Or, les mauvais investissements ont détruit de la richesse réelle à un degré considérable. Les dépenses publiques pour l'Etat-providence ou encore ses aventures militaires, sont à l'origine d'une dette publique et de déficits budgétaires toujours croissants dans le monde occidental. Autrement dit, ces dettes sont assises sur de mauvais investissements, c'est à dire sur du vent. Elles ne seront jamais remboursées en termes réels.

L'Etat-providence et guerrier est lui-même le mauvais investissement le plus important. Il ne satisfait pas les préférences des individus interagissant librement et aurait été immédiatement mis en liquidation s'il n'était continuellement maintenu à flot par l'argent du contribuable, recouvré sous la menace de violence.

Les cycles économiques, déclenchés par l'expansion du crédit de nos systèmes bancaires semi-publics à réserves fractionnaire, sont une autre source de mauvais investissements. Après la crise financière de 2008, ces mauvais investissements ne furent que partiellement liquidés. Les investisseurs les ayant financés, qu'il s'agisse de constructeurs automobiles en sur-capacité, de l'industrie du bâtiment ou des institutions de crédit hypothécaire, ont été renfloués par les Etats. Et cela directement via l'injection de capitaux, ou indirectement par des subventions ou encore des travaux publics. De plus, l'éclatement de la bulle a provoqué d'importantes pertes pour le système bancaire. Ce dernier non plus n'assuma pas en totalité ses pertes : il fut renfloué, partout dans le monde, par les Etats. Les mauvaises créances furent transférées du secteur privé au secteur public, mais ne disparurent pas pour autant. D'autres mauvaises créances furent créées à travers l'augmentation des dépenses publiques telles que les allocations chômage. En conséquence, les dettes publiques explosèrent.

En d'autres mots, les pertes résultant des mauvais investissements effectués lors du dernier cycle ont été en grande partie transférées dans les bilans des Etats (et de leurs banques centrales). Personne n'a encore assumé ces pertes. Ni les investisseurs originels, ni les actionnaires des banques, ni les créanciers des banques, ni les porteurs de titres de dette publique, n'ont assumé leurs pertes. Cependant, de la richesse réelle a été détruite. La détérioration des bilans des Etats, sous la forme d'un endettement plus élevé, est-elle réellement sans coûts ? Transférer ailleurs les mauvaises créances ne peut vraisemblablement pas recréer la richesse perdue. Il devra y avoir, à un certain moment, un grand réveil. Le roi est nu.

Prenons à titre d'illustration l'exemple de Robinson Crusoé et de son jeune compagnon Vendredi, seuls sur leur île. Robinson est dur à la tâche depuis des décennies et épargne pour ses vieux jours. Il investit dans des obligations émises par Vendredi. Ce dernier investit dans un projet : la construction d'un bateau de pêche permettant de collecter assez de poissons pour les nourrir tous deux lorsque Robinson aura pris sa retraite et cessera de travailler.

Retraité, Robinson désire commencer à consommer son capital. Il veut vendre ses obligations et acheter les biens que Vendredi aura produits, c'est à dire ses poissons. Mais ce plan ne peut réussir si le capital est dilapidé dans de mauvais investissements. Vendredi sera alors incapable de rembourser ses obligations en termes réels, tout simplement parce qu'il a consommé l'épargne de Robinson sans se mettre au travail, ou encore parce que le projet d'investissement financé par Robinson aura été un échec. Par exemple, si le bateau a été mal construit et aura coulé, ou si Vendredi n'en a jamais entrepris la construction parce qu'il aura préféré faire la fête.

Les richesses que Robinson croyait posséder n'existent tout bonnement pas. Bien sûr, pendant un certain temps Robinson peut garder l'illusion d'être riche. De fait il détient toujours les obligations. Imaginons maintenant que cette île est dotée d'un gouvernement avec sa banque centrale. Le gouvernement de l'île pourra alors acheter et nationaliser la firme en faillite de Vendredi, avec son bateau mal construit. Ou encore, il pourra renflouer Vendredi en lui donnant de la monnaie qu'il aura acquise par l'émission de dette publique, achetée par la banque centrale. Vendredi pourra alors rembourser Robinson avec cet argent tout frais sorti des presses. Ou alors, la banque centrale pourra acheter directement les obligations possédées par Robinson, toujours en imprimant de nouveaux billets de papier-monnaie. Les mauvais actifs, représentés ici par les obligations, sont transférés du patrimoine de Robinson au bilan de la banque centrale ou du gouvernement.

Robinson Crusoé peut par conséquence avoir le sentiment illusoire d'être toujours riche, puisqu'il possède des obligations d'Etat, du papier-monnaie, ou des obligations émises par une entreprise subventionnée ou nationalisée. De la même manière, les gens se sentent riches aujourd'hui, parce qu'ils ont des comptes d'épargne, des bons du Trésor, des parts de mutuelle ou encore une assurance-vie (comme les banques, les différents fonds et compagnies d'assurance-vie ont énormément investi dans les bons du Trésor). Cependant, on ne peut pas revenir en arrière quant à la destruction de richesses. Au final, Robinson ne pourra pas se nourrir de bons du Trésor, de papier ou des autres titres qu'il possède. Il n'y a tout simplement aucune richesse réelle garantissant ces titres. Il n'y aura tout simplement pas assez de poissons pour nourrir à la fois Robinson et Vendredi.

Un processus similaire est à l’œuvre actuellement. Bien des gens pensent détenir des richesses réelles qui en fait sont inexistantes. Leur capital a été dilapidé, directement ou indirectement, par les mauvais investissements des Etats. Ces derniers ont dépensé des ressources en programmes sociaux et ont fait des promesses pour les droits à une retraite dans un système public. Ils ont renfloué des entreprises en créant des marchés artificiels à travers des subventions ou par injection de capital. L'endettement public s'est envolé. Cette dette publique est le point d'appui ultime de la monnaie, dans la mesure où l'actif des banques centrales est largement constitué d'obligations d'Etat, ou que celles-ci sont offertes en garantie par les banques pour bénéficier de prêts de la banque centrale. Les Etats sont surendettés tandis que les banques sont gavées de mauvaises créances, y incluant les obligations publiques. Ces dettes ne seront jamais remboursées pleinement en termes réels.

Bien des gens s'imaginent que les richesses sur le papier qu'ils possèdent sous la forme d'obligations publiques, de fonds d'investissements, de polices d'assurance-vie, de comptes bancaires, ou d'autres titres, leur permettront de s'offrir de belles années au soir de leur vie. Or, après avoir pris leur retraite, ils ne pourront consommer que ce que l'économie réelle aura produit. Les capacités réelles de production ont été sévèrement réduites et soumises à distorsion par les interventions des gouvernements. La richesse en papier repose en grande partie sur du vent. Les transferts actuellement en cours des mauvaises créances vers les bilans des Etats et des banques centrales ne permettront pas de faire marche arrière en reconstituant la richesse détruite. Les épargnants et les retraités découvriront à un certain moment que la valeur réelle de leur richesse est bien inférieure à celle à laquelle ils s'attendaient. De quelle façon précise cette illusion s'évanouira reste encore à voir.

Philipp Bagus (traduction par Olivier Braun)


Phillip Bagus est professeur assistant à l'Université Juan Carlos de Madrid (où il a été l'étudiant de Jesus Huerta de Soto) . Outre des articles dans des revues scientifiques, il est l'auteur de "La tragédie de l'euro", traduit en plusieurs langues (allemand, espagnol, italien, polonais, slovaque) et best seller dans certains pays étrangers, comme en Allemagne. "La tragédie de l'euro" a été publié en français aux éditions L'Harmattan (janvier 2013). Il est aussi le co-auteur, avec David Howden, de "Deep Freeze," une analyse de la crise islandaise.