Pour accompagner cette vidéo, ainsi que celle de la discussion qui a suivi les exposés d'introduction, nous vous proposons ci-dessous les notes prises par Roman Bernard, l'animateur du site web du "Cri du contribuable".

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LES NOTES DE ROMAN BERNARD

Henri Lepage, président de l’Institut Turgot, a commencé par rappeler la brûlante actualité des questionnements que provoque l’état du couple franco-allemand. Alors qu’il avait été moteur de la construction européenne depuis l’après-guerre, il semble de nouveau s’essouffler avec la crise financière.

En dépit de l’adoption d’un projet de taxe bancaire franco-allemande, il semble qu’il y ait de plus en plus d'incompréhensions et de malentendus entre les deux partenaires rhénans, exemplarisés par les commentaires de la presse française qui, au cours des dernières semaines, développent à gogo l'idée d'une « germanisation » de l’Europe, alors qu'avec la décision de la Banque centrale européenne de monétiser des dettes publiques, et le viol des conditions mises par les allemands à leur adhésion au Traité de Maastricht, ce sont plutôt les conceptions françaises qui paraissent s'imposer.

Gilles Dryancour, qui travaille en Allemagne, explique l’incompréhension croissante entre les deux rives du Rhin par la différence de la perception du rôle de la monnaie dans chacun des deux pays.

Dans la culture française, la monnaie est un instrument de pouvoir politique. Les rois de France empruntaient pour financer leurs guerres, avant de dévaluer leur monnaie et ainsi annuler une partie de leur dette. En France, la monnaie est au service de l’Etat.

Une conception à l’opposé de celle qui prévaut en Allemagne. Ce pays, contrairement à la France, n’a pas connu d’unité centrale jusqu’en 1871. Et, le Troisième Reich mis à part, elle a toujours été organisée sur un mode fédéral, qui obligeait d’avoir une monnaie de qualité pour assurer la cohérence de l’économie allemande.

En France, l’Etat est fort et la monnaie faible. En Allemagne, c’est l’inverse. La monnaie ne sert pas d’objectifs politiques. D’où une grande incompréhension du système allemand par les journalistes français, qui calquent notre système sur l’Allemagne. Ils ignorent ainsi que le chancelier allemand n’a pas le même pouvoir que le gouvernement français, notamment en matière de contrôle des salaires.

Il est donc absurde, estime Gilles Dryancour, de reprocher à l’Allemagne de faire de la « déflation compétitive », comme l’a fait le ministre de l’Economie Christine Lagarde, d’autant plus qu’avec l’euro, Berlin n’a plus le contrôle de la monnaie.

Il y a également un grand malentendu sur le rôle et la perception de l’euro en France et en Allemagne. L’euro a été créé avec deux cultures différentes. Il a été perçu comme un instrument de puissance par les Français, et de stabilité par les Allemands. Une stabilité incompatible avec la dévaluation et des déficits publics, qui font partie du modèle français de la monnaie. Et que les Allemands voulaient interdire grâce à la Banque centrale européenne.

Le malentendu touche donc aussi au rôle de la Banque centrale européenne. En Allemagne, la Bundesbank était indépendante du pouvoir politique. En France, la Banque de France lui était étroitement liée. D’où les pressions du gouvernement français sur la Banque centrale européenne pour qu’elle abaisse ses taux d’intérêts, et cela bien avant la crise financière de 2008. C’était notamment le cas du candidat victorieux à l’élection présidentielle, en 2007.

En outre, Gilles Dryancour, qui a rappelé que la France était structurellement déficitaire, a décrit l’euro comme le moyen, pour les gouvernants français, de pouvoir s’endetter à moindre coût, grâce à des taux d’intérêt plus faibles. Un besoin d’endettement d’autant plus grand que la rentabilité fiscale est de plus en plus faible en France, du fait que la réussite économique y reste excessivement punie.

La politique française de l’euro a toutefois été déçue par les faits. Les promesses de l’euro étaient une faible inflation et la création d’emplois. Or, l’inflation a bien eu lieu, ce qui fait parler de « teuro » en Allemagne (« teuer » signifie « cher » en allemand). L’inflation de la Zone euro est en effet plus forte que celle des pays de l’Union européenne qui n’ont pas adopté l’euro. La croissance, à l’inverse, y est plus faible.

L’euro n’a donc pas tenu ses promesses, d’où une forte opposition des peuples à celui-ci. D’où aussi, du fait des incompréhensions culturelles et des malentendus entre la France et l’Allemagne, une crise du couple franco-allemand.

Si Gilles Dryancour a été critique essentiellement à l’égard du gouvernement français, Pierre Sabatier l’a plutôt été pour son homologue allemand. Pour lui, les exportations allemandes ont été possibles grâce à l’endettement des pays européens (Espagne notamment), qui représentent 75 % du commerce extérieur de l’Allemagne. D’où le fait que l’euro menace d’exploser, le modèle allemand n’étant pas coopératif. Seule solution selon lui : redistribuer l’argent des pays européens riches vers les pays européens pauvres.

Pierre Sabatier a également rappelé que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la croissance de l’économie allemande est relativement plus faible que dans des pays traditionnellement importateurs comme la France, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis : elle a été de 1,4 % par an en moyenne depuis 1998, contre 2,1 % pour la France, 2, 4 % pour le Royaume-Uni et 2,5 % pour les Etats-Unis.

De la même manière, la création d’emplois a été inférieure de 12 % en Allemagne par rapport au reste de la Zone euro. Ce qui explique le niveau exceptionnel des exportations allemandes, pour Pierre Sabatier, c’est moins la compétitivité de l’économie allemande que la faiblesse des salaires, provoquant une baisse des importations et donc un excédent du solde commercial allemand.

Conséquence pour l’Allemagne dans la crise actuelle : si ses principaux partenaires européens coulent, elle coulera à son tour. Le modèle allemand, en conclut Pierre Sabatier, n’est pas vertueux.

Parallèlement à la nécessité de redistribution des pays riches vers les pays pauvres d’Europe, Pierre Sabatier a évoqué la nécessité d’une « harmonisation », c’est-à-dire d’une uniformisation fiscale.

Pierre Sabatier estime que ces mesures sont nécessaires non seulement pour sauver l’euro, mais, d’une manière générale, l’Europe. Avec une déflation générale en Europe, le commerce, donc la richesse des pays européens baisserait, et avec lui la natalité, déjà inquiétante sur le Vieux Continent, notamment en Allemagne. A cet égard, il a cité les prévisions concernant l’âge médian (qui sépare la population en deux catégories égales en nombre) en 2020 : 48 ans en Allemagne, contre 41 ans en France. L’avenir, pour Pierre Sabatier, n’appartient donc pas à la première.

Klaus Reeh a poursuivi l’intervention de Gilles Dryancour en soulignant l’importance du modèle politique dans l’incompréhension et le malentendu autour de l’euro.

L’Allemagne, par son parlementarisme, est devenue un pays gestionnaire, social-démocrate. Les gouvernants allemands ont dit « adieu » à la politique, et abdiqué leur volonté. Les pays est-européens, nouveaux adhérents de l’Union européenne, ont donné davantage de poids à l’Allemagne en Europe, ce qui a rendu celle-ci moins dépendante de la France qu’elle ne l’était du temps de la Guerre froide, puis des années 1990.

D’où, selon Klaus Reeh, un désintérêt des Allemands pour la France, dont l’image s’est ternie outre-Rhin. Il n’y a plus de personnalités politiques, en Allemagne, pour faire le lien avec la France, plus personne ne s’y intéressant. Le Traité de l’Elysée signé en 1963 par le général de Gaulle et Konrad Adenauer ne fonctionne plus. L’idée de la présence de ministres au Conseil des ministres du pays partenaire n’a pas marché non plus. La faute en incombe, selon Klaus Reeh, aux Allemands. Ils veulent imposer un modèle qui n’a aucune chance de pouvoir être appliqué avec succès par tout le continent, puisque, logiquement, tout le monde ne peut pas être exportateur net. Il faut également des importateurs pour qu’une économie marche.

Quant à la crise, Klaus Reeh estime qu’elle oblige à adopter la même méthode que les Américains pour résorber la dette : la monétarisation par la Banque centrale européenne, c’est-à-dire le refinancement par l’inflation. Trait_html_691a601b.jpg

Pour une analyse particulièrement informative des réactions allemandes à la crise de l'euro, voir l'article du journaliste britannique Ambrose Evans-Pritchard, Legal noose tightens on Europe's monetary union, publié dans le Daily Telegraph du 8 juillet 2010