J’ai il y a quelques années écrit un long texte pour pourfendre ce dogme politiquement correct, osant arguer que l’étalement urbain n’était pas un problème mais une solution. Aussi ne cacherai-je pas mon plaisir de voir qu’une étude de M. Olivier Piron, ingénieur général des ponts et chaussées, parue mi 2013, arrive aux mêmes conclusions, avec des chiffres plus précis que les miens à l’appui.

Résumé de l’étude d’Olivier Piron

Son étude est lisible ici au format PDF, mais pour le lecteur pressé, en voici un résumé:

1) Le vocabulaire employé par les instances officielles et le discours politiquement correct est volontairement péjoratif. Parler “d'étalement urbain”, plutôt que d’expansion urbaine, induit l’idée d’un phénomène naturellement nuisible. Évoquer une “consommation d’espace par l’urbanisation” induit que le terrain serait “consommé”, donc, quelque part, détruit. Or, il est juste “affecté”, et même si le changer d’affectation peut avoir un certain coût, affirmer qu’il serait “consommé” plutôt que “utilisé” n’est évidemment pas neutre.

2) Les chiffres alarmistes souvent repris par la presse ( du type : "l’équivalent d’un département est consommé tous les 10 ans par l’urbanisation")  sont faux, et proviennent d'un système de mesure satellite ("Teruti-Lucas") destiné initialement à l'évaluation des typologies des surfaces agricoles, mais qui est totalement inadapté à la mesure de l’expansion urbaine. Les études fondées sur un système de mesure mieux adapté (le système satellitaire "Corine Land Cover") montrent que le rythme d'accroissement de l'occupation "non naturelle et non agricole/sylvicole" du sol est moins élevé: environ 1 département tous les 30 ans, soit environ 14000 hectares (140 km2) annuels. 
Ajoutons que le chiffre fréquemment cité de 8 à 9% de surface “artificialisée” en France, provient de Teruti, mais que Corine Land Cover ne donne que 5.1% (en 2006).

(NdVB, Pour être parfaitement honnête, il est probable que Corine Land Cover sous-estime légèrement le total, mais il est certain que Teruti le surestime bien plus).

Bref, si l’on s’en tenait aux chiffres issus de l’outil le mieux adapté pour les mesurer, l’expansion urbaine périphérique ne serait pas un sujet de préoccupation. On peut donc se demander, évidemment, pourquoi les médias et les politiciens ne reprennent que les chiffres issus de “Teruti”, alors que leurs incohérences apparaissent à l’oeil nu, plutôt que ceux de Corine Land Cover. 3) L'étalement urbain depuis la fin des années 80 croit moins vite que la population: le développement actuel est donc relativement dense. L’accroissement de l’expansion périphérique est en fait plus lié aux besoins d’équipements et d’emplois, qu’à l’augmentation du nombre de logements.

Ajoutons que l’augmentation constatée des surfaces utilisées en matière industrielle et commerciale est cohérente avec la politique de reconstruction en place, généralement intitulée “rebâtir la ville sur la ville”. En effet les activités industrielles ou d’entrepôts sont fortement incitées, par le marché comme par des volontés d’aménagement, à se reconstituer hors périmètre urbain construit, libérant des espaces à l’intérieur des périmètres urbains pour produire des logements avec une densité correspondant aux attentes de la clientèle urbaine. La densification et l’extension urbaine sont donc des produits liés, et les opposer est une erreur.

4)  Plus on veut faire dense, plus on fait cher. Le coût de construction en collectif est une fonction croissante du coefficient d’occupation du sol. De plus, raréfier la concurrence en périphérie faite au rare foncier disponible dans les coeurs urbains, pousse le prix de ces derniers à la hausse. Dans un contexte ou le prix du logement est le problème numéro un de nombreux ménages, et engendre pour la collectivité des coûts de prise en charge sociale toujours croissants, vouloir densifier à tout prix est bien plus qu’une erreur économique.

5)  Enfin, et surtout, les partisans les plus jusqu’au-boutistes de la densification pensent pouvoir ignorer ce que veulent vraiment les familles. Or, au delà d’un certain seuil, la densification à tout prix est refusée par les populations.

Je vous livre in extenso la conclusion d’Olivier Piron :

“Les données montrent clairement l’impasse actuelle de la politique du logement. Au nom de concepts faux, comme celui de la consommation d’espace, et de données erronées sur le risque de l’étalement urbain, elle prône une densification impossible à réaliser, dont on ne trouve aucun exemple en Europe, et dont par surcroît les Français ne veulent pas. Et l’on s’étonne de la persistance de phénomènes de mal logement ?”

Inutile de préciser que j’en partage chaque ligne.

Autre étude dans le même sens: Eric Charmes, dans “Etudes Foncières”  

Y-a-t-il d’autres publications qui corroborent le discours anti-alarmiste d’Olivier Piron sur l’absence de menace réelle par l’étalement urbain ? Oui. Eric Charmes, directeur de recherches à l’Université de Lyon- ENTPE,affirme dans “Etudes Foncières”que, je cite:

“Ces chiffres [NdVB:  1 département artificalisé tous les 10 ans ] sont régulièrement repris dans les médias. Et ils sont mobilisés pour justifier la nécessité de mettre en œuvre des politiques draconiennes de lutte contre l’étalement urbain. Les lois issues du Grenelle de l’environnement, avec leur exigence d’objectifs chiffrés en matière de lutte contre l’artificialisation, s’inscrivent clairement dans cette perspective. Ces discours et ces chiffres sur l’artificialisation méritent d’être déconstruits avec vigueur. (...) La France n’est pas menacée par une artificialisation massive”.

Dans un premier temps, Eric Charmes constate que l’artificialisation foncière au sens de ses détracteurs, c’est à dire la surface des terrains ni agricoles, ni naturels (terrestres, lacustres et fluviaux), mesurée par satellite (toute forme d’urbanisation comprise), est de 850 m² par habitant dans les communes des couronnes périurbaines non multipolarisées, contre 100 m² par habitant pour les communes de plus de 50 000 habitants, et 500 m² pour les autres communes des pôles urbains.

E. Charmes: l’étalement urbain n’est pas une menace quantitative

Eric Charmes se pose donc la question “bête”: et si chaque français, y compris ceux qui sont actuellement urbains, adoptait le mode de vie et “consommait” la même surface que les ménages péri-urbains, quelle serait la “consommation d’espace” ainsi obtenue ?

Concrètement, cela voudrait dire que chaque ménage (2.3 personnes en moyenne) “consommerait” 1955 m2. Sachant que le logement représente quasiment 50% de l’artificialisation totale, cela reviendrait à dire que chaque ménage disposerait d’une parcelle de quasiment 1000m2. Confortable, non ? Mais vous vous dites que ce n’est pas possible, que la France n’est pas assez grande… Détrompez vous.

62.8 millions d’habitants multimpliés par 850m2 donnent… 53 380 km2. Soit exactement 9.7% du territoire métropolitain total (551 000km2).

Et si on ajoute les 3 millions de résidences secondaires ? Et si on tient compte d’une population estimée à 73.5 millions d’habitants en 2060 ? De la même façon, l’artificialisation atteindrait environ 65 500 km2 soit pas tout à fait 12% du territoire national… Ce qui laisse tout de même 88% de territoire naturel ou agricole.

Par ce calcul simple et à la portée de tout élève de collège, Eric Charmes montre que les projections alarmistes induisant un “manque d’espace” lié à l’étalement urbain sont des attrape-gogos destinés à fournir du prêt à penser aux marchands de peur professionnels. On peut accessoirement ajouter que ce calcul confirme le constat d’Olivier Piron : à savoir que les chiffres d’artificialisation couramment communiqués via le système de mesure Teruti ne peuvent être que grossièrement exagérés, et que ceux issus du système de mesure Corine Land Cover sont sans doute bien plus proches de la réalité.

La lutte contre l’étalement conduit à l’émiettement urbain: un remède pire que le (non) mal

Est-ce à dire que l’étalement urbain ne pose aucune difficulté ? Non, et Eric Charmes montre brillamment que nos lois favorisent un mode d’étalement urbain plus problématique, notamment pour l’agriculture, que s’il se concentrait principalement sur les périphéries des grandes villes.

Eric Charmes fait, chiffres précis à l’appui, le constat que j’esquissais dans unarticle précédent : les lois anti-étalement urbain à la périphérie des grandes villes ont contribué à transférer cet étalement urbain à la frontière des petites villes et hameaux ruraux, parce que les ménages les moins solvables sont allés y chercher le peu de foncier encore dans leurs moyens. Eric Charmes qualifie ce phénomène d’ “émiettement urbain” (je parlais pour ma part “d’étoilement”).

Tout d’abord, ce mode d’installation des nouveaux ménages contribue à augmenter les zones de conflit entre habitat et agriculture. Pour le comprendre, imaginez un pôle urbain de 10km de rayon, et imaginez combien de pôles de seulement 1km de rayon il faudrait pour accueillir, avec la même densité, la même population: facile, il en faudrait 100 (la surface varie avec le carré du rayon). Mais dans le second cas, le périmètre des 100 pôles urbain, c’est à dire la zone de conflit potentiel entre agriculture et urbanisation, serait 10 fois plus élevée (100 X 2 X pi X  R/10). Et cela ne tient pas compte de la dimension “fractale” des zones urbanisées, qui tendent encore à augmenter la surface de contact. Conclusion: plus l’urbanisation est “émiettée”, plus elle  augmente les conflits potentiels avec l’agriculture.

Autrement dit, la “loi des effets pervers”, déjà évoquée par ailleurs, frappe encore: la lutte contre l’étalement urbain, censée limiter le grignotage de l’agriculture par l’urbanisation, a en fait fortement augmenté les zones de conflit potentiel entre habitat et agriculture ! Une fois de plus, un grand bravo au législateur dont les textes produisent les effets exactement inverses de ceux qui étaient recherchés.

Au delà des observations essentielles d’E.Charmes, rappelons ce que j’écrivais en 2008: l'espace "artificialisé" a augmenté en 90 ans de 3,6 millions d'hectares, mais l'espace dédié à l'agriculture a diminué presque trois fois plus rapidement (de 38 à 29 millions d’Ha), ce qui signifie que la perte d'espace agricole n'est absolument pas due à un grignotage de l'espace disponible par la ville mais a tout simplement résulté d'un moindre besoin de terre pour produire ce dont les marchés ont besoin. Là encore l’une des justifications quantitatives de la “lutte contre l’étalement” ne tient pas.

Mais l’accroissement des zones de conflit entre agriculture et habitat n’est pas le seul effet pervers de cette urbanisation émiettée.

L’éloignement forcé des ménages paupérise encore les moins favorisés

E. Charmes constate que pour une aire urbaine classique, l’émiettement revient à doubler les distances domicile-travail moyennes des ménages qui “choisissent”, plus ou moins forcés, ce mode d’installation. Pour l’aire urbaine de Dijon, cela revient à augmenter de 20km quotidiens (10km aller et retour) la distance parcourue par un adulte employé, chiffre qu’il faut multiplier par deux lorsque les deux adultes du foyer travaillent. Compte tenu de l’impossibilité financière de mettre en place des transports en commun convenablement maillés sur des surfaces étendues et peu denses, ces ménages doivent donc entretenir deux voitures là ou les ménages urbains, pourtant plus aisés, peuvent souvent se contenter d’une seule, et utiliser des transports collectifs très largement subventionnés.   
Le surcoût engendré par ce besoin de transport individuel subi, pour un ménage à deux adultes actifs aux revenus typiques des ménages “rurbains”, plus modestes que la moyenne,  correspond à 8% de leurs revenus en moyenne, ce qui contribue à la paupérisation des ménages qui s’entassent dans les lotissements sans âme de ces nouvelles périphéries “urbaines-rurales”. 

Conclusion d’Eric Charmes :

“La focalisation des derniers textes de loi sur le contrôle quantitatif de l’artificialisation (...) va plutôt contribuer au malthusianisme foncier qui, comme nous l’avons déjà souligné (Charmes E., 2007), est une source d’étalement fonctionnel des villes et contribue à la crise du logement et à l’éloignement des accédants modestes à la propriété”.

Conclusion: il faut accepter et accompagner l’expansion urbaine plutôt que la combattre

La lecture complète des analyses d’Olivier Piron et Eric Charmes ne laisse aucun doute quant au caractère nocif des politiques anti-étalement urbain qui ont la faveur des politiques actuellement. Résumons ci après ces conséquences perverses: 

Cette lutte est l’un des facteurs essentiels qui tend à raréfier le foncier constructible, et donc à maintenir le niveau des prix du logement à des niveaux qui en rendent l’accès de plus en plus difficile pour les familles modestes. Rappelons que depuis 1997, le prix du logement a augmenté 4 fois plus vite que le revenu des ménages. 

La densification du logement à marche forcée tend à augmenter le coût unitaire de chaque m2 livré, et donc augmente aussi le coût des politiques curatives mises en place par l’état contre le mal-logement, avec l’insuccès que l’on sait. Bien entendu, des coûts fonciers élevés pénalisent aussi les entreprises et par voie de conséquence l’emploi. 
Ces coûts ont poussé de nombreux ménages à aller chercher des logements à des dizaines de kilomètres des grandes agglomérations pourvoyeuses d’emploi, ce qui grève aussi leurs budgets de transport et altère leur qualité de vie. Les communes qui ont dû gérer cet afflux de population n’y étaient pas préparées et peine à faire face aux coûts d’équipements supplémentaires induits, alors que les villes centres, qui auraient eu les moyens de faire face à ces évolutions démographiques, notamment en adaptant à la marge leurs offres de transports collectifs ou en utilisant mieux leurs équipements existants (commerces, écoles, équipements de loisirs, etc…),  se vident de leurs classes moyennes. 

Enfin, l’urbanisme est devenu un sujet de préoccupation majeur des services en charge de la lutte contre la corruption au niveau national. Lorsque qu’une réglementation réduit l’accès à une ressource indispensable, l’achat de passe-droits pour accéder à cette ressource tend à se développer.

Il convient donc d’urgence de changer radicalement le paradigme dominant de la gestion de la ressource foncière en France. L’état a pratiquement confisqué aux propriétaires le libre choix de l’usage qu’ils font de leur terre, il doit le leur rendre, en définissant seulement un cadre permettant à chacun d’en faire un usage respectueux de son voisinage, et sans la moindre subvention en matière de desserte routière ou de réseaux notamment. C’est à ce prix que nous reviendrons à un développement des grandes agglomérations à la fois harmonieux, conforme aux aspirations du plus grand nombre, et économiquement soutenable.

La version originale de cet article a été publiée sur Objectif Liberté , le site web de Vincent Bénard, en date du 17 février 2014. La publication de l'article y est accompagnée d'une importante bibliographie sur le sujet et sujets connexes.