Crise financière : Alan Greenspan est il coupable ?
Par Vincent Bénard le lundi 9 février 2009, 07:45 - Article - Lien permanent
Lors de toute crise, la tentation est grande de rechercher une cause majeure ou un bouc émissaire idéal. Il a été clairement établi en de nombreux articles que les causes de la crise ont été multiples et complexes, et ont d'une certaine façon rétroagi les unes sur les autres. Vouloir attribuer à une cause unique un poids prépondérant, et réduire les autres facteurs à des épiphénomènes connexes, est le plus sûr moyen de ne pas comprendre les ressorts profonds de la crise, et d'être incapable d'y apporter des réponses adéquates. Parmi ces coupables "évidents" que certains voudraient voir cloué au pilori, figure en bonne place Alan Greenspan. Il est accusé d'avoir maintenu des taux trop bas entre 2001 et 2005, favorisant l'essor d'une bulle d'actifs concentrés sur l'immobilier, et d'avoir ainsi encouragé trop d'emprunteurs et de prêteurs à agir de façon spéculative et déraisonnable. Greenspan est assurément un des co-responsables de la situation, comme nous allons le voir, mais selon moi, un co-responsable d'ordre secondaire. Lui attribuer la plus grande part de responsabilité dans la crise actuelle, comme le font beaucoup de commentateurs, est abusif.
<p><img alt="encore un petit détail qui ne colle pas..." src="http://www.veblog.com/oblibimages/columbo.jpg" style="margin: 0 10px 3px 0; width: 128px; height: 188px;" align="left" border="0" /><strong>Quelques petits détails qui ne collent pas... </strong><br /><br />Il
y a plusieurs éléments statistiques discordants avec la thèse de la
prépondérance des politiques de la FED dans le déclenchement de la
crise. <br /><br />Parmi les constats qui plaident en faveur d'une
atténuation de la culpabilité de Greenspan, observons tout d'abord que
la période de taux bas s'est étalée de novembre 2001 à fin 2004 (<em>cf. figure 1</em>).
Notons d'ailleurs, qu'à l'époque, la plupart de ceux qui aujourd'hui
pourfendent "Greenscam" louaient son audace à l'époque, et fustigeaient
JC Trichet qui refusait d'aller aussi loin dans la surenchère de crédit
facile... Comme quoi. <br /><br />Or, c'est à partir de 2004, alors que
les taux de la FED augmentent, que l'origination de crédits douteux et
<a style="font-weight: bold;" href="/index.php?post/2009/01/30/Comment-l-%C3%A9tat-f%C3%A9d%C3%A9ral-a-sap%C3%A9-les-fondations-du-march%C3%A9-am%C3%A9ricain-du-cr%C3%A9dit-immobilier">le rachat massif de parts de MBS associés par Fannie Mae et Freddie Mac</a>
se sont emballés. Cela ne veut pas dire que ces politiques étaient
marginales en 2001, mais c'est bien après que la remontée des taux ait
commencé qu'elles ont atteint leur apogée. Voilà qui ne plaide pas pour
une corrélation simple « taux -> bulle de crédit ».</p>
<div style="text-align: center;"><img alt="BCE-FED" src="http://liberte.typepad.com/.a/6a00e54ef28dc188340111685425c7970c-800wi" title="BCE-FED" border="0" />
<br /><em><strong>Figure 1</strong></em></div><p><br />D'autre part, <strong><a href="http://mortgage-x.com/general/historical_rates.asp">l'étude historique des taux d'intérêts</a></strong>
fixes à 15 et 30 ans effectivement offerts aux ménages américains
montre que la moyenne a touché son minimum mi 2003 à 4,60 pour le 15
ans et 5,21 pour le 30 ans. <br /><br /><br />Or, en France, les taux servis aux acheteurs finaux sont tombés plus bas (<em>Par
exemple: personnellement, fin 2004, on m'a proposé 4,3 fixe à 20 ans.
Et parmi mes relations, certains sont tombés à 3,8 quelques mois plus
tard</em>), et ce alors que les taux de la BCE sont restés très supérieurs aux minimaux de la FED. (Cf. Figure 2 ci dessous, <strong><a href="http://www.meilleurtaux.com/savoir/taux/historique/historique.php">source</a></strong>) : </p>
<p style="text-align: center;"><img alt="Taux-France" src="http://liberte.typepad.com/.a/6a00e54ef28dc1883401116854277e970c-800wi" title="Taux-France" border="0" />
<br /><em><strong>Figure 2. On peut regretter l'imprécision<br />de la légende, mais apparemment, <br />en recoupant avec les chiffres FNAIM, il s'agit bien <br />d'un historique de taux fixes moyens. <br /></strong></em></p>
<p>Nous
avons certes eu une bulle immobilière (<em>le multiple médian du montant
des transactions immobilières sur le revenu des ménages est passé de
2,9 à 4,8 au plus haut de la bulle</em>), mais très peu d'augmentation du
taux de défauts d'emprunteurs. Cela vient de ce que nos banques,
prêtant non pas en fonction de la valeur du bien acquis, mais de la
capacité à rembourser de leurs clients, ont pris moins de risques
inconsidérés. Leurs problèmes actuels viennent de leur surexposition
internationale à des produits dérivés de crédits à risques émis
ailleurs, mais pas de leur propre politique d'émission de crédits. Les
lecteurs peuvent se reporter à <strong><a href="http://www.fahayek.org/index.php?option=com_content&task=view&id=1790&Itemid=1">cette longue explication</a></strong>
sur les différences entre le modèle américain ("éclaté") et le modèle
français ("intégré") du crédit, pour une fois nettement à notre
avantage. <br /><br /><strong>Rappel du rôle de la distorsion foncière</strong><br /><br />L'explication fondée sur les erreurs prêtées à Alan Greenspan occulte totalement le rôle de la distorsion foncière, <strong><a href="http://www.objectifliberte.fr/2008/09/subprimes-cause.html">maintes fois analysé ici</a></strong>,
dans le déclenchement de la crise: pour qu'une facilité de crédit soit
sur-utilisée, il faut qu'un signal spéculatif fort soit envoyé aux
agents économiques. Si le droit du sol de la dizaine d'états où la
bulle a pris des proportions gigantesque avait été le même qu'au Texas
ou à Atlanta, un tel signal n'aurait pas été envoyé, et la politique de
taux bas de Greenspan n'aurait pas conduit à la formation d'une bulle
immobilière, réduisant très fortement l'exposition globale du système
financier au risque de mise en défaut. <br /><br />Toutefois, sachant que
tant la France que la Grande Bretagne ou les états américains
« bullaires » ont la même contrainte foncière réglementaire, qui
favorise la hausse stratosphérique des prix par étranglement de l'offre
neuve, nous pourrons négliger cet élément comme facteur de distorsion
entre pays ayant connu la même bulle immobilière mais pas la même
nature de crise bancaire. Intéressons nous donc à cette dernière. </p>
<p><strong>La crise bancaire est d'abord celle d'un modèle de crédit dévoyépar l'état</strong></p>
<p>Si
la crise n'avait été qu'une simple question de taux d'intérêt servi aux
emprunteurs finaux, alors notre situation aurait été pire que celle des
américains. Ce n'est pas le cas: voilà qui plaide pour une
prépondérance des faiblesses du modèle américain du crédit, façonné par
trop d'interventions étatiques, comme cause majeure de la crise. Et nos
constats précédents sur les taux et le calendrier d'origination de
prêts soutenus par Fannie et Freddie abondent en ce sens. <br /><br />Le
modèle américain du crédit, fondé sur l'extrême spécialisation des
acteurs et une distorsion majeure de la perception des risques opérée
par l'état, est visiblement bien plus important que la politique d'Alan
Greenspan dans la genèse de la crise. <br /><br />Cela veut il dire que l'on puisse exonérer Alan Greenspan de toute culpabilité ? Non. </p>
<p><strong>De la difficulté d'intégrer l'immobilier dans l'indice des prix</strong><br /><br />Le
taux directeur de la FED est fixé par un comité des sages présidé par
A.Greenspan qui, pendant une décennie (90's), s'en est sagement tenu à
une formule dite « <strong><a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Taylor_rule">formule de John Taylor</a></strong> »,
pas exempte de critiques mais relativement éprouvée, qui permet de
moduler le taux en fonction d'un taux d'inflation cible recherché et de
la variation de divers agrégats. <br /><br />Une étude du CATO insitute, conduite par Lawrence White, montre que <strong><a href="http://www.cato.org/pub_display.php?pub_id=9788">Greenspan s'est écarté de cette formule entre 2002 et 2006</a></strong>,
plaçant le taux directeur de la FED plus ou moins nettement en dessous
du taux calculé par la formule pour une inflation "cible " de 4% (<em>cf. Figure 3</em>). </p>
<div style="text-align: center;"><img alt="Greenspan-vs-taylor" src="http://liberte.typepad.com/.a/6a00e54ef28dc188340111685430ac970c-800wi" title="Greenspan-vs-taylor" border="0" />
<br /><em><strong>figure 3</strong></em></div><p><br />Cela
veut donc dire qu'il a de façon très agressive baissé les taux
directeurs de la FED, et la création monétaire induite aurait dû
provoquer une inflation supérieure à 4% pour la période considérée: ce
ne fut pas le cas. Pourquoi ? <br /><br />Parce que, comme l'explique <strong><a href="http://www.cato.org/pub_display.php?pub_id=9389">Gerald O'Driscoll dans cette autre étude du CATO</a></strong>, il y a un problème fâcheux avec le taux d'inflation retenu par la FED. <br /><br />Celui
ci ne prend en compte que très imparfaitement la variation du prix de
l'immobilier. D'ailleurs, il convient de noter que tous les pays du
monde sont confrontés à ce problème, et <strong><a href="http://www.banque-de-france.fr/fr/publications/telechar/bulletin/etu115_2.pdf%20">cette étude de la banque de France (PDF)</a></strong>
montre qu'il y a divergence de calcul entre différents pays. La
difficulté provient de ce que l'immobilier est à la fois bien de
consommation et bien d'investissement. Or, un indice des prix à la
consommation ne doit tenir compte que de la part de « consommation »
représentée par l'immobilier. <br /><br />Aux USA, le prix retenu est
celui du loyer de marché "équivalent" des biens acquis, c'est à dire
le loyer fictif que paierait l'acquéreur s'il devait le louer. En
France, <strong><a href="http://www.insee.fr/fr/themes/indicateur.asp?id=29&type=1&page=info_ipc_plus.htm">selon l'INSEE</a></strong>, c'est également le loyer "de marché" des biens acquis qui sert de référence à la formule complexe déterminant . <br /><br />Mais
pour des raisons assez simple à comprendre, les loyers augmentent moins
vite que la valeur de marché des logements lorsque celle ci est
surgonflée par le trio <em>"confiance + crédit bon marché + droit des sols castrateur"</em> (<em><strong>Cf. <a href="http://www.objectifliberte.fr/2008/12/bulleimmobiliere.html">loi de formation des bulles immobilières</a></strong></em>).
En effet, lorsque les taux d'intérêts baissent, la mensualité de crédit
payée par l'acheteur baisse en pourcentage du bien acquis, et donc le
rendement locatif exigé par le loueur doit baisser en conséquence pour
que la location conserve un intérêt du point de vue de l'occupant du
logement. <br /><br />Par conséquent, prendre en compte le loyer
équivalent tend à sous-estimer l'augmentation du prix de l'immobilier
dans l'indice des prix à la consommation. <br /><br />Il en résulte que la
hausse des prix immobiliers est considérée par les calculs des grands
argentiers comme une "hausse d'actifs", et non une hausse des prix à la
consommation (<em>CPI, "consumer Price Index" aux USA</em>). De fait,
si une augmentation agressive de la quantité de monnaie en circulation
se porte sur certains actifs plutôt que sur des produits de
consommation, alors une « bulle d'actifs » peut se former sans que
l'indice des prix à la consommation n'en soit affecté. </p>
<p><strong>La faillite de la <em>doctrine Greenspan</em></strong><br /><br />Une
bulle d'actifs, surtout lorsqu'elle se forme à crédit, est porteuse de
risque, comme la situation actuelle ne le démontre que trop
cruellement. Or, la "<em>doctrine Greenspan</em>", plusieurs fois
réaffirmée au début du millénaire, a consisté à manipuler les taux en
ne tenant compte que de l'indice des prix à la consommation et en
ignorant la possibilité d'une bulle d'actifs (Cf. <strong><a href="http://www.cato.org/pub_display.php?pub_id=9389">O'Driscoll</a></strong>),
sous prétexte qu'il se sentait incapable d'estimer si une augmentation
de certains prix déconnectée du revenu des ménages constituait une
bulle (maintenant, il sait !). Aussi n'a-t-il sciemment tenu compte que
de l'indice des prix à la consommation dans la détermination de son
taux directeur. <br /><br />Par contre, il a réaffirmé qu'en cas
d'éclatement constaté d'une bulle d'actifs, il pratiquerait une
politique de taux bas agressive pour en atténuer les effets. Ce
faisant, il a évidemment incité non pas les emprunteurs finaux à
emprunter plus, comme nous l'avons vu plus haut, mais les
intermédiaires (Fannie, Freddie, les banques et les mortgage brokers)
qui vivaient du <strong><a href="http://www.fahayek.org/index.php?option=com_content&task=view&id=1790&Itemid=1">modèle éclaté du crédit</a></strong>
à prendre plus de risques, pensant que la politique de la FED ne
freinerait pas la hausse de la bulle immobilière, mais amortirait son
éclatement. Tous ces acteurs de la crise doivent se rendre compte
aujourd'hui de la vanité de la prétention des banquiers centraux de
pouvoir réguler l'économie simplement en jouant sur un taux d'intérêt,
formule de Taylor ou pas...<br /><br />Si Greenspan avait considéré que le
taux d'inflation retenu devait intégrer au moins en partie l'indice des
prix immobiliers à l'achat, et non uniquement un "loyer équivalent",
alors il aurait remonté son taux directeur bien plus tôt, sans doute
dès la fin de 2002. Le dégonflement de la bulle se serait produit bien
plus tôt, et donc serait parti de bien moins haut. Il y aurait sans
doute eu crise, mais plus précoce, moins intense, et le montant de
l'exposition totale au risque de défaut d'acteurs tels que Fannie et
Freddie aurait été bien moindre. <br /><br /><strong>Greenspan : "<em>coupable, mais...</em>" </strong><br /><br />La
crise financière est d'abord une faillite du modèle de crédit dominant
aux USA, à la fois éclaté entre des acteurs non solidaires des risques
liés aux prêts consentis, et où l'état, en accordant des garanties trop
généreuses à certains agents majeurs du marché, a totalement distordu
la perception des risques existants au sein de cette chaîne de
production du crédit. La politique d'Alan Greenspan a sans aucun doute
augmenté l'attirance pour le risque de ces acteurs, les conduisant vers
des expositions excessives en regard de leurs niveaux de fonds propres.
Mais elle n'a pas a proprement parler provoqué la crise. Juste
accentué. <br /><br />Alors, coupable, Greenspan ? Oui, mais il a été un
protagoniste défaillant parmi d'autres, pas le bouc émissaire idéal de
la crise que nous vivons. </p>
<p><em><strong>"...Condamné à se tromper" </strong></em></p>
<p>Cela
ne doit toutefois pas nous exonérer d'une réflexion de fond sur
l'incapacité de nos experts, fussent-ils élevés au rang de gourous
insurpassables, à piloter la masse monétaire de façon centralisée.<br /><br />Peut
on être à la fois expert du "contrôle" de la masse monétaire, de la
finance bancaire, et du rôle des lois de zonage dans la formation de
bulles immobilières ? Peut être, encore que de tels spécialistes
doivent être très rares. Mais est-il si facile, pour un banquier
central, d'intégrer dans sa réflexion un indice des prix immobilier lui
même agrégat de dizaines de marchés différents, aux réglementations
éparses, de comprendre pourquoi Cleveland, Atlanta et Los Angeles se
comportent différemment, et d'en déduire le prix de l'argent adéquat ?
Non, c'est impossible. La faillite de la doctrine Greenspan est la
preuve vivante de l'impossibilité, décrite par Hayek, de déterminer
de façon centralisée un niveau de prix d'un bien, en l'occurrence,
ici, de la monnaie, alors que celui ci, s'il était fixé librement,
serait fonction de millions de décisions individuelles liées à des
conditions locales de marché très variables. <br /><br />Greenspan était
condamné à se tromper un jour, parce qu'aucun planificateur, confronté
à des milliers de paramètres de marché, n'a jamais été capable de fixer
le prix des choses par décision administrative. Alors coupable, oui,
Greenspan l'est. Mais ce n'est pas l'homme qu'il faut blâmer en
première instance, mais le système qu'il a personnifié. <br /><br />- <br /><em>Article également repris par <a href="http://www.fahayek.org/index.php?option=com_content&task=view&id=1791&Itemid=1">l'Institut Hayek</a></em> <br />-</p>
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Commentaires
Merci de demander à vincent bénard, que j'ai perdu de vue depuis quelques années de me contacter. Pour le reste, lire mon dernier livre "Les faux-monnayeurs" publié en 2008 aux Editions François Xavier de Guibert. Cordialement
Merci de demander à vincent bénard, que j'ai perdu de vue depuis quelques années de me contacter. Pour le reste, lire mon dernier livre "Les faux-monnayeurs" publié en 2008 aux Editions François Xavier de Guibert. Cordialement
Bonjour M. Leconte
mon mel :
vincent at benard point com
et la fin de l'étalon or dans tous çà??? ;-)