Euro : l’hubris des chefs d’État
Par Florin Aftalion le mercredi 26 mai 2010, 22:19 - Article - Lien permanent
En acceptant, contrairement à leurs engagements antérieurs, de se porter conjointement solidaires des dettes nationales, les États de l’Union monétaire perdent leur crédibilité.
Le marché commun a été une réussite de dimensions historiques. Il a durablement scellé la paix entre l’Allemagne et la France et largement contribué à la prospérité économique des pays réunis en son sein.
Cette réussite a, hélas, grisé nos chefs d’État. Des ambitions politiques démesurées sont venues gâcher la fête et ruiner la construction européenne.
À la suite de la réunification allemande, les dirigeants français ont craint que notre partenaire d’outre-Rhin ne bascule vers l’Est. Pour le retenir au centre de l’Europe, ils ont conçu l’idée d’une monnaie unique. Elle n’a été acceptée par l’Allemagne qu’à condition que le futur euro soit aussi stable que l’ex-deutschemark.
Ce qui implique l’absence d’inflation, donc une politique monétaire rigoureuse de la part de la Banque centrale européenne (BCE). Ce qui implique également une gestion stricte des dettes des États membres. À cette fin a été institué un pacte dit (de manière bien optimiste) « de stabilité et de croissance », imposant des limites aux déficits et à l’endettement total des membres de l’Union monétaire. En outre, ces derniers ont été déclarés responsables de leurs propres finances, toute intervention communautaire en faveur d’un pays en difficulté étant interdite (clause de non-bail-out).
Cependant, de nombreux économistes ont estimé à l’époque qu’une monnaie unique connaîtrait des problèmes d’autant plus graves que sa zone est plus hétérogène et que les facteurs de production y sont plus rigides. À l’aune de ces considérations, l’euro semblait voué à l’échec.
Aucun compte ne fut tenu de l’avertissement des économistes. La volonté politique allait l’emporter sur l’économique, disait-on.
Lorsqu’il s’est agi de déterminer quels pays satisfaisaient aux critères dits de Maastricht ouvrant la porte de la monnaie unique, le laisser-aller et les compromissions ont commencé. Plusieurs pays, dont la France, n’ont pas hésité à améliorer leurs comptes par des méthodes « non conventionnelles ». Mais malgré tout des pays semblaient toujours bloqués à la porte de l’euro. Qu’à cela ne tienne, du moment que leurs critères évoluaient dans le bon sens. C’est ce qui permit à la Grèce d’entrer dans l’euro en 2001 (son gouvernement continuant à falsifier son budget tout en dépensant sans compter).
Au cours des années précédant la crise de 2009, en s’appréciant fortement vis-à-vis du dollar, l’euro triomphait. À y regarder de près, des signes alarmants apparaissaient pourtant. Les différentiels d’inflation entre la Grèce, l’Espagne et l’Irlande d’une part et des pays du Nord comme l’Allemagne et la Finlande d’autre part se creusaient : depuis la création de la monnaie unique, ils se montaient à quelque 15 % à 20 %. Cet écart se traduit par une perte de compétitivité des pays du premier groupe par rapport à ceux du second. Mais le pire restait à venir.
À l’issue de la crise de 2009, les déficits budgétaires s’envolèrent partout. Le renouvellement des dettes souveraines de plusieurs pays devint problématique. Le FMI, dont c’est le rôle, aurait dû intervenir. Mais pour les dirigeants de l’Union monétaire cela aurait été un aveu d’échec.
En février 2010, ils annoncèrent un plan d’aide à la Grèce qui, sur les marchés, faisait face à des primes de risque intolérables. Ce plan ne fit qu’attiser les inquiétudes. Fin avril, un deuxième plan d’urgence impliquant tous les pays de la zone et faisant partiellement appel au FMI promettait à la Grèce un financement généreux contre des mesures d’austérité draconiennes.
Le plan ne rassura pas, bien au contraire. La crainte d’une contagion de la crise grecque à d’autres économies de la zone euro dégénéra en panique mondiale. Un troisième plan d’urgence, d’envergure planétaire celui-là, rétablit temporairement la confiance dans le système financier européen.
Malheureusement, ce plan a un prix qui n’est pas que monétaire. En consentant à acheter des obligations souveraines, la BCE laisse son indépendance. En acceptant, contrairement à leurs engagements antérieurs, de se porter conjointement solidaires des dettes nationales, les États de l’Union monétaire perdent leur crédibilité. Et, dans le fond, les problèmes ne sont pas réglés.
Placés dans l’impossibilité de dévaluer leur monnaie, contraints en période de stagnation de prendre des mesures déflationnistes, la Grèce et les autres pays fragilisés par la crise et par leurs propres prodigalité et manque de compétitivité ne sont pas pour autant tirés d’affaire.
Banqueroutes et restructurations des dettes restent une menace. Avec des conséquences imprévisibles sur l’avenir de la monnaie unique et la politique de l’Union européenne. Sur l’Olympe, les dieux de l’économie se seront vengés de l’arrogance de nos chefs d’État.

La version originale de ce texte de Florin Aftalion est parue dans les pages Opinions du Figaro en date du 22 mai 2010.
Commentaires
Pour une dénonciation en règle des agissements de l'état, voir mon blog. http://lesyeuxenfacedestrous.wordpr...
Merci Institut Turgot de continuer vos actions que je suis de près depuis longue date.
"Cependant, de nombreux économistes ont estimé à l’époque qu’une monnaie unique connaîtrait des problèmes d’autant plus graves que sa zone est plus hétérogène et que les facteurs de production y sont plus rigides. À l’aune de ces considérations, l’euro semblait voué à l’échec."
L'idée est que l'euro n'est pas une zone monétaire optimale. Ainsi, une politique monétaire adaptée "en moyenne" était déflationniste pour l'Allemagne et inflationniste pour l'Espagne.
Ceci est parfois présenté de la façon suivante : "le contribuable allemand paie pour le consommateur du Club Med" dont les gouvernements agissent comme des passagers clandestins. Si c'est vraiment le cas, chaque gouvernement est incité à être "cigale" au détriment de ses voisins. La zone crée donc des incitations perverses.
L'image que je donne est la suivante : c'est comme si on instituait une règle disant que, lors d'un dîner au restaurant, le plus gros mangeur se fait payer l'addition par les autres convives.
Mais dans la présentation "zone monétaire optimale", on a du mal à voir ces incitations perverses. On peut lire que "la Grèce a pu emprunter aux taux allemands" mais ce n'est pas évident, car les taux longs sont moins influencés que les taux courts. L'explosion récente des spreads nous l'a rappelé.
Comment expliquez-vous "l'effet restaurant", c'est-à -dire la possibilité d'agir en passager clandestin dans la zone euro ?
Que pensez-vous de l'explication suivante ? En instaurant le cours légal de l'euro, chaque gouvernement prélève un seigneuriage au bénéfice de la BCE. Il s'engage à faire circuler sur son territoire le papier-monnaie de la BCE, situation assez extraordinaire quand on y pense. La répartition du seigneuriage est délicate, et les auteurs du traité l'avaient anticipé en mettant en place une règle. La BCE redistribue le seigneuriage aux Etats selon une clé de répartition.
Mais la BCE achète aussi de la dette publique lors de ses opérations d'open market. A ma connaissance, il n'existe pas de règle concernant la répartition des achats. En particulier, lors d'une crise souveraine, la tentation est forte de venir en aide à l'Etat qui est "attaqué", comme on l'a vu récemment avec la Grèce.
Un gouvernement très déficitaire bénéficie donc, via les opérations d'open market, d'une monétisation de sa dette. Si ce n'est tout de suite, du moins au moment de la crise. Et cette aide est financée par un seigneuriage prélevé sur toute la zone. Voici comment un "effet restaurant" peut apparaître.
Une deuxième méthode pour voir son addition payée par les voisins vient du "prêteur en dernier ressort". Le traité ne fixe par non plus de règle de répartition en ce qui concerne les opérations de prêt en dernier ressort. On voit d'ailleurs mal comment il le pourrait. Les banques se sont engagées dans des politiques de crédit plus ou moins agressives. C'est le cas de l'Irlande, par exemple. La BCE a alors joué son rôle de prêteur en dernier ressort vis-à -vis des banques irlandaises. Ces dernières ont donc bénéficié de subventions financées par le seigneuriage sur leurs voisins. De nouveau "l'effet restaurant".
J'ai plus de mal à comprendre ce qui s'est passé en Espagne. Jusqu'à la faillite récente d'une caisse d'épargne, les banques ibériques avaient l'air étonnamment solides. Me trompé-je ?
L'explication par les zones monétaire optimale dit exactement la même chose, bien sûr, mais l'explication par le seigneuriage, les opérations d'open market et le prêteur en dernier ressort me semble un peu plus simple à comprendre. Le seigneuriage constitue un impôt prélevé sur toute la zone euro. Seule une partie seulement de ce seigneuriage est répartie selon une règle connue d'avance. Le reste est réparti au moment des crises de manière discrétionnaire, et profite majoritairement aux gouvernements et aux banques les plus endettés (parce qu'on refuse de laisser un Etat ou une banque faire faillite).
Le résultat est qu'à moyen terme ce sont les zones les plus irresponsables qui dictent la politique monétaire de la zone euro dans son ensemble. Situation classique de dilemme du prisonnier.