À la suite de la réunification allemande, les dirigeants français ont craint que notre partenaire d’outre-Rhin ne bascule vers l’Est. Pour le retenir au centre de l’Europe, ils ont conçu l’idée d’une monnaie unique. Elle n’a été acceptée par l’Allemagne qu’à condition que le futur euro soit aussi stable que l’ex-deutschemark.

Ce qui implique l’absence d’inflation, donc une politique monétaire rigoureuse de la part de la Banque centrale européenne (BCE). Ce qui implique également une gestion stricte des dettes des États membres. À cette fin a été institué un pacte dit (de manière bien optimiste) « de stabilité et de croissance », imposant des limites aux déficits et à l’endettement total des membres de l’Union monétaire. En outre, ces derniers ont été déclarés responsables de leurs propres finances, toute intervention communautaire en faveur d’un pays en difficulté étant interdite (clause de non-bail-out).

Cependant, de nombreux économistes ont estimé à l’époque qu’une monnaie unique connaîtrait des problèmes d’autant plus graves que sa zone est plus hétérogène et que les facteurs de production y sont plus rigides. À l’aune de ces considérations, l’euro semblait voué à l’échec.

Aucun compte ne fut tenu de l’avertissement des économistes. La volonté politique allait l’emporter sur l’économique, disait-on.

Lorsqu’il s’est agi de déterminer quels pays satisfaisaient aux critères dits de Maastricht ouvrant la porte de la monnaie unique, le laisser-aller et les compromissions ont commencé. Plusieurs pays, dont la France, n’ont pas hésité à améliorer leurs comptes par des méthodes « non conventionnelles ». Mais malgré tout des pays semblaient toujours bloqués à la porte de l’euro. Qu’à cela ne tienne, du moment que leurs critères évoluaient dans le bon sens. C’est ce qui permit à la Grèce d’entrer dans l’euro en 2001 (son gouvernement continuant à falsifier son budget tout en dépensant sans compter).

Au cours des années précédant la crise de 2009, en s’appréciant fortement vis-à-vis du dollar, l’euro triomphait. À y regarder de près, des signes alarmants apparaissaient pourtant. Les différentiels d’inflation entre la Grèce, l’Espagne et l’Irlande d’une part et des pays du Nord comme l’Allemagne et la Finlande d’autre part se creusaient : depuis la création de la monnaie unique, ils se montaient à quelque 15 % à 20 %. Cet écart se traduit par une perte de compétitivité des pays du premier groupe par rapport à ceux du second. Mais le pire restait à venir.

À l’issue de la crise de 2009, les déficits budgétaires s’envolèrent partout. Le renouvellement des dettes souveraines de plusieurs pays devint problématique. Le FMI, dont c’est le rôle, aurait dû intervenir. Mais pour les dirigeants de l’Union monétaire cela aurait été un aveu d’échec.

En février 2010, ils annoncèrent un plan d’aide à la Grèce qui, sur les marchés, faisait face à des primes de risque intolérables. Ce plan ne fit qu’attiser les inquiétudes. Fin avril, un deuxième plan d’urgence impliquant tous les pays de la zone et faisant partiellement appel au FMI promettait à la Grèce un financement généreux contre des mesures d’austérité draconiennes.

Le plan ne rassura pas, bien au contraire. La crainte d’une contagion de la crise grecque à d’autres économies de la zone euro dégénéra en panique mondiale. Un troisième plan d’urgence, d’envergure planétaire celui-là, rétablit temporairement la confiance dans le système financier européen.

Malheureusement, ce plan a un prix qui n’est pas que monétaire. En consentant à acheter des obligations souveraines, la BCE laisse son indépendance. En acceptant, contrairement à leurs engagements antérieurs, de se porter conjointement solidaires des dettes nationales, les États de l’Union monétaire perdent leur crédibilité. Et, dans le fond, les problèmes ne sont pas réglés.

Placés dans l’impossibilité de dévaluer leur monnaie, contraints en période de stagnation de prendre des mesures déflationnistes, la Grèce et les autres pays fragilisés par la crise et par leurs propres prodigalité et manque de compétitivité ne sont pas pour autant tirés d’affaire.

Banqueroutes et restructurations des dettes restent une menace. Avec des conséquences imprévisibles sur l’avenir de la monnaie unique et la politique de l’Union européenne. Sur l’Olympe, les dieux de l’économie se seront vengés de l’arrogance de nos chefs d’État. Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de ce texte de Florin Aftalion est parue dans les pages Opinions du Figaro en date du 22 mai 2010.