Après l'état-providence, l'état social 2.0 ?
Par Alain Madelin le dimanche 27 mars 2011, 16:54 - Article - Lien permanent
Notre Etat providence - comme tous ses homologues européens - est fourbu.
Mais l’inévitable remise en cause de notre modèle social ne signifie pas la fin du social, ni même la fin du haut niveau de protection sociale auquel les Français sont légitimement attachés.
Dans les frontières de l’ex-ligue hanséatique, une coalition de pays réformateurs dessine un nouvel Etat social protecteur. A la rencontre d’un double héritage : celui des social-démocraties nordiques réformées et celui d’une Grande-Bretagne au thatchérisme socialisé.
Son socle, c’est le modèle nordique. Vedette du dernier forum économique mondial de Davos, celui-ci offre l’exemple d’Etat providence réformé par l’injection de mécanismes d’économie de marché : privatisations, délégations de service public, marché des droits à la retraite, établissements scolaires autonomes librement choisis, flexisécurité du travail...
L’apport des Britanniques aujourd’hui, c’est le projet de «big society», c’est-à-dire d’un engagement de la société civile parallèlement au désengagement de l’Etat. Il ne se comprend qu’en référence au terme péjoratif de «big government» qui, dans le monde anglo-saxon, désigne un état bureaucratique coûteux et envahissant. Si pour beaucoup de Britanniques, la «big society» n’est qu’un habillage de coupes budgétaires liées à un plan exceptionnel de rigueur, la démarche de David Cameron et de son gouvernement se veut profondément politique... voire éthique.
Cette nouvelle approche s’inscrit d’abord dans le cadre d’une conception moderne de la justice sociale qui privilégie l’ouverture d’opportunités à ceux qui sont en bas de l’échelle sociale et l’augmentation du niveau de vie par la croissance plutôt que par la redistribution. Cette nouvelle approche procède aussi d’un renouveau politique de l’attention aux autres et de la prise en compte de l’empathie naturelle des êtres humains. Une empathie souvent étouffée par des mécanismes de solidarité étatiques qui non seulement conduisent à une solidarité froide, bureaucratique et dispendieuse, mais encore à une atrophie des vrais sentiments de solidarité :
«Pourquoi m’occuper de mon voisin dans la détresse ? Il y a des fonctionnaires pour cela, payés par mes impôts !»
Cette conception d’une solidarité de proximité, plus efficace et plus chaleureuse, se retrouve dans les conceptions aussi diverses que celle du «care» mise en avant par Martine Aubry, ou celle du compassionnel des conservateurs américains. Car il existe bien d’autres formes de solidarité que la solidarité d’État : les solidarités familiales, locales, professionnelles. Beaucoup d’entre elles échappent à toute évaluation marchande. Elles offrent une grande souplesse d’adaptation : les valeurs partagées sont plus effi caces que les réglementations formelles. Elles ajoutent une dimension relationnelle et affective. Elles permettent de prendre en charge - au moins partiellement - des risques sociaux complexes qui, à l’instar de la dépendance, sont difficiles et même impossibles de transférer à l’Etat.
Concrètement, le concept de «big society» se traduit aujourd’hui en Grande-Bretagne par des dispositifs et des expérimentations qui dans tous les domaines - la santé, les transports, les parcs publics, la gestion des écoles ou des crèches - entendent favoriser largement l’engagement citoyen, l’autonomie et la décentralisation.
Trois exemples
L’instauration d’un crédit universel. Permettant de mieux cibler les aides sociales, sorte d’impôt négatif, il se substitue de façon claire à toute une série de prestations sociales qui se chevauchent et enferment des pans entiers de la population dans la pauvreté.
L’encouragement des citoyens, lorsqu’ils ne sont pas satisfaits d’un service public, à s’associer pour en récupérer la gestion et les subsides publics correspondants. C’est ainsi que les parents pourront reprendre des écoles ou encore créer des écoles libres (à l’exemple des «Charter’s Schools» aux États-Unis).
La redistribution dans le domaine de la santé des pouvoirs des organes administratifs de contrôle amplement développés par Gordon Brown vers des regroupements locaux de médecins généralistes.
Une telle approche nous ramène aux sources de la pensée sociale française, à l’idée forte de «l’émancipation» héritée des Lumières, portée par les premiers socialistes français, les libertaires et les libéraux, et conceptualisée par Joseph Proudhon. Elle échappe à nos clivages contemporains entre gauche et droite.
C’est cette idée - qui est d’ailleurs liée à un projet d’amélioration intellectuelle et morale - qui a engendré la pensée fédéraliste, le mouvement mutualiste, les coopératives, des courants novateurs dans l’éducation (de l’école émancipée à la pédagogie Freinet) jusqu’à l’idée récente d’autogestion. C’est cette approche qui est à l’origine des Caisses d’épargne, des premières sociétés de secours mutuel à l’origine de nos assurances sociales.
De même qu’il existe un Web 2.0 qui, au-delà des
aspects techniques, désigne un système innovant de relations avec les autres, il reste
à inventer un Etat social 2.0 moderne et protecteur. Il ne s’agit au bout du compte
que d’appliquer au domaine social le bon vieux principe de subsidiarité qui veut que
ce que les citoyens sont capables de faire par eux-mêmes, leur entreprise ou leurs
associations, il faut leur laisser faire. Et mieux encore, leur permettre de le faire.

La version originale de ce texte d'Alain Madelin est parue dans La Tribune du 21 mars 2011.
Commentaires
Alain Madelin aurait pu parler du système scolaire suédois qui est complètement décentralisé grâce au "chèque éducation".
Aucun Suédois maintenant ne voudrait en changer, ce qui n'était pas le cas au début des années 90.
Voilà la voie dans laquelle la France doit s'engager pour redonner de l'énergie et de l'efficacité à notre éducation ou plutôt à notre instruction publique.
@clauZ
Tout à fait d'accord avec vous. C'est d'ailleurs l'intention de l'Institut Turgot que de s'intéresser à ce sujet. Il est vraisemblable que c'est un sujet dont nous parlerons prochainement dans le cadre du séminaire 'éducation' animé par Nelly Guet. Voulez-vous être tenu au courant des prochaines activités de ce séminaire ?
Bien à vous.
ClauZ,
De façon générale, les pays scandinaves (Suède, Danemark, Finlande en tête) ont un impôt extrêmement élevé mais une réglementation très légère. Les économies scandinaves sont plutôt libéralisées, comparé au reste des pays de l'Europe. Il est là le mythe scandinave du welfare state.
Les socialistes citent ces exemples à suivre pour les politiques françaises, alors qu'en vérité, la France a non seulement un impôt élevé mais également une réglementation très lourde. Ce n'est pas comparable.
Les bénéfices des baisses d'impôts seront de toute façon partiellement annulées par la lourde bureaucratie.
Il en va de même des services publics des pays du "Nord". Financés par le public mais autonomes dans leur fonctionnement (ex : les écoles finlandaises, les services publics suédois). A des années lumières de la bureaucratie française.
Je comprends mal l'espèce de fascination exercée par les pays nordiques.
Collectivistes luthériens, sexuellement indifférenciés ou presque,termites béats et civiques, autocontrôlés à force d'intérioriser la pression sociale, société de type "ikea".
Curieusement, dirais je ironiquement, suicides, alcoolisme, toxicomanie, homosexualité choisie par défaut par des hommes ne supportant plus les femmes omnipotentes qui règnent en maîtresses sans limites, sociétés gouvernées par la névrose obsessionnelle ( observez si vous en avez l'occasion, une mère Nordique en train de récurer- il n' ya pas d'autres mots- son nourisson.....celui ci sera un futur eczemateux chronique).
Je m'étonne, de plus, de voir A. Madelin proner la dépossession individuelle, car il s'agit bien de celà, même sous une forme apparement "lisse" et "civilisée"
Merci pour le partage :)
Je n'ai aucune fascination pour le système scandinave dans son ensemble.
Je dis que le système français centralisé de l'EN génère sur le plan financier des pertes en ligne c'est à dire des gaspillages considérables. Qu'a dépenses inchangés ont pourrait avoir un système décentralisé du type "chèque éducation" avec plus de moyen pour les projets éducatif.
Je dis que sur la plan pédagogique et du travail il génère du découragement et du je m'en foutisme.
Nous connaissons la puissance de la liberté sur l'activité économique ou artistique.
Donnons de la liberté, de la souplesse au système et nous verrons jaillir des milliers de projets innovants partout en France. Et là nous aurons gagné, car personne ne voudra revenir au passé.
Je pense que la fascination pour les pays scandinaves vient du fait que les gens se disent qu'il y a quelque chose qui cloche dans le système centralisé français mais qu'il n'ose même pas penser à l'idée de la liberté. Le système nordique est une sorte d'ersatz. Si le tabou sur le libéralisme tombait je pense que ces même personnes pourraient rallier le mouvement.