les rigidités provenant des législations du travail et de protéger les citoyens contre les usages privés de violence et menaces de grève, pour permettre aux prix de s'adapter et de se fixer au niveau "vidant les marchés", donc, pour le travail, à supprimer le chômage. Les effets positifs attendus sont davantage de production (car remise au travail des hommes et du capital) et la production étant la source de la demande de produits non concurrents, davantage de prospérité, au bénéfice principalement de ceux qui sont exclus du marché du travail ou poussés dans des emplois sub-optimaux, donc des plus pauvres.

Les deux reproches principaux que l'on peut faire à l'inflation sont qu'elle enclenche une fausse vague de prospérité, avec création de bulles et mauvaise allocation du capital, et, avec Hutt, qu'elle permet de masquer le problème réel de l'économie, la dis-coordination, l'inflation à d'autres coûts qui devraient intéresser M. Hollande.

Les coûts de l'inflation

Steven Horwitz, dans son « The costs of inflation revisited » nous offre une excellente synthèse de ces coûts.14

Inflation et prospérité

Quatre types de coûts sont reconnus depuis longtemps par les économistes. Le premier affecte les porteurs de monnaie15. La dépréciation monétaire affecte la valeur des encaisses détenues ; l'inflation est donc d'abord une taxe sur la monnaie. Lié à cet effet, nous voyons que les détenteur de monnaie, incité à s'en débarrasser, sont obligés de se rendre fréquemment à leur banque, ou du moins aux distributeurs automatiques, ce que les économistes de langue anglaise nomment de façon pitoresque « shoe-leather costs ». En troisième lieu nous avons le coût dit de catalogue, qui correspond aux ressources, temps et frais, nécessaires pour modifier les prix des produits. Le rythme des changements ne pouvant être identiques pour tous les marchés simultanément, les prix relatifs s'en trouvent modifiés. Enfin, les vendeurs, confrontés à l'inflation, ne peuvent savoir précisément si la hausse des prix est générale ou concerne leurs produits. Ces coûts dit d'extraction de l'information amènent les producteurs à prendre des dispositions modifiant l'allocation de leurs ressources, modifiant ainsi les prix relatifs, et conduisant ainsi à des prix ne correspondant pas à l'équilibre, gaspillant ainsi des ressources rares.

Les coûts les plus importants sur l'économie, et impactant donc de la façon la plus négative l'économie, sont mieux analysés en tenant compte des ressources consommées dans un univers inflationniste, et qui seraient, dans un monde sans inflation, consacrées à des activités productives. Ces ressources sont affectées à l'influence auprès de la classe politique, et à des services permettant de se mettre à l'abri de l'inflation.

Si l'inflation peut n'être pas anticipée, à moins d'être masquée par une importante hausse de la productivité, comme dans les années 1920 ou, plus récemment, durant la croissance liée aux nouvelles technologies dans la décennie 1990, elle finira par se traduire dans la hausse des indicateurs du coût de la vie. Les divers groupes se tourneront alors vers les pouvoirs publics afin de demander des mesures et des programmes à leur avantage pour lutter contre l'inflation qui les touche. Face à ces multiples demandes sectorielles et contradictoires, l'Etat dispose alors d'une gamme d'interventions nouvelles possibles qui auront cependant un point commun : une entrave supplémentaire au fonctionnement des marchés. Les coûts sont doubles : une moindre productivité liée aux dis-coordinations nouvelles, et, ainsi que l'ont souligné les économistes de l'école des choix publics, un comportement de recherche de rentes auprès de l'Etat et la dévolution de ressources, rares, au profit du système politique qu'il faut convaincre. Comme l'a montré Robert Higgs16, lorsque l'Etat créé une nouvelle bureaucratie et de nouveaux programmes, ceux-ci se pérennisent même si les conditions originelles ayant conduit à leur adoption ont disparu.

Certaines activités privées naissent directement du besoin de se protéger contre le prélèvement constitué par l'inflation, à l'instar des besoins en conseils fiscal pour diminuer sa surface imposable. Les dépenses liées à ces activités entrent également dans le calcul du revenu national, ce qui sous estime le coût véritable de l'inflation. Aux pertes liées à la taxe sur la monnaie et sur l'épargne il faut ajouter les dépenses en conseil financiers qui ne doivent leur existence qu'à l'inflation, et qui auraient en son absence pu être consacrées à des activités productives, augmentant la prospérité générale. Les économistes qui se sont penchés sur les effets de l'inflation ont constaté que celle-ci accroit la part dans la richesse nationale de la finance. Si M. Hollande était vraiment désireux de lutter contre son ennemi désigné, la finance, il ne devrait pas souhaiter un rôle accru de la BCE, euphémisme commode désignant une politique monétaire expansionniste, jargon signifiant une politique inflationniste.

Cet encouragement donné par les pouvoirs publics, malgré une rhétorique populiste hostile, à la finance, conduit a s'interroger sur la sincérité de la lutte contre les inégalités.

Les inégalités

Les effets redistributifs de l'inflation sont connu depuis longtemps. L'accent est mis sur le transfert réel de ressources des créanciers au profit des débiteurs. Henri Guitton décrivait ainsi dans son précis d’économie politique en 1969, les effets redistributifs de l’inflation, en précisant davantage l'identité des perdants et des gagnants17,18 :

L’inflation affaiblit les plus faibles (…) ceux qui ne peuvent combattre, qu’ils soient trop âgés ou qu’ils soient invalides. Ceux-là sont créanciers des autres. La créance matérialise aujourd’hui les résultats d’une lutte ancienne. Mais si cette créance a été exprimée à un moment où les prix étaient au niveau de 100, lorsque les créanciers sont payés au chiffre antérieurement promis, alors que désormais les prix sont au niveau 200, ils sont lésés de moitié.

L’inflation renforce les plus forts. (…) Ils sont débiteurs.

Il pose ensuite la question :

L’Etat redoute-t-il l’inflation ? – Dans la mesure où l’Etat songe, selon sa vocation suprême à protéger le faible, il semble que sa mission soit de lutter contre l’inflation. Mais si l’on réfléchit plus avant, on s’aperçoit que (…) l’Etat est le plus important débiteur dans la société qu’il incarne, ou du moins il est avant tout intéressé à équilibrer son budget.

Or l’inflation est une source de revenus pour l’Etat : source au moins immédiate, provisoire. Une émission de billets est une création facile de monnaie et sans coût actuel. Elle vaut un impôt.

Ainsi, la politique dite d'argent bon marché, et celle-ci est préconisée par la droite aussi bien que la gauche, mais cette dernière se veut plus sensible aux inégalités, est l'une des sources de l'écart grandissant entre les revenus.

Dans nos systèmes monétaires modernes, la création monétaire, dirigée par la banque centrale, provient des banques qui accordent des crédits aux investisseurs. George Reisman19 remarque que les deux principales périodes d'expansion du crédit, les années 1920 et la seconde moitié des années 1990 ont vu une forte augmentation des inégalités économiques. Le chemin qu'emprunte la création monétaire, via les crédits des banques à des taux bas, aux investisseurs mène en effet aux marchés financiers, à la bourse des valeurs qui voit ses indices augmenter rapidement, avant que les prix formant les indices traditionnels de l'inflation ne soient affectés – ce qui conduit d'ailleurs beaucoup à nier l'existence de l'inflation. Or les détenteurs d'action sont typiquement de riches capitalistes, qui bénéficient donc d'importantes plus-values et d'un patrimoine gonflé, et les spéculateurs sont en position privilégiée pour profiter des crédits bon marché et de la hausse des cours, par opposition aux salariés.

L'expansion du crédit permet également de gonfler les profits des entreprises. Les bénéficiaires du crédit utilisent cette ressource pour demander des biens de capitaux ou des biens durables, offrant ainsi des recettes aux entreprises vendeuses. Par l'effet des amortissements annuels sur ces investissements, les coûts sont répartis au cours de la durée d'amortissement du bien, et ne sont donc imputés que pour une faible part sur les profits agrégés de l'économie. Les coûts réels n'apparaitront que plus tard. Les profits sont donc gonflés artificiellement, ce qui renforce la tendance à la hausse de la valeur des actions, et contribue à l'accroissement des inégalités.

L'on pourrait ajouter que les personnes fortunées, ou dans le milieu de la finance, sont plus à même de se protéger et de protéger leur épargne des prélèvements dus à l'inflation.

Conclusion

William H. Hutt souligne dans son œuvre que les politiques de relance par les déficits sont fondamentalement des politiques d'inflation. 

Si dans certaines circonstances (un budget équilibré et un niveau faible d'endettement public) l'on peut admettre que, grâce à l'illusion monétaire, l'inflation peut, mais d'une façon grossière et injuste, rendre plus aisée la re-coordination de l'économie, en ramenant les prix des facteurs de production à un niveau compatible avec les prix anticipés des produits, les dangers sont bien supérieurs, et les causes profondes de la durée de la crise ne sont pas traitées. 

Les arguments en sa faveur ne sont pas économiques mais bien politiques, les dirigeants trouvant dans ce remède une voie plus facile et qui peut apporter d'ailleurs des avantages en terme d'accroissement de leurs pouvoirs. 

La crise actuelle est une illustration de la grave instabilité que provoque l'expansion du crédit : devant une reprise atone après le krach de la nouvelle économie de l'information en 2001, Paul Krugman n'a-t-il pas écrit : « pour combattre cette récession, la Réserve Fédérale doit faire davantage qu'une poussée dans le dos ; elle doit gonfler les dépenses des ménages pour balancer les investissements moribonds des entreprises. Et pour ce faire, comme Paul McCulley de Pimco l'a dit, Alan Greenspan doit créer une bulle immobilière pour remplacer la bulle du Nasdaq ».20 Force est de constater et de regretter que le vœu de Paul Krugman a été exaucé.

Les coûts sont importants pour une garantie de réussite faible. Surtout, cette politique repose fondamentalement sur la malhonnêteté car nécessite de tromper les électeurs et les travailleurs. Enfin, la relance donne de nouveaux pouvoirs aux dirigeants et modifie la structure sociale vers un sens inégalitaire totalement injustifié. L'inflation constitue une taxe et opère une redistribution des ressources, deux domaines relevant de la compétence exclusive des représentants du peuple dans une démocratie. La nécessité du consentement à l'impôt a des titres pour être à l'origine même des démocraties parlementaires et notre déclaration des droits  de l'homme en affirme toujours encore le principe.

NOTES

1 - Extrait du discours de Fr. Hollande, au Bourget, le 22 janvier 2012. 

2 - Les méfaits de la centralisation européenne, dont les obligations européennes sont un instrument, sont évoqués plus longuement dans ma critique de Lamy et Attali, « Un Etat européen centralisé est inutile et dangereux, réponse à Pascal Lamy et Jacques Attali ».

3 - Les œuvres principales de cet auteur injustement méconnu sont consacrées à une analyse critique du keynésiannisme. Voir son Keynesianism, Retrospect and Prospect, Henry Regnery Company, 1963, revu et modifié dans The Keynesian Episode, A Reassessment, LibertyPress, 1979 (ouvrage toujours disponible) mais sans les développements sur la loi de Say, objets d'un petit livre séparé, A Rehabilitation of Say's Law, Ohio University Press, 1974. D'origine modeste, William Hutt s'est beaucoup consacré aux questions de la fixation des salaires et aux tendances des syndicats à recourir à l'intimidation voir à la violence pour obtenir des avantages pour une fraction des travailleurs, au détriment des autres salariés, condamnés au chômage ou à des emplois moins rémunérateurs. Sa sensibilité quant au sort de la classe ouvrière et sa patience et rigueur dans l'analyse de l’œuvre de ses adversaires intellectuels sont sans doute les raisons ayant fait écrire à l'économiste David Glasner que Hutt était un être humain admirable. 

4 - Keynes entend par là « les successeurs de Ricardo, c'est-à-dire les économistes qui ont adopté et amélioré sa théorie y compris Stuart Mill, Marshall, Edgeworth et le Professeur Pigou. » (Théorie générale, chapitre 1, note 1).

5 - Déclaration du 29 mai 2012, au cours du journal télévisé de 20 heures de France 2.

6 - Source : Levy, Mickey, « Diverging competitiveness among EU nations: Constraining wages is the key », article du 19 janvier 2012.

7 - Keynes, La théorie générale, chapitre 2. L'objectif de Keynes est ici de critiquer la conception classique censée reposer sur une offre de travail fonction des salaires réels. Il se dit ensuite soulagé de voir que les salaires nominaux ne puissent baisser.

8 - Ces économistes, contrairement à Keynes, appelaient bien « inflation » cette politique, et pour en minimiser les risques, souhaitaient qu'elle soit mise en œuvre à travers des travaux publics. Voir Hutt, William H., « Illustration of Keynesianism » (tiré du chapitre 3 de sonPolitically Impossible) dans Individual Freedom, Selected Works of William Hutt, édité par Svetozar Pejovich et David Klingaman, Greenwoods Press, 1975, page 51 note 9. Ce texte est un remarquable résumé de l'analyse que fait Hutt des politiques recommandées par Keynes.

9 - Ma traduction. Original en anglais, Garrison, Roger, The Trouble with Deficit Finance, Mises daily article, 4 février 2003. 

10 - Ma traduction. Bagus, Philipp, La tragédie de l'euro, d'après la 3ème édition pour le Brésil, nouveau chapitre 11, fourni par l'auteur. Traduction française en préparation. Souligné par moi.

11 - Pour les amateurs de limonade. Voir Jordan, Jerry L., « Government Accounting Is Like Lemonade Stand Economics », opinion parue dans Investor's Business Daily, le 26 janvier 2012. Je paraphrase. Le texte est disponible à :

12 - Cette théorie monétaire des cycles a été développée par Ludwig von Mises, Friedrich Hayek et les membres actuels de l'école autrichienne. Des économistes d'autres écoles, comme Anna J. Schwartz (« Origins of the Financial Market Crisis of 2008 », Cato Journal, Vol. 29, No. 1 (Winter 2009) page 19,) ou John Taylor (audition devant le sous-comité pour la politique monétaire nationale, chambre des représentants, du 8 mai 2012) par exemple, voient également dans l'expansion monétaire l'origine de la crise de 2008.

13 - Souligné par moi. Remarque introductive à la conférence de presse clôturant une rencontre de la BCE à Barcelone, le 3 mai 2012. Ma traduction. L'extrait en anglais se lit ainsi : “Policies aimed at enhancing competition in product markets and increasing the wage and employment adjustment capacity of firms will foster innovation, promote job creation and boost longer-term growth prospects”. Disponible sur le site de la BCE.

14 - Voir Horwitz, Steven, « The Costs of Inflation Revisited », in The Review of Austrian Economics, vol. 16, n°1, pp. 77–95, 2003.

15 - L'article d'Alfred Sauvy, « L'impôt sur la monnaie », paru dans Revue économique., volume 1, n°3, 1950. pp. 387-393, mérite d'être lu en entier.

Lorsque “Le déficit budgétaire est couvert partie par inflation, partie par emprunt”, de sorte à ne pas augmenter la valeur réelle de la dette, écrit Alfred Sauvy, “[l]es avantages du système sont évidemment considérables la dette des chemins de fer, des barrages hydroélectriques, du métropolitain, etc., est réduite en même temps que celle de Etat. Les impôts sont moins lourds. Les consommateurs, locataires, etc.., bénéficient de cet allégement. Mais, par une de ces manifestations si fréquentes d' hypocrisie sociale, chacun ferme les yeux (ou le nez) devant impureté du procédé. Cependant ne nous plaçons pas du point de vue de la morale et de la justice ; reconnaissons simplement et sans scrupule la viabilité du système. On peut mettre, à actif véritable de inflation, le plein emploi et la pleine production qu'elle assure ; mais cet avantage est compensé par l'absence de stimulant et par l'encouragement donné des activités parasites ou peu productives. Si donc il n'y a pas avantage réel, en ternies de marchandises, c'est que les avantages financiers décrits plus haut ont quelque contrepartie désavantageuse. Et de fait, les victimes sont bien connues. Ce sont : 1) les porteurs de créances fixes (rentiers, etc.) ; 2)les porteurs de monnaie et assimilés ; 3) les porteurs de diverses créances ou revenus dont la revalorisation est toujours en retard (pensions, retraites, sommes diverses et même salaires). L'inflation chronique se nourrit donc de ces trois catégories de victimes. Et ici se produit un phénomène biologique bien connu : une espèce prédatrice se trouve en présence d'une espèce proie; elle ne rencontre que deux obstacles à son développement : la résistance des victimes et leur disparition. L'inflation prédatrice ne peut donc s'éteindre que du fait de la résistance des victimes ci-dessus, ou de leur anéantissement. La résistance active des rentiers est presque nulle. Celle de la troisième catégorie (revenus semi-fixes) est très faible. Loin de réclamer la rigueur financière qui les sauverait, les victimes ne songent qu'à demander à leur tour cette revalorisation si légitime. Et, ce faisant, elles précipitent le mouvement qui les écrase. Il est, à vrai dire, difficile de demander au faible de cesser la ruée vers le revenu national en lui montrant qui doit donner l'exemple en vue de faire cesser la panique. Quant aux porteurs de monnaie, c'est-à-dire toutes les personnes, ils ne constituent pas une catégorie sociale et ne peuvent opposer aucune résistance active. Ainsi inflation si tentante ne peut s'arrêter par la résistance active des victimes. Et dans notre pays du moins, le simple souci de tradition, d'orthodoxie, a depuis longtemps montré son impuissance. La troisième catégorie, cependant, parvient tant bien que mal, à résister sur une ligne de retrait qui ne peut être forcée. Des mesures préventives entrent même en vigueur. En bref, il est difficile de réduire les retraites au-dessous d'une certaine limite. L'inflation prédatrice est donc obligée de se rejeter sur les autres victimes. La grande habileté des loups consisterait à modérer leurs appétits de façon à laisser le troupeau de chèvres se multiplier à son rythme normal. Mais les loups ont faim. » (pages 388-389).

16 - Higgs, Robert, Crisis and Leviathan, Oxford University Press, 1987.

17 - Economie politique, tome 2, Dalloz, 6ème édition, 1969, pp. 128-130. Les caractères en gras sont les têtes de paragraphes dans le texte.

18 - Voir également le texte d'Alfred Sauvy.

19 - Reisman, George, « Credit Expansion, Economic Inequality, and Stagnant Wages », Mises Daily : Monday, January 14, 2008,

20 - Voir Krugman (dernier paragraphe). Cette citation a créé une polémique, certains défenseurs de Krugman disant qu'il plaisantait. Mais les écrits de cette époque montre que Krugman était tout à fait sérieux. Le lecteur intéressé peut consulter la discussion de Robert Murphy, qui contient d'autres citations postérieures.

Olivier Braun est le nom de plume d'un haut fonctionnaire actuellement en disponibilité et vivant à l'étranger.