En leur temps, les adeptes de Keynes ont prétendu qu’un dollar dépensé par l’Etat crée plus de richesse que le même dollar dépensé par le secteur privé. C’est la fameuse théorie du multiplicateur à laquelle la plupart des économistes, faute de validation empirique, ont cessé de croire depuis longtemps. Et voilà que soudainement on essaye de nous persuader de sa validité.

Christina Romer, chef des conseillers économiques de la Maison blanche en compagnie d’un autre chercheur, a présenté au début de cette année des projections montrant ce que serait le niveau du chômage américain avec ou sans le plan de stimulation de 787 milliards de dollars du Président Obama. Cette étude, par son optimisme, a certainement contribué à faire adopter ce plan par le Congrès. D’après les calculs de ces chercheurs, à l’heure actuelle, compte tenu du multiplicateur calculé par eux, le taux du chômage aux Etats-Unis aurait dû être de 7,7%. Il dépasse en fait les 10%. Ce qui constitue une nouvelle preuve que même les déficits publics les plus démesurés n’ont pas d’effet positif sur la croissance et l’emploi !

L’échec des prévisions fondées sur le multiplicateur keynésien n’ébranle visiblement pas les convictions des responsables politiques. Pour eux les dépenses publiques se justifient le plus souvent par la nécessité de sauver l’emploi. Ils promettent qu’en contrepartie de déficits abyssaux des créations colossales d’emplois. Le Président Obama, par exemple, en a annoncé 3,5 millions avant la fin de 2011. En France, le gouvernement ne se contente pas de vouloir créer des emplois ou sauver des entreprises. Il s’imagine savoir choisir les projets rentables à long terme mieux que le secteur privé. Il lancera bientôt un Grand Emprunt, voire un Emprunt XXL, dont le produit financera ce que des commissions et des bureaucrates prennent pour les investissements du futur (une sorte de mini Gosplan postcommuniste).

S’il est grisant qu’un Etat dépense sans compter ne faudrait-il pas s’interroger aussi sur la contrepartie de sa prodigalité : le gonflement de la dette publique ? A ce sujet, deux problèmes se posent.

Le premier concerne l’effet de la levée de l’argent finançant les projets gouvernementaux. Lorsque le secteur public se finance, que ce soit par l’impôt ou par la dette (qui est un impôt différé) il prélève des fonds dans la poche d’individus ou d’entreprises. Qui n’en disposeront donc plus pour consommer ou investir. Des biens et des services qui auraient autrement été demandés ne le seront plus. Donc des emplois sont détruits. Mais qui fera le lien entre ces disparitions et les emplois ostensiblement créés par les plans de relance ? Est-ce à dire que les relances sont neutres en termes de création d’emplois ? Il est à craindre que leur bilan soit en réalité négatif les hausses d’impôts qu’ils impliquent décourageant l’effort et l’épargne.

Le deuxième problème est celui du service de la dette. En prélevant par l’impôt de quoi satisfaire ses créanciers, l’Etat semble réaliser un simple transfert : il prend aux uns pour rembourser les autres. Mais dans ce cas aussi intervient la nature desincitative de l’impôt et sa non-neutralité vis-à-vis de la production. La croissance sera freinée a moins, qu’avec la complicité des banques centrales, une vague inflationniste vienne annihiler la valeur de l’endettement de l’Etat.

A l’heure où les principales économies de la planète redémarrent, suite aux injections massives de liquidités de la Fed, de la BCE ou d’autres banques centrales et surtout des mesures prises pour apaiser l’inquiétude des marchés financiers, dans un pays comme la France, les plans de relance fiscale sont devenus sans objet, mais non sans coût. Malheureusement, ils ne sont pas annulés pour autant, la plupart des gouvernements trouvant bien commode de disposer de tant d’argent à dépenser. L’ironie de l’affaire est que ces plans de relance superflus et inefficaces finiront par provoquer un ralentissement si ce n’est une rechute des économies tant à cause des incertitudes qu’ils créent que des impôts futurs qu’ils annoncent.

Florin Aftalion est Professeur émérite à l’ESSEC. Cet article a été initialement publié dans les colonnes de la page Débats et Opinions du Figaro, début novembre 2009.