La même année, la Chine est devenue le premier exportateur mondial, détrônant cette fois l’Allemagne. Cette ascension a transformé en une génération le pays d’ « empire fermé », en une « puissance marchande de premier plan ». Elle s’est accompagnée d’une accumulation de réserves monétaires nourrie des excédents commerciaux, relayés par les investissements des firmes du monde entier désirant avoir leur part du « miracle chinois ».

Cette mutation économique sans précédent, par son ampleur comme par sa rapidité, s’est déroulée dans un cadre financier rigoureux. Sur le plan intérieur, la gestion des finances publiques a été serrée, surtout lorsqu’on la compare aux politiques suivies dans les pays développés, ce qui n’est pas un moindre paradoxe. Et si la masse monétaire a cru fortement, et si les banques ont pratiqué des politiques de financement audacieuses et parfois hasardeuses, tout cela était garanti par un taux d’épargne des ménages chinois dépassant 40%, deux fois plus élevé que ce que l’on rencontre dans les pays développés les plus conservateurs. Nouveau paradoxe pour un pays encore statistiquement « pauvre ».

Ce cadre financier, dans sa composante monétaire internationale, est aujourd’hui considéré par les autorités chinoises comme trop rigide pour permettre une nouvelle étape dans le développement du pays.

Mais la Chine connaît le prix de la stabilité et les risques de l’instabilité. Après un siècle de chaos (1842-1949), elle a traversé les soubresauts du régime maoïste (Grand bond en avant, Révolution culturelle) et elle semble destinée à connaître, tous les dix ans, une épreuve.

Après la décision historique de 1978 d’engager un vaste programme de réformes (les Quatre modernisations), les dérapages inflationnistes de 1988-89 ont provoqué un vif mécontentement qui a dégénéré à Pékin avec les évènements de la Place Tienanmen.

Dix ans plus tard, c’est la crise asiatique avec l’effondrement des monnaies thaïlandaises et coréennes, les émeutes en Indonésie et la chute de toutes les bourses de la région. Le monde retient son souffle. Que va faire la Chine ? La contagion va-t-elle atteindre le pays avec les risques politiques que cela encourt ?

Les autorités monétaires sauront, en maintenant une parité du Yuan fixe contre le dollar, préserver un minimum de stabilité dans la région. Il s’ensuivra la formidable période de croissance qui permettra au pays de « doubler » tous les grands pays industrialisés à l’exception des Etats-Unis. On considère aujourd’hui que cette ultime étape est à la portée de la Chine. La seule incertitude réside dans le calendrier.

A nouveau dix ans plus tard, en 2007, une crise financière majeure frappe les pays développés. La croissance chinoise atteint alors son pic: +13,7%. Mais, et on l’observe rarement, cette croissance, considérable dans l’absolu, s’applique à un PIB dont le volume est déjà proche de celui de l’Allemagne. La Chine n’est plus, au regard des critères habituels, un pays qui fait son entrée dans le concert des nations, car elle a déjà la taille, sinon les caractéristiques, d’une économie développée. Or elle croît toujours au rythme d’une économie émergente et pèse sur les équilibres des autres grandes économies : approvisionnements en matières premières, prix, soldes commerciaux et financiers.

D’où les réactions irrationnelles à commencer par les peurs.

Après avoir contribué à la baisse de l’inflation dans les pays développés grâce à la pression que ses exportations exerçaient sur les prix des produits manufacturés (faible coût de la main d’œuvre et productivité élevée), la Chine alimente désormais la reprise de l’inflation par la hausse des prix des produits de base que ses besoins génèrent.

Autre sujet de préoccupation, l’accumulation d’excédents se traduit par un gonflement des réserves de changes avec comme contrepartie le risque de voir la valeur de ces réserves s’affaiblir en cas de baisse du dollar : c’est le fameux dilemme. Ou la Chine maintient une parité fixe avec le dollar, au nom de la nécessaire stabilité de son environnement, mais elle accumule des avoirs et fait l’objet de critiques de la part de la communauté internationale, ou elle laisse sa monnaie s’apprécier, et elle encourt des pertes de changes sur ses réserves à la hauteur de celles-ci.

Tel est le contexte économique et monétaire qui prévaut à la veille de la crise de 2007-2008.

La violence de cette crise a alors précipité la réflexion au plus haut niveau à Pékin et les autorités politiques et monétaires sont tombées d’accord pour initier un processus de réformes financières destinées à résoudre les contradictions que l’on vient d’évoquer, et à doter à terme leur pays d’une monnaie internationale qui jouerait, pour leur pays, le même rôle que le dollar joue pour l’économie américaine et que l’euro ambitionne de jouer pour l’Europe.

La longue marche du Yuan peut alors commencer.

A. Les prémices (2005-2008)

Les premières interrogations sur la pertinence de la politique monétaire extérieure chinoise surgissent en 2005 avec le doublement des réserves en devises du pays qui sont passées de 200 à 400 milliards de dollars entre 2002 et 2004.

Le Yuan est alors lié au dollar par un taux de change fixe : le « peg », soit 8,35 yuan pour un dollar. Les agents économiques chinois vivent sous un strict régime de contrôle des changes. Les particuliers ne peuvent détenir aucune devise étrangère, ni en Chine, ni à l’étranger. Et les entreprises doivent passer par une banque pour régler leurs importations (elles achètent à leur banque les dollars nécessaires) ou pour se faire payer par leurs clients (elles convertissent immédiatement les dollars reçus en paiement de leurs exportations). Et si elles veulent investir à l’étranger, munies de l’autorisation du Ministère des finances, elles s’adressent à leur banque pour se procurer les devises nécessaires.

Quant aux agents étrangers, ils sont soumis à la contrainte symétrique : toute détention de yuan est impossible. Le yuan est une monnaie non convertible.

Mais l’accumulation des excédents indispose le Congrès américain qui menace la Chine de représailles, invoquant les statuts de l’OMC sur la manipulation des devises. Au mois de juillet 2005, la Chine décide de laisser le Yuan flotter face au dollar. Mais il s'agit d'un flottement très encadré et l'appréciation est trop faible et trop lente pour avoir un impact économique significatif sur les relations sino-américaines.

La situation se débloque grâce au nouveau secrétaire d’Etat au Trésor, Harry Paulson,nommé en Juillet 2006. L’ancien président de Goldman Sachs a su faire accepter son établissement en Chine et qui a une pratique approfondie des négociations avec ce pays.

Mandaté par George W. Bush pour établir un partenariat stratégique avec la Chine, il réussit à conclure un accord en 2006 dont la disposition principale est l’acceptation par les autorités chinoises, non d’une réévaluation brutale du Yuan, mais d’un glissement contrôlé (flexibilité) ne pouvant excéder toutefois quelques millièmes de point par jour. Les autorités américaines espèrent ainsi freiner l’essor des exportations chinoises et protéger leur industrie.

Entre juillet 2005 et l’été 2008, le Yuan se réévalue d’environ 20%, passant de 8,25 à 6,82 yuans pour un dollar. Mais cette hausse ne freine pas l’accumulation des réserves qui passent de 500 milliards au début 2005 à 2000 milliards de dollars en 2008, et qui résulte principalement du creusement du déficit bilatéral entre la Chine et les Etats-Unis.

Cette période voit aussi apparaître un vif débat au sein du gouvernement chinois sur l’utilisation de ces réserves et sur les différentes manières de se protéger contre le risque de change, voire contre l’insolvabilité potentielle de son débiteur, le Trésor américain. Car la banque centrale n’a pas seulement acquis des T-Bonds, mais aussi des obligations émises par les deux organismes de crédit hypothécaire américain, Fannie Mae et Freddie Mac, les GSE, qui seront au cœur de la crise des subprimes.

La conférence nationale financière de janvier 2007 tenue à Pékin précise les dispositifs de diversification des réserves, avec la création de deux fonds souverains : la SAFE, gérée par la banque centrale et le CIC, sous l’orbite du ministère des Finances, et la NDRC. Et les investissements chinois à l’étranger décollent. Dépassant à peine 2 milliards par an entre 2000 et 2004, ils atteignent 10 milliards en 2005 et 14 milliards en 2006. La Chine accroît aussi ses stocks d’or qui passent entre 2004 et 2008 de 600 à 1040 tonnes.

Mais d’une part les montants en jeu sont dérisoires par rapport aux réserves accumulées et surtout la stratégie chinoise se heurte à l’hostilité des pays développés : c’est le syndrome de la Chine « qui achète le monde ». Ainsi, la tentative de rachat en 2005 par CNOOC du groupe pétrolier américain Unocal suscite une levée de boucliers aux Etats-Unis et les réticences ne s’atténueront pas par la suite, au contraire. Le phénomène atteint son paroxysme en 2009 lors des tentatives de prise de contrôle de plusieurs groupes miniers australiens.

En outre ces investissements sont parfois bien hasardeux du fait de l’inexpérience des gestionnaires des fonds. Ainsi le CIC perdra plusieurs milliards de dollars sur ses participations dans Blackstone et Morgan Stanley. Plus généralement cette stratégie suscite un profond scepticisme de la part des autorités, car elle expose les actifs financiers chinois non plus seulement au dollar et à sa baisse potentielle mais à la volatilité des marchés. Elle trouve donc rapidement ses limites.

B. Le tournant de l’été 2008.

Les travaux des économistes de la banque centrale comme les informations remontant des grandes entreprises publiques et des banques alertent très tôt, et en tout cas bien avant que les gouvernements occidentaux en prennent conscience, le gouvernement chinois sur le retournement brutal qui va frapper l’économie mondiale au deuxième semestre 2008.

Alors que la BCE donne, à contretemps, un dernier tour de vis monétaire au mois de juillet 2008, à Pékin, à la veille des Jeux Olympiques, on prépare le mouvement inverse.

Le 13 septembre, le Premier ministre annonce que la priorité est désormais à la croissance et non plus à la lutte contre l’inflation. Le 15 septembre, la banque centrale chinoise abaisse son taux directeur et le coefficient de réserves obligatoires et entame un cycle d’assouplissement monétaire avant tout le monde.

Et le 4 novembre, le gouvernement lance le premier plan de relance (585 milliards de dollars sur deux ans), là aussi, avant tous les autres pays.

Surtout la Chine tire les leçons de l’échec de la politique de diversification de ses réserves et met un terme à l’appréciation graduelle du Yuan, sa réévaluation n’ayant en rien freiné l’accumulation de ses excédents, au contraire.

La perspective d’une vive contraction du commerce mondial qui touchera en premier lieu la Chine, et aura un impact immédiat sur les industries exportatrices du sud et des régions côtières, recommande de ne pas ajouter une difficulté monétaire supplémentaire avec le renchérissement du yuan à la dégradation qui s’annonce de l’environnement international.

Au terme d’un voyage dans le sud, le Premier ministre annonce le 21 juillet 2008 que le processus de réévaluation du Yuan face au dollar va être freiné. Dans les faits, il sera stoppé.

La stratégie monétaire de la Chine doit alors être redéfinie. Sans que cela apparaisse, aucune publication officielle n’en faisant état, il semble bien que les autorités chinoises, au plus haut niveau aient alors pris conscience que le système monétaire international, ou ce qu’il en restait à l’été 2008, constituait un obstacle à la poursuite du développement équilibré de la Chine.

Deux voies de réforme étaient alors possibles : changer progressivement le statut du yuan pour en faire, à terme une monnaie internationale qui jouerait pour leur économie le même rôle que le dollar joue pour l’économie américaine, ou obtenir une réforme du SMI avec l’adoption d’un instrument de réserve international, sur le modèle des DTS.

Ainsi serait résolu le dilemme auquel la Chine est confrontée : sa compétitivité provoque des excédents commerciaux et une accumulation de devises, lesquelles sont condamnées à perdre de la valeur au fur et à mesure que la monnaie chinoise s’apprécie.

Logiquement, la Chine va jouer sur les deux tableaux.

C. 2009 : Les premiers pas du yuan à l’étranger.

La méthode suivie par le Chine pour développer l’usage international du yuan ressemble à s’y méprendre à la voie qu’avait imaginée Deng Xiaoping pour ouvrir la Chine sur le monde et convertir ses responsables à l’économie de marché.

On se rappelle que celui-ci avait appelé à la rescousse les grands investisseurs de la diaspora chinoise, basés à Hong Kong, à Singapour, en Thaïlande voire un peu plus tard à Taiwan pour qu’ils investissent en Chine en y localisant leurs unités de production destinées à l’exportation vers les pays développés. Le gouvernement avait créé des zones économiques spéciales où les investisseurs trouveraient le même environnement juridique que chez eux, avec une main d’œuvre abondante et peu rémunérée. Ce sera notamment Shenzhen.

La réussite de ces zones fut si fulgurante que les investisseurs occidentaux s’y intéressèrent et que progressivement toutes les provinces chinoises rivalisèrent pour accueillir les entreprises. On connaît la suite.

De la même façon, et sans la moindre concertation internationale, ce qui relativise beaucoup les travaux qui se sont déroulés depuis au G20, Pékin va entreprendre le lent processus d’internationalisation du yuan en retenant les leçons de 1978 : gradualisme et localisme.

La première priorité est de développer les transactions commerciales en yuan. Un importateur étranger de produits chinois ne peut payer sa commande en yuan que s’il en a. Qu’à cela ne tienne. La Chine en mettra à sa disposition. Où commencer? A Hong Kong naturellement.

Le 20 janvier 2009, à la veille du Nouvel An chinois, la Banque centrale de Chine passe un accord de swap de devises avec son homologue, la Hong Kong Monetary Authority, à hauteur de 227 milliards de HK$, soit près de 20 milliards de dollars.

La HKMA va ainsi pouvoir fournir les yuans que vient de lui prêter Pékin aux clients des entreprises chinoises. Celles-ci ne seront donc plus obligées d’accepter des dollars pour ensuite les céder à leurs banques qui les rendront à la banque centrale. Le risque de change sera éliminé et les coûts de transaction réduits. Les filiales des banques chinoises implantées à Hong Kong sont chargées de distribuer les Yuans aux importateurs. Ils y trouvent leur avantage puisque les facturations pourront désormais s’effectuer dans la monnaie chinoise.

En même temps, le gouvernement chinois a passé des accords de même type avec cinq pays, la Malaisie, la Corée du sud et l’Indonésie, le Belarus et, ce qui est plus surprenant, avec l’Argentine. D’une portée plus symbolique que financière dans un premier temps, ces accords témoignent pourtant de l’intérêt de ces pays clients ou fournisseurs à s’affranchir du dollar comme monnaie de règlement. Dans le cas de l’Argentine, l’accord s’accompagne de l’autorisation donnée à des entreprises chinoises, principalement dans le domaine de l’énergie et des matières premières agricoles, d’investir directement dans le pays.

Les sommes en jeu dépassent 40 milliards de dollars, si on y inclut Hong Kong et Macao.

Ces pratiques n’étaient pas nouvelles : des accords majeurs de financement (45 milliards de dollars pour la seule China Development Bank) étaient intervenus avec le Brésil, la Russie, le Turkménistan, le Kazakhstan et le Vénézuela pour l’exploration et l’achat de pétrole et de gaz. Mais ces accords étaient libellés en dollar. Les accords de swap ont un autre objet : promouvoir l’utilisation du yuan dans les échanges bilatéraux.

Symétriquement, Pékin autorise les banques commerciales de cinq capitales économiques, Shanghai, Canton, Shenzhen, Dongguan et Zhuhai à accepter, pour le compte de leurs clients des règlements en yuan avec leurs partenaires étrangers. Près de 400 entreprises sont autorisées à facturer dans la monnaie chinoise. Là encore le parallèle avec les zones économiques spéciales de Deng Xiaoping est frappant. Et cette annonce intervient en avril 2009, à la veille de l’ouverture de la foire de Canton. Toujours le symbole…

En même temps, la Banque centrale de Chine annonce que Hong Kong a été choisi pour la création d’une chambre de compensation pour les opérations en yuan hors de Chine. Les banques de Hong Kong pourront solder les transactions des entreprises qui commercent avec la Chine en yuan sans devoir rapatrier au jour le jour leurs avoirs.

A ce stade, il n’est pas inutile de rappeler que ces décisions, qui passent complètement inaperçues en Europe, se situent au moment le plus tendu de la crise mondiale : chute des marchés d’action, effondrement des flux commerciaux et de la production industrielle. Tout ceci a, naturellement, de lourdes répercussions sur l’économie chinoise, dont le taux de croissance au premier trimestre 2009 est divisé par deux. Les autorités vont alors parallèlement intensifier leurs demandes de réforme du système monétaire international.

D. L’impossible réforme du système monétaire international

Le premier signal est donné par le gouverneur de la Banque centrale chinoise, Zhou Xiaochan, lors de la réunion intérimaire du FMI qui se tient à Washington au mois de mars 2009.

En proposant de réformer le système monétaire international à partir de l’idée originelle de Keynes à Bretton-Woods en instaurant une monnaie de réserve supranationale (que Keynes avait appelée le Bancor), le gouverneur fait indirectement le procès du dollar et rend les déséquilibres monétaires résultant de ce système responsables de la crise mondiale.

Un seul pays ne peut avoir la responsabilité d’émettre la monnaie de réserves des autres et il convient de réformer le système en confiant au FMI, dont la gouvernance doit être modifiée pour faire une place plus importante aux pays émergents, le soin d’émettre cette monnaie : les DTS instaurés en 1969, et qui n’ont joué qu’un rôle marginal depuis, énonce-t-il en substance.

Cette prise de position recevra un accueil poli mais n’aura aucune suite.

Mais cela n’empêche pas le président chinois Hu Jintao d’enfoncer le clou et d’appeler à une réforme du système monétaire international en vue « de prévenir, dans l’avenir, de nouvelles crises » lors de son voyage en Europe à l’occasion du G20 de Londres.

Et ce message sera relayé au sommet de L’Aquila, en juillet 2009, par les dirigeants russes et indiens qui appellent à la fin de « la domination du dollar dans le système monétaire international ».

Les autorités chinoises ne sont pas suffisamment naïves pour avoir espéré jeter là les bases du nouveau système qu’ils appellent de leurs vœux. Elles savent pertinemment qu’il n’y a eu depuis Bretton Woods aucune « réforme » du système, à savoir la création d’une nouvelle architecture monétaire internationale au terme d’une vaste négociation multilatérale.

Si périodiquement des discussions sont intervenus pour réformer à la marge le FMI ou créer les DTS, lesquels ne sont vus par les Etats-Unis que comme un outil pour financer la restructuration des dettes des pays en développement au travers de l’injection de liquidités, à aucun moment une réflexion d’ensemble n’est intervenue pour adapter un système conçu au lendemain de la guerre à un monde qui avait profondément changé.

Au contraire, les vrais changements ont résulté de décisions unilatérales : suspension de la convertibilité en or du dollar en 1971, création de l’euro en 1999 et… les différents régime de change adoptés par la Chine.

Un seul accord multilatéral significatif a été signé à la Jamaïque en 1976. Mais c’était pour entériner la fin du système de Bretton Woods avec ses références à des parités fixes.

La renégociation d’ensemble demandée par le gouverneur Xiaochan ayant peu de chance d’aboutir, la Chine s’estime alors fondée à suivre sa propre voie, celle qui doit à terme faire du yuan la monnaie internationale dont elle a besoin pour s’affranchir de la redoutable contrainte qui consiste à devoir accumuler les devises des autres grandes nations, le dollar d’abord mais aussi l’euro et à assumer le risque de leur dépréciation. L’économie mondiale étant multipolaire, à la finance mondiale de s’adapter.

La Chine va donc poursuivre dans cette voie. La reprise économique de 2010 a écarté les risques de crise systémique, et la mobilisation de l’hiver 2008-2009, dictée par la peur, est bien loin. Les multiples réunions du G20, où l’on passe des heures à essayer de s’entendre, non sur des réformes ou sur une coordination minimale des politiques, mais sur… la définition d’indicateurs statistiques, ont définitivement convaincu les dirigeants chinois qu’il n’y avait rien à attendre de ce côté-là.

E. La montée en puissance du rôle international du yuan

Le développement de l’utilisation du Yuan dans les transactions commerciales sera lent au début. Même si la Thaïlande rejoint le groupe des pays ayant passé un accord de swap, les pratiques commerciales sont difficiles à faire bouger et les banques, sur lesquelles repose la fiabilité du système, ne peuvent pas modifier leur organisation en un jour.

La volonté politique de développer le rôle du yuan s’affirme à nouveau avec la conclusion d’un accord avec Taiwan en juillet 2010 qui ouvre la voie à des transactions directes en yuan entre les deux rives du détroit de Formose, symbole d’une coopération renforcée et d’une intégration croissante de l’île dans la sphère économique chinoise. Auparavant la compensation des transactions devait passer par les filiales respectives des banques à Hong Kong. A terme, ce détour ne sera plus nécessaire.

Symboliques en 2009, les transactions atteignent 70 milliards de yuans au premier semestre 2010. Au mois de juin, les autorités étendent à vingt provinces chinoises et à près de 70 000 entreprises la faculté de facturer en yuan les transactions avec l’étranger. Au deuxième semestre le volume de transactions atteint 440 milliards de yuans. Pour le seul mois de janvier 2011, les deux principales banques chinoises basées à Hong Kong, ICBC et Bank of China, ont enregistré respectivement un volume de transactions de 40 et de 150 milliards de yuans.

Durant le premier trimestre 2011, le montant total des transactions s’est élevé à 360 milliards de yuans et le gouvernement chinois a annoncé que la possibilité d’utiliser le yuan pour les transactions avec l’étranger serait désormais offerte dans toutes les provinces du pays.

Le volume d’échanges commerciaux de la Chine, chaque mois, est d’environ 300 milliards de dollars soit 2000 milliards de yuans. Sur la base des premiers chiffres de 2011, on constate que le volume des transactions approche les 10% du commerce extérieur chinois.

Le décollage des transactions a été encouragé aussi par la reprise du flottement contrôlé du yuan décidée au mois de novembre 2010, sous la pression internationale face à la nouvelle envolée des réserves monétaires chinoises. En six mois la devise chinoise s’est apprécié de 4,8%, et cote aujourd’hui 6,50 yuans pour un dollar.

Les autorités monétaires restent pourtant encore confrontées au dilemme structurel : empêcher leur devises de monter et accumuler les réserves, ou la laisser s’apprécier et subir une perte de change, et exposer ses entreprises exportatrices à une perte de compétitivité. Et l’usage du yuan dans les échanges commerciaux, bien qu’en croissance rapide, n’est pas suffisamment important pour desserrer cette contrainte. La Chine doit se préparer à franchir une nouvelle étape : autoriser l’usage du yuan pour certaines transactions financières avec l’étranger et encourager la détention de yuans par les non résidents, dernière étape avant la libéralisation des mouvements de capitaux.

Là encore, la place de Hong Kong est appelée à jouer un rôle stratégique, même si très récemment le gouvernement a autorisé l’établissement à Singapour d’un deuxième centre de compensation off-shore.

Le développement des transactions commerciales engendre mécaniquement la constitution d’avoirs libellés en yuans à l’étranger. Au début de 2010, les dépôts en yuan ne dépassaient pas 65 milliards. A la fin de l’année, ils atteignaient 340 milliards.

La place financière de Hong Kong commence à proposer des produits d’épargne libellés dans la monnaie chinoise et les entreprises chinoises, mais aussi internationales (Mac Donald, Caterpillar), émettent leurs premières obligations en yuans, que les traders malicieux ont baptisé : « dim sum bonds », du nom des célèbres raviolis à la vapeur que l’on déguste à Kowloon. La Banque Mondiale, certes symboliquement, en émet à son tour.

A la fin du mois de janvier 2011, on comptait déjà 24 émissions pour un montant de 60 milliards de yuans.

Enfin, dernière étape dans l’utilisation du yuan à l’étranger, les émissions d’actions. A tout seigneur, tout honneur. C’est Li Ka-shing qui place, fin avril, pour 1,5 milliard de dollars d’actions de sa filiale immobilière Hui Xian Reit,, en yuans, sur la bourse de Hong Kong. L’émission n’a été sursouscrite que 2,3 fois et le cours a perdu 7% en deux jours, ce qui a fait dire à quelques commentateurs que cette nouvelle tentative d’utilisation du yuan sur les marchés financiers internationaux avait fait un « flop ». Il semble que cet accueil mitigé soit plutôt dû au moment choisi, d’autres introductions, cette fois en HK$ se sont mal passées, et au secteur retenu : l’immobilier de prestige à Pékin est considéré aujourd’hui comme hautement spéculatif. Il est donc trop tôt pour tirer des conclusions définitives.

La plupart des grandes sociétés chinoises sont cotées à Hong Kong, directement, pour les banques ou par le biais de filiales, dans le secteur de l’énergie par exemple. On imagine alors le potentiel de levée de fond et le basculement financier : jusqu’à présent ces firmes se finançaient en HK$, monnaie liée de façon rigide (peg) au dollar. Rien n’empêche désormais qu’à l’avenir les appels au marché s’effectuent directement en yuans, et que ces entreprises soient cotées en yuans. La voie est donc ouverte pour des actifs moins volatiles.

La HKMA a été autorisée à détenir, elle aussi, des yuans dans ses réserves et à investir en actifs en Chine. Mais l’innovation la plus spectaculaire a été l’émission par Pékin, certes pour un montant modeste, de 8 milliards de yuans de dette souveraine sur le marché international, via Hong Kong, à la fin de l’année 2010. Quand on sait l’aversion historique du pays à tout endettement extérieur, synonyme de perte de souveraineté, on mesure l’évolution des esprits.

Cette évolution est dictée par l’inquiétude croissante face à une autre forme de dépendance : celle du créancier vis-à-vis de son débiteur, à savoir les Etats-Unis. L’acuité de cette préoccupation s’affiche dans le communiqué final publié par la Maison Blanche à l’issue de la visite d’Etat effectuée par le président chinois en janvier 2011 où figure l’engagement pris par les Etats-Unis : « de faire en sorte que les GSE (Freddie Mac et Fannie Mae) disposent des ressources pour faire face à leurs obligations ».

La Chine n’est pas seulement le premier détenteur de T-Bonds. Pour obtenir de meilleurs rendements, les autorités monétaires chinoises dans le passé, c'est-à-dire avant la crise de subprimes, avaient acquis des quantités substantielles d’actifs émis par les deux organismes de crédit hypothécaire américains, organismes qui ont du être renfloués par le Trésor américain en 2007.

Le risque du créancier hante les autorités. Il les encourage à tout mettre en œuvre, à un rythme qui ne devra pas déstabiliser le système, pour le réduire.

La réforme, engagée depuis deux ans, des transactions avec l’étranger et, plus récemment, des circuits de financement des entreprises chinoises n’est donc pas un simple épisode de la mondialisation. Elle est la réponse de la Chine aux contraintes que la mondialisation fait peser sur son économie. Elle constitue aussi un facteur majeur de changement dans les relations économiques internationales, changement dont les conséquences ont été jusqu’ici peu appréhendées.

F. Les conséquences de l’internationalisation du yuan

Il serait imprudent d’ignorer la réforme en cours de la politique financière de la Chine, même si celle-ci fait rarement les titres de l’actualité, actualité elle-même dominée par ce qu’un esprit malicieux pourrait appeler les « mondanités monétaires internationales », à savoir les SED 2, G7, G8, G8 finances, G20 etc.. et dont nous venons d’avoir à Washington, à Pékin et à Deauville, et nous aurons demain à Cann de nouveaux épisodes.

D’abord parce que cette politique est crédible. La similitude avec la méthode employée pour faire rentrer la Chine dans l’économie mondiale est frappante et ne saurait être le fait du hasard. L’attachement culturel de la société chinoise à la stabilité est si fort que, quand le pays a décidé de bouger dans une certaine direction, il est inenvisageable qu’il s’arrête en chemin, même s’il peut adapter sa trajectoire.

L’orientation a été clairement affichée, sa mise en œuvre engagée; et le point de non-retour dépassé. Et si l’on ajoute que l’accueil des partenaires économiques a été favorable, et que chaque partie prenante (sauf les Etats-Unis) y trouve son compte, la Chine et ses partenaires en réduisant leur exposition au dollar, et les entreprises en diminuant les coûts de transaction, on doit en conclure que l’internationalisation ira à son terme, dans un délai de plusieurs années plutôt que plusieurs décennies, comme on l’entend parfois dire.

Mais aussi parce que les répercussions de l’internationalisation du yuan vont être importantes pour l’équilibre monétaire du monde.

La direction prise sonne le glas de tout projet de réforme du système monétaire international.

La Chine va continuer à participer par courtoisie aux réunions du G20 ,ou à des séminaires comme celui de Nankin, et à payer un « lip service » au concept, à souhaiter un système moins dépendant du dollar, voire, comme à la suite de la visite du président Hu Jintao à Washington, à appeler de ses vœux le renforcement de «  l’architecture financière internationale », et faire sienne les déclarations des précédents sommets.

Mais, conformément au statut des DTS, elle ne demandera son inclusion dans le panier de devises que lorsque sa monnaie aura un poids suffisant dans les transactions internationales, c'est-à-dire quand la réforme monétaire chinoise aura atteint ses objectifs.

Quant à faire du DTS le pivot d’une nouvelle organisation financière internationale, comme l’avait proposé il y a deux ans Zhou Xiaochuan, il n’en est évidemment plus question puisque personne n’en veut.

Il n’y aura donc pas de réforme du système monétaire international mais une évolution vers un système multipolaire qui reflète la réalité de l’économie mondiale avec plusieurs devises ayant le statut de monnaies de réserves, dont à terme le yuan.

Il s’agit d’un changement d’une portée considérable qui a, jusqu’à présent fait l’objet de peu de réflexions. On peut d’ores et déjà identifier deux conséquences.

La première, c’est une pression accrue sur le dollar. Si les transactions commerciales réalisées par les entreprises chinoises s’effectuent en yuans, la demande de dollars sera réduite d’autant. Surtout, la banque centrale chinoise n’accumulera plus d’excédents. Les yuans gagnés par les entreprises resteront dans les comptes bancaires de celles-ci. En conséquence, la banque centrale ne sera plus obligée d’acheter des actifs en dollars, au premier desquels figurent les T-Bonds. Les Etats-Unis rencontreront alors des difficultés accrues pour financer leur double déficit : budget et balance des paiements.

Cette perspective, bien qu’elle n’ait pas été énoncée comme telle, n’est probablement pas étrangère à la décision de Standard & Poor’s de placer la note AAA des Etats-Unis sous surveillance avec implication négative.

La seconde concerne l’euro. Dans le projet chinois d’aller vers un système multipolaire, l’euro tient une place essentielle car c’est la première étape. Un éclatement de la zone euro et la disparition de la monnaie européenne sonnerait le glas de tout espoir d’aller vers un système multi devises.

C’est pourquoi Pékin suit de très près la situation et n’a pas hésité, à deux reprises, à intervenir en soutien, une première fois lors d’une visite ministérielle en Grèce avec l’annonce que les banques chinoises souscriraient à des émissions de la dette grecque, et une seconde fois au Portugal, où c’est le président Hu Jintao en personne qui s’est déplacé. Certes, dans ce cas, les deux pays avaient d’autres sujets de discussion, et notamment l’évolution du statut de Macao. Mais il n’en reste pas moins que l’engagement de la Chine a été sans ambiguïté.

Et il aura fallu une maladresse des dirigeants espagnols, annonçant prématurément que le fonds souverain CIC allait acheter de la dette espagnole, ce qui a provoqué un démenti, pour que l’on n’assiste à une troisième intervention dans ce sens.

Le projet d’internationalisation du yuan et la mutation vers un système multidevises serait rendue infiniment plus difficile, voire impossible si l’euro sombrait. Et de cela, les autorités chinoises en sont parfaitement convaincues.

CONCLUSION (provisoire…)

En moins de trente ans, la Chine est devenue une puissance économique majeure.

Les réformes en cours montrent que les autorités ont maintenant la volonté de doter leur pays d’une monnaie à la hauteur de sa puissance économique.

Il est vraisemblable qu’elles y parviennent en moins de trente ans, et il est certain que les répercussions sur les marchés financiers seront au moins aussi importantes que les bouleversements qui se sont produits sur les échanges commerciaux. Trait_html_691a601b.jpg

ANNEXE 1 : les dates clefs

Mars 2005 : Création du « Strategic & Economic Dialogue » entre la Chine et les Etats-Unis Flottement graduel du Yuan face au dollar

Janvier 2007 : Diversification des réserves monétaires chinoises. Création du fonds CIC Août 2007 : Début de la crise des subprimes

Juillet 2008 : Arrêt du flottement du Yuan

Septembre 2008 : Mise en place d’une politique d’assouplissement monétaire par la Chine

Septembre – Octobre 2008 : début de la crise financière internationale

Novembre 2008 : Plan de relance chinois

Décembre 2008 - Janvier 2009 : Accords de swaps avec Hong Kong et plusieurs partenaires commerciaux

Mars 2009 : Création d’une chambre de compensation à Hong Kong pour les opérations en yuans

Mars 2009 : Déclaration de Zhou Xiaochuan appelant à une réforme du Système Monétaire International basée sur les DTS

Avril 2009 : Programme autorisant dans cinq villes certaines entreprises à commercer en yuan avec l’étranger (Programme de Canton)

Avril 2009 - Juin 2010 : Echec des discussions sur l’extension du rôle des DTS

Juin 2010 : Extension à 20 provinces et à 67 000 entreprises du programme de Canton

Juillet 2010 : Accord monétaire avec Taiwan autorisant l’usage du Yuan dans les transactions bilatérales

Novembre 2010 : Reprise du flottement du Yuan

Décembre 2010 : Autorisation de constitution de dépôts et d’émission de titres en Yuans

Mars 2011 : Création à Singapour d’une chambre de compensation en Yuans

Premier trimestre 2011 : Décollage des opérations commerciales et financières en Yuans Trait_html_691a601b.jpg

ANNEXE 2 : La parité du Yuan face au dollar

La parité du Yuan face au dollar

Le Yuan commence à s’apprécier graduellement face au dollar à partir de la fin de l’année 2005. C’est le résultat des discussions menées par Harry Paulson et de l’établissement du « Strategic & Economic Dialogue » avec les Etats-Unis. Ce mouvement est interrompu à l’été 2008. Les autorités chinoises ont pris alors conscience de la gravité de la crise financière, et ce, bien avant la faillite de Lehmann, et de sa probable transmission à l’économie réelle.

Pour en atténuer les conséquences, et alors que les exportations chinoises commencent à être touchées, la banque centrale chinoise interrompt le processus de réévaluation et va donc conserver les dollars provenant de ses excédents extérieurs, au lieu de les céder sur le marché, ce qui provoque mécaniquement la hausse de sa propre monnaie. En deux ans, la monnaie chinoise s‘était réévaluée de 19,6%.

En juin 2010, alors que la situation économique mondiale s’est normalisée, à la veille du G20, le gouvernement chinois annonce qu’il va laisser à nouveau sa monnaie s’apprécier face au dollar. Mais le mouvement d’appréciation ne démarrera qu’au mois de novembre. Il sera légèrement plus lent que pendant la phase précédente. La hausse sera de 4,5%. Trait_html_691a601b.jpg