Les véritables hommes d'affaires qui gagnent leur argent sur des marchés ouverts et concurrentiels méritent leurs richesses, mais les capitalistes bien nantis qui, eux, doivent tout ce qu'ils ont à leurs « copains » du gouvernement ou dans l'administration ne méritent pas le moindre de nos soutiens. C'est un sujet sur lequel tant la Gauche que la Droite se trompent : les premiers s'en prennent à tort à toutes les inégalités, cependant que les seconds ont le tort de vouloir toutes les défendre.

La dure réalité est que toutes les sociétés sont pleines d'inégalités, même les sociétés communistes. Ce qui importe est l'origine de ces inégalités : d'où viennent-elles ? De quoi procèdent-elles ? Les très riches sont-ils très riches parcequ'ils ont pillé tous les autres, comme cela était courant à l'époque féodale, ou dans les sociétés pré-commerciales, ou bien doivent-ils leur prospérité au fait qu'ils l'ont acquise en s'efforçant de répondre aux besoins des autres dans le cadre d'une économie de marché concurrentielle ? La société est-elle ouverte à l'émergence de nouvelles idées et à la promotion de nouveaux talents ? y encourage-t-on la mobilité sociale ? ou bien est-elle en réalité dominée et contrôlée par une aristocratie économique et politique relativement peu nombreuse mais surtout soucieuse de ne laisser personne d'autre accéder au sommet ?

Savoir si les inégalités constatées sont bonnes ou mauvaises dépend de la réponse à cette question. Passer son temps à fustiger les 1% les plus riches, comme cela est aujourd'hui de nouveau particulièrement à la mode, relève de la démagogie la plus primaire et la plus nocive au lieu d'aider à écaircir les idées.

Il y a deux manières pour les hommes d'affaires et les investisseurs de s'enrichir légalement.

La première consiste à offrir sur le marché les produits et les services que les gens désirent, à rechercher quels sont les biens les plus demandés ou à investir son argent dans les projets qui ont le plus de chances de réussir, toutes activités qui contribuent à activer la croissance économique, à augmenter l'offre d'emplois, et donc favorisent le développement et la hausse du niveau de vie du plus grand nombre. C'est la voie qu'ont choisi de suivre des hommes comme Richard Bronson (Virgin), Mark Zuckerberg (Facebook) ou le financier Warren Buffett. Qu'ils soient devenus immensément riches n'en est que la juste rétribution. Nous avons besoin de beaucoup d'autres individus comme eux, et il nous appartient de les inciter au mieux à courir après le succès. La plupart des chefs d'entreprise et des gens qui sont dans les affaires au Royaume-uni rentrent dans cette catégorie et, contrairement à ce que beaucoup croient, la finance, lorsqu'elle est pratiquée de manière honnête et prudente, est elle-même une activité socialement tout aussi utile que n'importe quelle autre. Il n'y a aucune raison d'en faire un cas particulier désigné à l'opprobe.

La seconde manière pour les hommes d'affaires et les investisseurs de faire beaucoup d'argent est d'obtenir que l'Etat truque les marchés en leur faveur – en érigeant par exemple des barrières à l'entrée qui réduisent la concurrence, en leur accordant des conditions de crédit préférentielles, ou encore en leur permettant de se servir de leurs relations politiques pour bénéficier de passe-droits et accaparer les contrats. Les gains qu'ils en retirent ne sont la contrepartie d'aucune activité créatrice de valeur ajoutée. Au lieu de contribuer à la croissance de l'économie, le résultat est surtout d'en redistribuer les richesses.

Les exemples de ce genre de comportement ne manquent pas, aussi bien à l'Ouest qu'en Russie, en Amérique latine, ou dans la plupart des autres régions du monde. Il est malheureux de constater qu'au cours de ces dernières années nos systèmes économiques se sont de plus en plus éloignés du premier modèle pour ressembler davantage au second au fur et à mesure que les relations économiques s'y sont de plus en plus politisées.

Il n'y a pas de pays industrialisé où cette dérive soit plus apparente que les Etats-Unis. Il est remarquable que les comtés situés aux alentours et tout autour de Washington DC figurent aujourd'hui parmi les collectivités les plus riches du pays, en relation avec la proportion élevée qu'on y compte d'avocats, de lobbyistes, de promoteurs et autres professions qui doivent leurs revenus élevés aux contacts privilégiés qu'ils entretiennent avec les hommes politiques de la capitale.

Par exemple, c'est le District of Columbia qui, aux USA, bat tous les records pour ce qui concerne la progression des revenus : selon le Bureau of Census, de 2000 à 2012, il y ont spectaculairement augmenté de plus de 23%, alors que la progression du revenu médian des ménages américains était seulement de 6,6%. Les revenus les plus élevés sont souvent ceux d'anciens membres du Congrés ou d'anciens assistants parlementaire et membres de cabinets politiques qui se sont reconvertis dans le lobbying pour exploiter leurs réseaux de relations plutôt que de tirer parti de capacités réelles à satisfaire les besoins des consommateurs sur des marché libres et concurrentiels.

Dans les années 1980 et au début des années 1990 ce n'était pas encore aussi largement le cas. A cette époque là, les revenus de la capitale ne progressaient pas aussi vite, et même prenaient du retard par rapport aux autres états américains dont l'économie était tirée par le secteur privé. Ce n'est vraiment qu'à partir de la fin des années 1990, sous les présidences Clinton, Bush et Obama, que les choses ont vraiment commencé à se détériorer à ce point.

Avec Margaret Thatcher, la Grande-Bretagne a temporairement tourné le dos à cette dérive vers toujours plus de « Crony Capitalism ». C'était l'époque des privatisations, lorsque l'Etat a mis en vente ses industries et services publiques, coupé les subventions et relancé la concurrence. Pour survivre, les vieux milieux d'affaires ont du se remettre en question ; leur avenir ne dépendait plus du confort de leurs relations avec les milieux politiques, ni du jeu de chantage que les syndicats de leurs employés étaient en mesure d'exercer sur les parlementaires titulaires de circonscriptions dont les votes pouvaient se révéler décisifs dans certains débats. Mais tout cela est terminé. Milieux politiques et milieux d'affaires se sont largement remis à copuler ensemble ; la mode est de nouveau aux politiques industrielles, aux subventions at au corporatisme.

Cela a recommencé lors du retour au pouvoir du parti Travailliste, avec un flux de nouveaux projets financiers privés particulièrement mal ficelés et sans grande utilité ainsi que de contrats publics gérés de manière profondément incompétente. C'est dans le domaine bancaire que les plus grandes erreurs ont été commises avec la distribution d'importantes subventions implicites qui ont permis à de grandes institutions de jouer l'effet de levier quasiment jusqu'au ciel, sachant qu'en tout état de cause on ne les laisserait jamais faire faillite. Cela leur a immensément rapporté. Quand aux compagnies de chemin de fer, récemment privatisées, elles sont de nouveau retombées dans un système dominé par un étrange mélange de course au profit, d'attribution de subventions et de recherche d'appuis publics où plaire à l'administration du Trésor est devenu plus important que de servir le consommateur.

Les compagnies électriques ont cessé de défendre les intérêts de leurs consommateurs et ont choisi d'épouser au contraire la cause (particulièrement couteuse) des énergies vertes dont les hommes politiques sont aujourd'hui les plus ardents champions. Les prix fonciers ont explosé en raison de la multiplication de règles de planification particulièrement contraignantes, les promoteurs comptant désormais essentiellement sur leurs accointances politiques pour mener à bien leurs projets. Un système de paiements occultes s'est développé où les collectivités territoriales monnaient leurs autorisations de construire des logements contre la construction d'infrastructures locales ou celle de nouveaux bâtiments municipaux.

C'est un sujet qui préoccupe l'actuel gouvernement de coalition, mais, à bien des égards, la situation n'a cessé d'empirer plutôt que de s'améliorer. La banque est désormais une « co-entreprise » (joint venture) où l'Etat et le secteur privé sont associés, avec un crédit subventionné, des cibles de prêts, un encadrement des rémunérations ainsi qu'un jeu incessant d'esbrouffe politique. Les ministres sont devenus les représentants de commerce des industries britanniques les mieux en vue. Quant à la politique de Quantitative Easing, elle aide ceux qui ont dejà un logement, mais s'exerce au détriment des épargnants.

Malheureusement les remèdes que propose la Gauche – encore plus d'impôts et de réglementations - ne peuvent avoir pour effet que de renforcer le poids du corporatisme ainsi que d'ancrer encore plus profondément les structures de pouvoir qui y sont associées, rendant en conséquence la tâche plus difficile pour les entrepreneurs privés qui voudraient sortir du filet.

Les grandes chaînes de distribution ont bien accueilli le relèvement du salaire minimum car elles savaient que cela défavorise leurs concurrents plus petits. Les grandes sociétés peuvent plus facilement s'assurer les services de collaborateurs dont la tâche est de les aider à réduire le coût de leurs obligations administratives. Dans le domaine de la finance, les grandes banques sont celles qui peuvent le plus facilement absorber les coûts supplémentaires qui résultent des nouvelles régles d'équilibre bilantiel, et ainsi faire la nique à leurs concurrents plus petits. Avocats et comptables ne peuvent que s'en réjouir.

Il existe une très simple réponse à tout cela, une réponse qui n'implique aucune action punitive, ni de vouer les riches aux gémonies, ni d'activer les jalousies. Il suffit de renforcer la concurrence, de détruire les barrières à l'entrée, de redonner une totale liberté de choix au consommateur, d'éliminer les prêts et crédits de faveur, et de s'assurer que la seule manière pour un entrepreneur, un directeur général, un banquier ou investisseur de faire de l'argent est de se mettre au service des consommateurs, d'innover ou de gérer son capital d'une manière plus efficace.

Si ceux qui reviennent chaque année à Davos entendent vraiment lutter contre les injustices de monde, ils n'ont pas mieux à faire que de rejeter ouvertement le « capitalisme de connivence » et ouvrir leurs yeux à la réalité.

Allister Heath (traduction Henri Lepage) Trait.jpg

La version originale de cet article a été publiée dans The Télégraph sous le titre : "It's time to reject crony capitalism and embrace the real thing" en date du 21 janvier 2014. Nous remercions Allister Heath de nous avoir autorisé à traduire et publier ce texte.