La plupart des économistes canadiens concluent, à la lumière des données observables, que le Québec décline relativement depuis de nombreuses décennies. En contrepartie, nombre d’observateurs québécois, s’inspirant du même dossier empirique, démontrent que le revenu par habitant des Québécois a monté au moins aussi vite que dans les provinces à croissance rapide. La thèse avancée ci-dessous est que dans une économie intégrée comme l’est le Canada, les ajustements interrégionaux aux variations de croissance globale se réalisent par la mobilité de la population, non pas par l’élargissement des écarts de revenu. Corollaire : nonobstant la piètre croissance globale du Québec, le revenu par habitant des Québécois converge vers le niveau national. Et la thèse vaut pour tous les espaces économiques où les composantes régionales ou nationales sont intégrées à l’ensemble.

Divergence interrégionale de la croissance et convergence des niveaux de vie

Supposé deux régions, dont l’une connaît un taux de croissance supérieure à sa voisine. Les gens s’empresseront de se déplacer vers la première aussi longtemps que les revenus réels par tête diffèreront entre les deux régions. Mais il arrive que l’afflux de population dans la région prospère y suscite la hausse relative du prix du sol, ressource dont l’offre est invariable. On dit alors que les différences de revenus monétaires sont entièrement capitalisées dans le prix du sol. Pourquoi alors les gens choisiraient-ils de rester dans région retardataire? Pour une raison et une raison seulement : ça coûte moins cher de s’y loger. Ils aiment bien le revenu supérieur de la première, mais ils aiment aussi le bas coût de la vie de la seconde.

Conclusion : une fois le niveau de vie ajusté au prix du sol, toutes les régions d’une économie nationale ou multinationale intégrée deviennent également attrayantes à long terme, quel que soit leur taux de croissance globale. Ce sont les mouvements de population qui se règlent sur les variations régionales de croissance, non les prix ou les revenus qui eux convergent. En un mot, l’avantage des régions retardataires en matière de prix du sol compense entièrement leur revenu nominal inférieur.

Validation empirique aux États-Unis, au Royaume Uni, en France et au Canada

Aux États-Unis, de 1920 à 1980, les écarts interrégionaux de revenu déclinaient fortement, en dépit des mouvements prononcés de population. La part de l’Ouest (+14 points) dans la population totale avait presque triplé, tandis que le Nord-est (-9 points) et le Midwest (-10 points) subissaient des déclins prononcés. Et pourtant la dispersion des revenus réels par travailleur baissait et reste aujourd’hui minime. Si la moyenne nationale est fixée à 100, les variations interrégionales de revenu se distribuent de 96 à 105 seulement.

Une fois ajusté au coût de la vie, le revenu par habitant s’avère aussi semblable à travers les régions de la Grande-Bretagne. Des analystes de l’INSEE énoncent la proposition suivante sur les niveaux de vie régionaux en France : « La différence globale de niveaux de prix entre la région parisienne (de 13% supérieurs) et la province est du même ordre de grandeur que celle observée sur les niveaux de rémunération »(2). Côté canadien, le ministère des Finances constatait dans son budget 2006 que les disparités régionales avaient beaucoup diminué au cours des 25 dernières années. Et la baisse de la dispersion s’est produite à une époque où se produisaient des mouvements prononcés de population : La part des provinces atlantiques et du Québec (de 28,9% à 23,5%) dans la population canadienne baissait, tandis qu’elle augmentait en Ontario, en Alberta et en Colombie Britannique.

Québec, région typique de faible croissance, mais de revenu comparable

Au Québec, un consensus s’est implanté au sein de l’élite intellectuelle et politique sur l’état de l’économie. Dans cette perspective, non seulement le Québec n’a pas perdu de terrain, il a amélioré sa position en matière de niveau de vie vis-à-vis de l’Ontario et du reste du Canada grâce à la Révolution tranquille. Ce que cette vision des choses démontre en fait, c’est que les ajustements interrégionaux se font par la mobilité de la population. En dépit de l’écart défavorable et croissant du PIB québécois global vis-à-vis de l’Ontario, l’exode des travailleurs québécois et le choix de leur lieu de résidence par les immigrants ont suscité l’égalisation du revenu réel par habitant entre les deux provinces.

Si on mesure l’écart grandissant entre le Québec et l’Ontario depuis un demi-siècle en matière de croissance économique globale, de population, d’investissement et d’emploi, le recul relatif du Québec est incontestable. La seule période 1981-2004 révèle une croissance globale du PIB québécois de 70,9% contre 96,3% dans le reste du Canada. On n’en est pas à la désertification de la province, mais le tableau est sombre.

Et pourtant, malgré cette évolution déprimante, la mobilité a entraîné l’égalisation du revenu par tête. Au premier coup d’œil, le Québec est en déficit de 10 à 16% vis-à-vis de l’Ontario en matière de PIB par tête, de revenu personnel disponible et de gains hebdomadaires moyens. Mais ces chiffres font abstraction du coût de la vie. Selon différentes sources, le coût de la vie s’inscrit à Montréal de 15,5% à 21,8% en dessous du niveau torontois. La divergence des taux de croissance globale entre les deux villes a été entièrement capitalisée dans le prix du sol. Les Montréalais gagnent moins, mais ça leur coûte moins cher de se loger et dans les mêmes proportions. C’est malgré sa piètre évolution en matière de croissance et donc malgré la Révolution tranquille que le niveau de vie des Québécois s’est aligné sur celui du Canada.

Il arrive aussi que les Canadiens français ont des raisons spéciales de préférer le Québec à d’autres régions. Ils seraient prêts à sacrifier un part de revenu pour bénéficier d’un environnement francophone. Ils sont moins mobiles. Le paradoxe est que, grâce à la mobilité générale, ils n’ont même pas à faire ce sacrifice, puisque leur revenu réel converge vers le niveau national. Le nationalisme peut devenir une idéologie rentable dans une économie intégrée. Soulignons en conclusion une perspective fascinante qu’offre cette analyse sur le degré d’intégration atteint par l’Union Européenne. Selon que l’observation empirique systématique des écarts de revenu entre les habitants des différentes économies nationales révélerait ou pas la convergence internationale des revenus réels, on pourrait déduire que l’Europe est intégrée ou pas.

Notes

1 - Jean-Luc Migué est Senior Fellow au Fraser Institute, Canada, et à l’Institut Turgot, Paris, et Gérard Bélanger est professeur à l’Université Laval. Ces réflexions s’inspirent d’une étude des auteurs publiée dans la revue de l’Institute of Economic Affairs de Londres, « The Paradox of Slow-Growth High-Income Regions », Economic Affairs, septembre 2007, pp. 60-67.

2 - M. Fesseau, V. Passeron et M. Vérone, « Les prix sont plus élevés en Île-de-France qu’en province », INSEE Première, No 1210, octobre 2008, p.1.