Question :On ne cesse de comparer la crise actuelle à celle de 1929. Est-ce une référence pertinente ou un raccourci révélateur d’ignorance ou d’oubli ?

Jean-Pierre Chamoux : Elle en diffère par au moins trois facteurs nouveaux qui chamoux1.JPGcaractérisent la période présente par opposition avec l’époque d’avant-guerre : a/ l’extraordinaire diffusion du bien-être à travers la planète ; b/ la prépondérance des activités de services dans tous les pays développés ; c/ le rôle fondamental de l’intermédiation financière pour nourrir l’innovation et la création d’entreprise. J’en déduis que les analystes de la crise actuelle ne peuvent extrapoler ni le diagnostic porté sur 1929, ni a fortiori s’inspirer des remèdes du passé pour tenter de régler les difficultés présentes.

Q : Chocs de 1973, 1978, 1987, 1993, 2000,2007-2008 : quel est celui qui a fait le plus de dégâts ?

JPC : Les deux crises dites « du pétrole » ont profondément plombé l’Europe occidentale et nous en gardons encore des stigmates, de ce côté de l’Atlantique au moins. La crise de confiance de 2000 fut absorbée rapidement grâce au ressort du reste de l’économie, à l’optimisme des entrepreneurs de la « nouvelle économie » qui a continué de grandir depuis et à l’adaptabilité du milieu américain des affaires, notamment de la communauté financière qui avait déjà eu le nez creux en soutenant les NTIC depuis longtemps. Ce qui distingue la crise post-subprime, c’est sa dimension immédiatement planétaire et son effet implosif immédiat sur la richesse patrimoniale de tous et partout. Cette crise écrase tous les avoirs à travers le monde, de toute nature et de toute provenance. C’est ce qui la rend « systémique », donc si grave. A ce titre, elle est de la magnitude de celle de 1929, mais ni de même nature, ni de même contexte.

Q : Quel jugement portez-vous sur le rôle des médias pendant la crise actuelle ? Sont-ils des générateurs ou des réducteurs d’angoisse ?

JPC : Je suis dubitatif sur les explications de texte : j’ai très peu lu de rappels aux modes de fonctionnement réel des banques et des bourses, notamment pour souligner que ces activités sont profondément intégrées au coeur de chacun de nos Etats, qu’aucune novation ne peut être mise sur le marché sans avoir reçu l’aval préalable des autorités publiques (Trésor, autorités de contrôle ou de marché qui sont très proches de la fonction publique etc.) et que, en bref, ni la banque, ni les assurances, ni aucun autre intermédiaire financier ne vit sans rester en osmose avec ses autorités de tutelle, qui sont des personnes publiques partout dans le monde. En d’autre termes, j’aurais aimé entendre et lire que cette profonde interaction entre le milieu financier et la machine d’Etat impose à ce dernier d’assumer le risque systémique non seulement comme prêteur de dernier ressort (l’argument courant pour justifier son intervention aujourd’hui) mais aussi parce qu’il est finalement à la source de toutes les procédures financières, ce qui doit impliquer qu’il assume les conséquences de ses actes tutélaires.

Q : L’empirisme de Nicolas Sarkozy vous est-il une bonne méthode de traitement ?

JPC : Le président français a pu mettre en valeur sa grande aptitude à réagir rapidement et franchement à un événement imprévu. Son ton et sa vivacité réactive ont pris ses partenaires de vitesse, lui donnant un avantage compétitif indéniable. Il a de plus la baraka d’avoir été le président en exercice de l’Union au moment crucial et il a su en tirer parti. Le problème sera de transformer cette action immédiate en travail de long terme, d’assurer le suivi quotidien des intentions initiales et de garder la main sur les remèdes. Avec un oeil dubitatif sur ce candidat, je m’interrogeais pendant la campagne présidentielle sur son tempérament profond : « fera-t-il un empire libéral ou un empire autoritaire ? » Nous avons aujourd’hui une bribe de réponse à ce propos. Il ne privilégie guère la libéralisation économique dans ses penchants actuels, ce que je regrette car je ne pense pas que la démarche étatique soit la plus dynamisante pour notre vieux pays qui a besoin de se prendre en mains…

Q : Un nouveau partage des territoires entre l’Etat et le marché est-il souhaitable ?

JPC : Contrairement au lot commun, je continue de plaider en faveur d’une concentration de la puissance publique sur ses fonctions régaliennes. Sans entrer dans une argumentation soutenue, il suffit de rappeler ici que notre Etat est d’abord exsangue (et que ses promesses d’intervention sont donc un pousse au crime de la dette) ; que les rares moyens budgétaires qui seront déplacés vers l’intervention économique manqueront à l’exercice des fonctions régaliennes qui souffrent plus que les autres des aléas de la conjoncture depuis des lustres (armée, police, diplomatie par exemple) ; et pourtant ce sont ces fonctions régaliennes qui sont le corollaire essentiel d’une action politique crédible à l’extérieur de nos frontières, action que par ailleurs notre président affirme vouloir dynamiser. Nous savons, de plus, que l’interventionnisme suscite la collusion entre les groupes d’intérêt les plus puissants et l’administration, collusion qui nourrit aussi la corruption en élargissant le champ du patronage politique. Je continue donc de plaider fortement pour que la crise soit l’occasion non d’un retour à la politique industrielle, mais au contraire de la renaissance des vraies fonctions politiques auxquelles j’aimerais que se consacre un Etat fort, mais moins providentiel.

Q : Comment voyez-vous évoluer les rôles de l’Etat. 1/ en tant que pompier de l’économie dans les périodes de crise. 2/ en tant que régulateur ?

JPC : Je ne vois l’Etat que comme l’assureur de ses propres décisions en matière d’organisation des marchés et de finance. Quitte à revoir ultérieurement son rôle, sur une base moins ambiguë qu’aujourd’hui, dans l’organisation des marchés et dans les mécanismes de crédit ou d’assurance. Si la puissance publique était moins intervenue pour faciliter le crédit hypothécaire sans apport personnel aux Etats-Unis, sans doute n’y auraitil pas eu la crise des « subprimes ». Si l’Etat est condamné à éteindre l’incendie financier, c’est aussi en raison de sa tendance pyromane !

Quant à la régulation, elle mérite aussi d’être à nouveau politiquement évaluée : depuis une bonne trentaine d’années, précisément depuis la loi dite « Informatique & libertés » du 6 janvier 1978, la puissance publique n’a cessé de se défausser des tâches politiquement sensibles ou administrativement délicates sur des « autorités administratives indépendantes » qui, dans un premier temps, lui ôtent une épine du pied ; mais qui, dans la durée, entrent en conflit larvé avec l’autorité régalienne. Nous en avons de multiples exemples, très actuels : avec la CNIL, avec le CSA, la Halde, voire avec le Conseil de la concurrence dont les actes, sur la longue période, entrent parfois aussi en conflit avec l’exécutif, à un moment ou l’autre. J’ai du mal à admettre cette démultiplication de l’autorité publique qui me fait penser à un fin de règne où chacun rêve de reconstituer un fief inexpugnable, hors d’atteinte du politique, prétendument choisi pour sa compétence mais échappant finalement à toute responsabilité publique car il ne rend compte qu’à luimême ou à ses pairs, certainement pas au suffrage universel.

Après en avoir goûté quelque temps, je crois avoir vraiment fait le tour de ce type d’institution : en démocratie représentative, c’est un leurre qui ne trompe que ceux qui veulent bien être trompés. Je ne vois finalement plus que deux circonstances qui justifieraient un mécanisme de régulation publique extérieur à l’exécutif : celui de gérer une transition entre un état A et un état B définis à l’avance par un choix politique (choix promulgué par les instances exécutives par exemple entre un régime de monopole public et une situation de marché comme pour le téléphone cellulaire ; ou procédure de défaisance comme hier pour le Crédit Lyonnais et aujourd’hui pour AIG aux Etats-unis) ; et celui d’administrer un bien public selon des règles fixées elles aussi à l’avance par l’autorité politique, à l’intérieur d’un cadre administratif qui ne porte pas préjudice à l’autorité judiciaire (cas de l’assignation par enchères des fréquences radio-électriques ou de l’analyse pré-contentieuse des situations de marché, l’une des tâches qui échoit pour le moment au Conseil de la concurrence. Hors de ces situations transitoires ou de gestion publique délégués, je ne crois plus aux vertus de la régulation « indépendante », ni chez nous, ni ailleurs. Ses failles ont alimenté des piles entières de livres qui explorent les effets pervers ou les simples travers de ces institutions qui ne sont pas une panacée ! Que l’Etat, lorsque c’est son rôle, assume la conséquence de ses actes !

Q : Quel contenu concret mettez-vous dans les mots « confiance » et « valeur » ?

JPC : La confiance est une clé des échanges économiques et financiers. Très bien décrite par Peyrefitte dans sa thèse qui fut l’un de ses best-sellers (« La société de confiance »), on doit la prendre pour ce qu’elle est : une alchimie mystérieuse . Mais essentielle à la vie . Quant à la valeur, c’est une notion que j’estime particulièrement sensible aux circonstances, au contexte et au climat . La simple idée qu’il puisse exister une valeur immanente à quoi que ce soit est une contre-vérité que propagent pourtant les meilleurs traités de gestion ou de comptabilité. Nous avons un long chemin à faire pour reconnaître la valeur pour ce qu’elle est vraiment : un effet des circonstances particulières d’un marché.

Q : La référence à Keynes est-elle opportune ou aberrante dans la conjoncture actuelle ?

JPC : Le keynésianisme est historiquement daté. Son heure de gloire (il en a eu une au lendemain de la guerre) est derrière nous. Le monde de nos enfants n’est plus du tout celui dans lequel Keynes et ses élèves de Cambridge ont vécu. Les frontières ouvertes de nos pays, la communauté économique, la monnaie internationale qui est la nôtre sont d’une autre veine que la livre de 1930. Ce n’est pas une aberration de raviver la pensée keynésienne ; c’est de la nostalgie mal à propos dans une crise comme celle que nous vivons .

Q : Dans l’économie réelle, les dysfonctionnements sont physiquement visibles. Ils ne le sont pas dans l’économie immatérielle. Comment percer le mur d’opacité du monde virtuel ?

JPC : J’apprécie beaucoup cette façon de poser la question ! Mais je la perçois comme une simple opposition rhétorique, car elle ne correspond guère à une réalité empirique. Arcelor vient de démanteler de nouveaux hauts-fourneaux. C’est une conséquence directe de la crise financière. De ce seul fait, la valeur des actifs tangibles de cette industrie lourde (le parangon de l’actif concret pour nos économistes classiques) est tombée brutalement à zéro. Les friches industrielles qui les supportent deviennent un poids à tirer, ce ne sont plus des actifs fonciers négociables car il faudra les dépolluer, les démanteler etc. le tout à grand frais. Même dans l’industrie manufacturière la plus durable (sur le papier) et la plus lourde en capitaux, comme l’acier, la conjoncture que nous traversons peut réduire à zéro des actifs très concrets qui non seulement fondent du jour au lendemain comme neige au soleil, mais deviennent encombrants à gérer.

J’attends que l’on me démontre la différence de nature ou même de degré entre ces actifs tangibles et l’évaluation d’un « goodwill » ou d’une chalandise commerciale. Ce sont les circonstances du marché qui rendent les actifs négociables, ils ne possèdent aucune « valeur immanente » qui serait tombée du ciel et durerait indépendamment des circonstances. Demandez à un administrateur judiciaire ou à un commissaire-priseur ce qu’ils en pensent, eux qui sont confrontés chaque jour au défi de tirer parti d’un actif inscrit au bilan d’une entreprise ou d’un patrimoine familial mais qui ne trouve plus preneur qu’à la casse… L’actif ne vaut que s’il trouve une contrepartie le jour où l’on tente de le négocier contre des espèces. Sinon, sa valeur est mythique. Qu’il soit matériel ou incorporel ne change rien à l’affaire.

Q : Comment voyez-vous l’Acte 2 de la crise actuelle ? Au regard des expériences du passé, quel est selon vous le chantier prioritaire ?

JPC : Le chantier prioritaire est de rendre confiance aux gens, de restaurer un minimum de crédit courant, de faire fonctionner le marché interbancaire, etc. Au-delà, les grands travaux sont un remède pire que le mal car ils imposeraient, dans notre contexte européen en particulier, des procédures internationales interminables sans compter l’appel aux importations de toute nature comme l’a très bien montré la relance mitterrandienne. Ils pousseraient à un endettement public supplémentaire qui ferait probablement renaître une réelle inflation.