Les explications de la grande crise de 1929

La crise de 1929 a été l’expérience mondiale tragique fondant le modèle théorique de Keynes et l’intervention de l’État : la crise étant due à une insuffisance de la demande. Malgré ses échecs théoriques et pratiques comme la politique de grands travaux pour tenter de sortir le Japon de la crise, cette théorie a encore des défenseurs. Dans le Financial Times de cette semaine le professeur à Harvard L. Summers propose que l’État américain s’endette et fasse des cadeaux fiscaux pour soutenir la demande et éviter la crise. (Cette proposition ne se situe pas dans la perspective de l’offre en agissant sur les taux marginaux mais bien dans le but de soutenir la demande)

Pour les monétaristes, disciple de Milton Friedmann, la politique monétaire trop longtemps restrictive de la banque centrale américaine a été le facteur qui a prolongé et aggravé la crise. Cette explication remonte en fait aux recommandations du commentateur anglais Bagehot du XIXe siècle. Aujourd’hui les banques centrales occidentales en apportant des liquidités sont les héritières de cette tradition. L’expérience japonaise de ces 20 dernières années montre pourtant qu’une politique de liquidités et de bas taux d’intérêt, peut-être souhaitable un court moment, ne règle rien sur le fond.

Pour les théoriciens de l’offre, la crise a été aggravée par l’intervention de l’État établissant de nouvelles barrières tarifaires et provoquant une contraction importante du commerce mondial.

Pour l’école «autrichienne» des disciples de Mises et Hayek, la crise était la conséquence d’un boom artificiel : l’excès de liquidités et les taux d’intérêt trop bas provoquant un boom artificiel suivi ensuite nécessairement par la crise. L’analyse de Jacques Rueff est très proche : les déséquilibres résultants de l’étalon de change or et le rôle du dollar comme monnaie de réserve sont au cœur de l’inflation mondiale qui a créé ce boom .Pour les « autrichiens» les multiples interventions de l’État, aussi bien sous le président Hoover que sous Roosevelt n’ont pas permis un rééquilibrage naturel.

De nouvelles explications

La situation actuelle suscite de nouvelles interprétations. La plus étonnante est celle de l’ancien président de la Fed Alan Greenspan pour qui elle est la conséquence de l’effondrement du système soviétique et de l’entrée sur le marché mondial de centaines de millions de producteurs des pays asiatiques limitant ainsi l’inflation. Pour lui comme pour d’autres personnalités, les risques de récession us n’étaient, en décembre 2007, que de 50%. Pour d’autres, la déréglementation des systèmes financiers dans le monde serait la cause principale. Un capitalisme sans contrôle étatique, ou institutionnel, engendrerait naturellement des crises. L’insuffisance en fonds propres des prêteurs est une cause de fragilité citée par le Financial Times. Enfin la transformation du métier de prêteurs, avec la titrisation, les activités plus ou moins hors bilan, les agences de certification à la fois juge et partie, autant de causes spécifiques la situation actuelle.

Avant l’arrivée de Reagan à la présidence et de Volker à la tête de la fédérale Reserve, l’opinion générale était que la politique monétaire était la « sœur faible» de la politique budgétaire et fiscale. La déflation provoquée par Volker et un début de crise 1 ont largement démontré le contraire. La politique monétaire, notamment par son effet sur le taux de change et les taux d’intérêt, a un effet considérable sur la situation économique. Ceci conduit à une situation paradoxale où les gouvernements considérés par leurs opinions publiques comme responsables de l’activité économique dépendent en fait des décisions des banques centrales qui ont été rendues indépendantes.

Pour voir plus clair dans la crise actuelle j’ai donc concentré mon intérêt sur son aspect purement monétaire.

Je me suis posé une première question : d’où venaient toutes ces liquidités ? Et ensuite une deuxième question : les états et les banques centrales ont-ils les moyens, et la lucidité nécessaire, pour éviter une extension dans le temps et dans la profondeur de la crise actuelle ? D’où viennent les liquidités qui ont permis l’extension de la dette ces dernières années ?

Cette question ne se pose pas seulement pour les crédits immobiliers à haut risque qui sont la partie la plus visible mais semble-t-il pour une partie plus étendue des dettes dont les remboursements sont aujourd’hui de plus en plus considérés comme incertains.

Pompiers aujourd’hui, incendiaires hier ?

L’inflation de la monnaie de base, créée par les banques centrales est la condition fondamentale de l’expansion des liquidités et du crédit. Sans accroissement de la monnaie de base, il serait trop coûteux ou trop risqué pour les banques d’augmenter leur volume de prêts. Cette monnaie de base composée de billets et de droits de tirage sur la banque centrale joue, pour les banques, un rôle comparable à l’or avant l’existence des banques centrales.

Cette inflation de monnaie de base est considérable et ça serait un tort de se limiter uniquement à la création monétaire de la fédérale réserve où de la banque centrale européenne par exemple. Sous l’influence de Greenspan, les taux d’intérêt à court terme très bas jusque tout récemment (et de même pour la B. C. E.) ont joué un rôle dans l’inflation monétaire (la banque centrale du Japon qui aujourd’hui prête encore à 0,5 % a été pendant plusieurs années un facteur qui a joué dans le même sens). Cela explique les critiques acerbes de ceux qui voient en ces banques centrales des incendiaires. Mais cela ne suffit pas pour expliquer le montant très important de liquidités apportées par l’ensemble des banques centrales. Dans la publication de James Grant, le total en dollars de la monnaie de base créée par la fédérale Reserve est environ un tiers du total créé par l’ensemble des banques centrales. De telle sorte que l’on peut se demander si l’influence de la fédérale Reserve sur le crédit aux États-Unis est aussi grande que par le passé. À noter qu’au cours de la dernière année, le taux de croissance de la masse de dollars apportée par les banques asiatiques, celle des pays producteurs de pétrole et d’autres matières premières a été d’environ 20 %. Ce phénomène a été à l’origine de l’inflation de liquidités de crédit créée ensuite par les institutions financières.

Tableau 1 Tabelau 2

« Le lancinant problème de la balance des paiements »

Tel est le titre d’un ouvrage de Jacques Rueff qui avait analysé les origines de la crise de 1929 et du boom qui l’avait précédé. L’analyse des dysfonctionnements du système monétaire à l’époque, le Gold Exchange standard est utile pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. L’analyse de l’époque mettait en cause le rôle du dollar monnaie de réserve. Elle a été reprise après la seconde guerre et soutenue par le général De Gaulle qui a réclamé en 1968 un retour à l’étalon or. À l’époque le taux de change des principales monnaies européennes était fixe en dollars et théoriquement les banques centrales pouvaient réclamer le remboursement en or des dollars qu’elles détenaient par suite des investissements en Europe ou de l’excédent commercial des pays européens. Aujourd’hui les taux de change ne sont plus fixes et les banques centrales disposant de dollars ne peuvent plus en réclamer le remboursement.

Mais le mécanisme de l’inflation mondiale est le même. Le plus simple pour comprendre le dysfonctionnement actuel est de reprendre le raisonnement de Jacques Rueff. Celui-ci commençait toujours en prenant pour référence les mécanismes de correction des déséquilibres à l’époque de l’étalon or et leur substitution dangereuse par l’adoption du dollar comme monnaie de réserve. Supposons donc que toutes les monnaies soient convertibles—remboursables en or. Imaginons que la Chine enregistre un excédent commercial—de la balance des paiements -- -dans ses échanges avec les États-Unis. Il serait forcé, dans le système de l’étalon or, de demander le remboursement en or, par la Fed Reserve. Cela conduirait la fédérale Reserve pour défendre ses réserves en or à augmenter son taux d’intérêt et la banque de Chine ayant augmenté ses réserves en or, à baisser le sien.

« Dans le système du « gold-standard » qui, lui, a un nom français — c’est l’étalon-or —, quand des capitaux quittent un pays pour venir dans un autre, ils sortent du premier et y diminuent, de ce fait, les possibilité de crédit. Et quand ils entrent dans le second, ils y augmentent les possibilités de crédit.

Dans le système du gold-exchange-standard, au contraire, les capitaux peuvent entrer dans un pays sans sortir de celui d’où ils viennent. La modification n’a pas grande importance quand il n’y a pas de grands mouvements de capitaux; mais il y en eut, à cette époque, d’immenses, par suite du rétablissement de la confiance en l’Europe.

Les capitaux qui, en masse, avaient quitté l’Allemagne, la France, même l’Angleterre, sont revenus, à partir de 1924, s’investir en Europe et notamment en Allemagne. Ce fut un immense reflux de disponibilités.

Dans le système financier ancien, le retour des capitaux aurait suscité un déplacement d’or d’égal montant. Le métal aurait quitté les États-Unis pour venir en Europe, à moins qu’il ne fût resté « earmarked » au profit des nouveaux possesseurs. Dans tous les cas, il aurait été soustrait aux réserves de ceux qui le perdaient.

Dans le système nouveau, rien de pareil. Les capitaux rapatriés entraient dans les réserves des pays auxquels ils étaient destinés, mais comme ceux-ci étaient en régime de gold-exchange-standard, les dits capitaux ne quittaient pas les États-Unis, parce que les banques qui les recevaient et les entraient dans leur bilan, où ils servaient de base de crédit, les laissaient en dépôt aux États-Unis ou en Angleterre, où ils continuaient à servir de base de crédit.

Ce système a provoqué un véritable dédoublement des monnaies nationales. Par là il a été générateur d’une immense inflation, source de la grande vague de prospérité et d’expansion qui a soulevé le monde jusqu’en 1929. »

Le système monétaire actuel n’est plus celui de l’étalon or ni même celui du gold exchange standard mais dans tous les pays de la zone dollar le fonctionnement est le même : ce sont ces pays qui accumulent ou ont accumulé des réserves dollars. Le cas de la Chine est le plus connu. Mais déjà au début des années 80 la banque centrale de Taïwan avait accumulé autant de réserves de dollars que la banque centrale allemande. Si ces banques centrales se mettent aussi à accumuler des réserves en euro, cela changera les flux commerciaux et influencera la valeur relative du dollar et de l’euro mais ne changera rien à l’incidence globale sur l’inflation. Les banques ont toujours la possibilité de stériliser une partie de la monnaie locale qu’elles ont créée contre les dollars reçus et placés à New York. Ce qui peut atténuer l’ampleur de la création monétaire mais ne change pas la nature du phénomène...

La suite de l’hypothèse de Rueff pousse plus loin dans l’analyse les mouvements de capitaux et de l’équilibre de la balance des paiements (le plus souvent pour l’essentiel la balance commerciale). En ce sens il est vraisemblablement le père de la théorie monétaire de la balance des paiements. Pour lui, ce sont les mouvements de fonds qui engendrent le déficit de la balance commerciale. Il y a là une relation de causalité. Il a pris l’exemple du renversement de la balance commerciale entre la France et l’Allemagne après la guerre de 70 lorsque la France a dû verser les réparations. La balance commerciale s’est soudainement inversée et est redevenue positive pour la France. Paul Fabra m’a cité le cas du Front populaire en France en 36 : la fuite de capitaux a immédiatement renversé le sens de la balance commerciale qui est devenue excédentaire. Dans cette hypothèse aussi longtemps que la Chine décidera de transférer les dollars, contrepartie de son excédent commercial, aux États-Unis ce mouvement de fonds maintiendra ce même déséquilibre. Si au contraire la Chine, un jour, décidait de vendre ses dollars sur le marché mondial en laissant remonter la valeur du yuan une source mondiale de liquidités disparaîtrait.

Les raisons des banques centrales occidentales

Je m’intéresse ici à leur comportement propre et non à leur acceptation d’un système monétaire international qui réduit leur influence et leur pouvoir. Car ce pouvoir même réduit au fil des ans demeure très important. La question est alors comment la Federal Reserve par exemple pu maintenir si longtemps les taux d’intérêt faibles ? De même et à un moindre degré pour la B. C. E.

Pour toutes les banques centrales Occidentales, ce qui est en cause c’est la définition même de l’inflation. Celle-ci est confondue avec la hausse de l’indice des prix de détail. Dans le cas de ces deux banques centrales au moins l’identification de l’inflation avec l’index de l’évolution des prix de détail est typique. Cette confusion a vraisemblablement une origine historique, celle d’un moment où l’essentiel de la population n’était pas propriétaire d’actions et où il s’agissait de protéger son pouvoir d’achat en biens courants. (À noter que la mesure et le calcul d’un indice de la hausse des prix a environ deux siècles d’histoire ; auparavant l’inflation désignée est clairement la dévalorisation de la monnaie (par exemple, en ajoutant du cuivre à l’or dans les pièces de monnaie).

Les historiens observeront avec stupéfaction une période de l’histoire où les banques centrales déclaraient avoir vaincu l’inflation, et liquideront leurs stocks d’or (la banque centrale d’Angleterre a vendu son stock d’or ou ligue de 290 §l’once) alors que les bulles successives se développaient, que le prix des matières premières et du pétrole grimpait, que les bourses flambaient, que les œuvres de Picasso atteignaient de nouveaux records, que sur le marché mondial les managers et les joueurs de football s’arrachaient à prix d’or. Force est ici de rendre hommage à la théorie autrichienne de Mises et Hayek qui ont mis en évidence que l’inflation monétaire ne se propageait pas de manière homothétique dans les prix mais se traduisait par une déformation de l’économie et du système de prix. C’est d’ailleurs un apport très important de cette école. La déformation du système de prix et la dislocation de l’organisation de la production qui en résulte sont pour les «Autrichiens» à l’origine majeure des difficultés de réadaptation pendant la crise qui suit le boum. Ces difficultés sont d’autant plus grandes que l’État sous la pression politique intervient par des mesures protectionnistes de tous genres qui transforment la situation de l’économie dans le boum par une tentative de maintien permanent de ce nouveau statut quo. Une des raisons de la création de la BCE et de son indépendance a été la méfiance accumulée au fil des ans : l’expérience a démontré que la tentation de l’inflation pour une banque centrale dans la main du gouvernement était trop forte. Les dernières années posent alors avec force la question de l’objectif qui est donné à la BFCE.

Génération de crédits par le système bancaire.

Ce système a de multiples facettes qui sont l’affaire de spécialistes. Mais ce qui le caractérise pour un économiste, c’est qu’il repose sur un système de réserves fractionnaires. En son temps, Maurice Allais le prix Nobel français a critiqué ce système considérant qu’il finançait du pouvoir d’achat sans épargne en contrepartie. Aujourd’hui seul un petit nombre d’économistes discute de la question, essentiellement au sein de l’école « autrichienne ». Pour certains ce système comporte en germe les facteurs d’instabilité et de crise. Pour d’autres, y compris certains tenants de la banque libre, c’est-à-dire d’un système bancaire sans banque centrale, le système fractionnaire se contenterait d’utiliser, ce qui est une forme d’épargne, les montants des dépôts laissés en banque. Pour cette école, les déposants n’ont jamais prétendu avoir de contrat garantissant la liquidité simultanée pour tous les déposants, contrats impossibles par nature dans un système fractionnaire. En fait la crise de la banque anglaise Northern rock semble montrer le contraire : les déposants ont été terrorisés et surpris à l’idée qu’ils pourraient ne pas avoir le remboursement de leurs dépôts. La crise actuelle pose à quelques commentateurs très respectés comme Samuel Brittan dans un article du Financial times la question des garanties et des fonds propres des banques. Il fait référence à un aspect de la crise de 29  : «In fact, the fractional reserve system was severely queried by some US economists in the aftermath of the Great Depression when one-quarter of the US money stock disappeared almost overnight – a more important event than the better-known 1929 stock exchange crash » . Une réglementation été mise en place pour limiter les excès du système fractionnaire (accords de Bâle). Mais les réglementations sont faites pour être contournées. La titrisation semble le démontrer.

le phénomène de la titrisation

Les banques ont revendu leurs créances pour alléger les bilans des risques à moyen et long terme en répartissant ces risques dans le grand public ou en les faisant porter par des institutions financières plus riches en capital comme les compagnies d’assurances, les fonds de pension… Les fonds privés à risque et à effet de levier en ont achetés. Ils se sont substitués partiellement aux banques en empruntant à court terme et en prêtant à moyen et long terme. Pour beaucoup d’économistes le fait que les risques n’étaient plus portés par les banques devait nous protéger d’une crise et même d’une récession. Mais il apparaît en fait que les banques étaient engagées malgré tout. Goldman Sachs évaluait tout récemment les pertes probables des banques à au moins 200 milliards de dollars ce qui impliquerait compte tenu du multiplicateur de crédit une restriction de celui-ci de 1000 milliards de dollars. Le multiplicateur de crédit joue dans les deux sens et une restriction des fonds propres des banques si telle était la réalité amènerait inévitablement une contraction de l’économie toute entière. Mais cette contraction engendrerait inévitablement dans le monde la dépréciation d’autres actifs et une nouvelle restriction de crédit. Mais cet enchaînement pose la question délicate de la limite entre l’illiquidité ou l’insolvabilité de quelques banques : si la crise se prolonge des actifs détenus par les banques se déprécieront.

Le précédent japonais

C’est ce qui s’est passé au Japon dans les années 80 et qui a été aggravé par le refus des grandes banques japonaises d’avouer leurs pertes. Cela entraîne naturellement la crainte, comme aujourd’hui pour les banques de se prêter entre elles. Les conséquences vont au-delà de la limitation de crédit pour chacune causée par la réduction de ses fonds propres. Dans un article du Financial Times du 1er janvier 2008 intitulé : «Japan offers a salutary tale in banking crises », Gillian Tett revient sur la précédente crise japonaise en soulignant, ce qui est de plus en plus admis, la nécessité pour les banques de reconnaître leurs pertes et si nécessaire de procéder à des augmentations de capital. De ce point de vue les choses semblent se passer mieux qu’au Japon puisqu’au terme de quelques mois des pertes substantielles ont été reconnues et les premières augmentations de capital réalisées. Tant que les risques majeurs demeureront pour les bilans des banques, les risques de crises graves seront là. Le gouverneur de la banque de France demandait récemment aux banques de passer leur bilan à la paille de fer. L’expérience japonaise confirme donc que, comme en 1929, le multiplicateur de crédit, dans un système de réserves fractionnaires, peut très rapidement devenir un diviseur de crédit et engendrer une crise sévère.

Une fois les pertes reconnues il n’y a que deux solutions : l’État ou le marché. Dans le cas du Japon, il a fallu une injection de fonds publics pour sauvegarder le système bancaire.

La deuxième solution vient du marché : actuellement les injections de fonds dans les banques viennent directement ou indirectement de puissances publiques étrangères (Chine, pétrodollars). Seront-elles suffisantes et leurs extensions seront-elles possibles ou acceptables politiquement ? Et peut-on parler de marché dans ce cas là ?

Risque inhérent au système capitaliste ? Ou défaut majeur du système monétaire ?

La bulle immobilière n’est qu’une des bulles enregistrées dans l’histoire économique du monde occidental. Une bulle célèbre, celle des tulipes en Hollande il y a plusieurs siècles, avait aussi fait des ravages. Cette bulle du marché des tulipes en Hollande a plusieurs enseignements. (Voir note publiée par l’institut Mises). Elle a incontestablement une origine monétaire : l’arrivée sur le marché hollandais de l’or de l’Amérique latine. Ceci se produit au moment ou il n’y a pas de banques centrales, ni même de système fractionnaire de dépôt. Pour les défenseurs comme moi de l’économie de marché force est de reconnaître que le mimétisme qui est source d’apprentissage et de progrès peut aussi être source de destruction de richesses. Mais en l’absence d’une arrivée forte et continue de liquidités une bulle ne peut pas se gonfler indéfiniment. .

Quels objectifs pour la BCE indépendante ?

Les économistes et les dirigeants des banques centrales n’ont pas attendu l’aveu de Milton Friedman dans le Financial Times il y a quelques années : la croissance régulière de la masse monétaire n’est pas un bon critère pour guider l’action de la banque centrale. L’expérience des années récentes démontre que la maîtrise de l’évolution de l’indice des prix de biens de consommation comme critère essentiel a fait passer la BCE à coté d’une inflation monétaire majeure, mondiale et européenne, dont les signes étaient clairement annoncés dans la théorie «autrichienne» et parfaitement visibles pour quiconque n’était pas aveuglé par un concept étroit de l’inflation. C’est un apport essentiel de cette école : l’inflation monétaire résultant de la politique des banques centrales produit une déformation du système des prix et de la production. Dans leur langage des taux d’intérêt artificiellement bas produisent des « malinvestissements » excessifs dans toute une série de secteurs. L’immobilier aux États-Unis en Angleterre et dans de nombreux pays en sont l’illustration. Cette déformation rend l’adaptation après le boom d’autant plus pénible que le boum a été important et durable. Et que les rigidités de l’économie sont autant de handicaps pour ce réajustement de l’inflation. Ce n’est pas le cas de la BCE seule ; Alan Greenspan a eu le même comportement. La question qui se pose donc est celui de l’objectif donné à une banque centrale indépendante. Il est discuté en profondeur dans le livre de l’ancien vice-président de la Fed Reserve, M. Johnson. Il signale la performance heureuse entre les deux guerres de la banque centrale de Suède dont l’objectif était la stabilité des prix des matières premières et les taux de change des principales monnaies. Comme la politique monétaire de la BCE a une influence importante sur la croissance dans les pays de l’Union Européenne, cette question mériterait un examen conjoint par les gouvernements et la BCE. Il devrait être clairement posé, en préliminaire, que l’indépendance de la banque n’est pas en question, il ne s’agissait en rien d’une attitude laxiste face à l’inflation mais de trouver des critères appropriés pour son action. Même si cette réforme pouvait être faite, elle laisserait entière la question du système monétaire international et des critiques adaptées au monde aujourd’hui que lui faisait dans le passé Jacques Rueff. À noter que le fonctionnement actuel de la BCE est en un sens plus rigide que le système de l’étalon or : celui-ci n’a pas imposé le même taux d’intérêt à court terme dans tous les pays.

La bulle immobilière et de crédit. Une affaire Enron au carré ? À la puissance n ?

Comme dans l’affaire Enron, la sincérité des avis d’organismes indépendants d’évaluation est mise en cause. Il s’agit ici des organismes de notation de la dette qui sont passés du rôle unique de défenseur de l’intérêt des créanciers à celui de conseiller des vendeurs et des banques investissements.

Comme dans l’affaire Enron une partie de la dette des établissements financiers a été portée par les sociétés hors bilan les S IV. Dans le cas présent en toute légalité et sans que rien n’ait été fait en cachette à la différence du cas Enron. Mais au final certaines banques ont dû consolider ces sociétés dans leur bilan pour sauvegarder leur réputation et aussi peut-être pour éviter une mise en liquidation de SIV provoquant des baisses de valeurs en chaîne.

Comme dans l’affaire Enron, il serait vain de réglementer. La question est interne au fonctionnement des banques, à leur devoir de prudence vis-à-vis des actionnaires et clients, malgré la pression de la concurrence.



Et si Poutine avait raison ?

A l’occasion de la nomination récente d’un nouveau directeur général du fonds monétaire international, Poutine a déclaré que le monde a changé, que de nouvelles puissances économiques sont apparues et qu’il faudrait bien changer le fonctionnement du FMI. Poutine avait ses raisons pour faire cette déclaration. Mais le tableau qu’il peint est réaliste. Le système monétaire international est devenu de plus en plus complexe. Il s’agit désormais d’un jeu à bien plus de deux ou trois joueurs (banques centrales), mais de plus d’une dizaine de banques centrales et de gouvernements. La complexité de ce système et de ses interactions dépasse vraisemblablement les capacités de calcul et de raisonnement de chaque joueur. Tant que ce fonctionnement sous sa forme actuelle perdurera, en permettant des politiques mercantilistes, une source permanente d’inflation monétaire et d’instabilité existera.

Crise ou phase du « cycle »

Le scenario d’atterrissage doux, en Amérique et en Europe, évitant une récession est de moins en moins probable. L’hypothèse d’une économie asiatique découplée aussi. .Dans ce scenario le plus pessimiste, les excédents des pays émergents ou producteurs de pétrole plongeraient, donc cette source de liquidité aussi.

Le pouvoir des banques centrales, en particulier Fed et BCE est très limité. Les facilités de crédit sont des ballons d’oxygène en attendant la chirurgie de la recapitalisation pour les banques ayant pris trop de risques (Quid des compagnies d’assurances ?) Celle-ci a commencé avec les augmentations de capital de plusieurs banques. C’est la solution par le marché. Si l’on peut appeler marché ce type d’achats. Est-ce plus acceptable et moins dangereux qu’une augmentation de capital par les puissances publiques occidentales, comme dans le cas d’Alsthom ? Dans une hypothèse plus sévère ce ne seraient pas 200 mais 400 milliards de pertes, montants significatifs par rapport aux réserves de dollars des pays émergeant et producteurs de pétrole. Mais il reste beaucoup de liquidités dans le marché et à un bon prix, il y aura des investisseurs pour recapitaliser les banques (W.Buffett dispose a lui seul de 45mds de liquidités).

La rédaction de ce texte date de décembre 2007.