Voici trois décennies, il y avait des musulmans en Europe. Ils représentaient une proportion négligeable des populations. Ils étaient, pour l’essentiel, des migrants venus aux fins de travailler et qui, le jour venu, rentreraient dans leur pays d’origine. L’Europe était de population chrétienne. Elle était en plein essor, sûre de ce qu’elle incarnait, et elle regardait globalement l’avenir avec optimisme. L’empire soviétique, à l’Est du continent, ne semblait plus même une menace. La guerre froide paraissait ne pas pouvoir dégénérer en guerre chaude, et le statu quo semblait très envisageable.

Ceux qui, tels Jean-François Revel, jouaient les Cassandre, étaient lus avec respect, mais leur pessimisme semblait être une clause de style davantage qu’un diagnostic concernant le futur proche.

Trente ans plus tard, tout a changé, et nous sommes passés de manière rapide à une configuration très différente. L’empire soviétique s’est effondré, et la menace qu’il pouvait constituer est tombée en poussière. Les pays d’Europe centrale ont rejoint l’Europe occidentale. En parallèle, celle-ci s’est déchristianisée à un rythme accéléré. Elle s’est trouvée confrontée aussi à un paradigme économique radicalement neuf dont elle a encore du mal à discerner toutes les conséquences et toutes les implications : la globalisation que sous-tendent les nouvelles technologies de l’information.

Comme si ces mutations géopolitiques, culturelles et économiques ne suffisaient pas, s’est ajouté un facteur supplémentaire : un changement de la population. Les migrants musulmans ne sont pas rentrés dans leurs pays d’origine. Ils sont devenus citoyens des pays d’Europe où ils étaient venus travailler. Ils ont des familles et une descendance. Ils ont été rejoints et le sont chaque jour par d’autres migrants, musulmans eux aussi. Et si temples et églises se vident, les mosquées, elles, se remplissent et débordent. Dans tout le continent, les populations chrétiennes désormais sont vieillissantes, inquiètes, pessimistes alors que les populations musulmanes sont jeunes, moins inquiètes, moins pessimistes.

Depuis les attentats du onze septembre 2001, un facteur s’est ajouté au reste : le terrorisme islamique. Il y avait eu des alertes auparavant : les attentats de 1995 en France, des avions détournés et quelquefois détruits avec tous leurs passagers, les menaces de mort contre Salman Rushdie. Mais rien de tout cela n’avait donné forme et consistance à l’idée d’une menace. La destruction du World Trade Center et l’attaque contre le Pentagone, quasiment en direct devant les caméras de télévision du monde entier, les attentats ultérieurs à Bali, à Madrid, à Londres, la guerre contre le régime taliban et contre les bases d’al Qaida en Afghanistan, le renversement du régime irakien, les images de décapitation au couteau d’otages occidentaux se sont cumulés et ont donné lieu à une tout autre perception des choses. On a parlé de « choc de civilisations » par référence au livre de Samuel Huntington sans pour autant lire le livre jusqu’au bout. Certains ont prôné l’apaisement, d’autres la confrontation. Les premiers ont été accusés par les seconds de prôner l’aveuglement volontaire. Les seconds ont, eux, souvent, tenu un discours grossier et outrancièrement globalisant. L’islam nous a déclaré la guerre ont dit quelques-uns d’entre eux. Les musulmans tentant de défendre l’islam et de le dissocier du terrorisme se sont vus accuser de duplicité et de fourberie. Les dirigeants occidentaux qui proclamaient lutter contre le terrorisme et l’islamisme, mais pas contre l’islam ont été dépeints comme des traîtres par les plus extrémistes. Ceux qui comme moi ont tenté de parler de « bataille pour le cœur de l’islam » et qui ont évoqué le rôle clé de la Turquie dans cette bataille n’ont guère été entendus. Cette polarisation entre aveuglement et discours globalisant était et reste logique et facilement explicable, tout particulièrement en France où extrême-gauche et extrême-droite conservent une ampleur et un poids politique sans équivalents dans le reste du monde occidental. Le fait qu’elle soit logique et facilement explicable ne la rend pour autant pas pertinente.

Daniel Pipes est le penseur qui a théorisé et expliqué la « bataille pour le cœur de l’islam », et lui donner les moyens d’être entendu devrait permettre d’avancer vers la pertinence.

La réalité est que nous sommes en guerre, et que ceux qui le nient pratiquent effectivement l’aveuglement volontaire. Mais la réalité est aussi que nous ne sommes pas en guerre avec l’islam. L’islam est une religion qui est indéniablement porteuse de blocages, mais il n’est pas l’islamisme.

Or, c’est avec l’islamisme que nous sommes en guerre. Pour être pleinement exact : l’islamisme (appelé aussi islam militant, ou islam radical) a déclaré la guerre au monde occidental dans son ensemble, mais il a déclaré la guerre aussi aux musulmans qui ne sont pas adeptes de l’islamisme. Cette guerre se déroule actuellement dans tout le monde musulman, mais elle se déroule aussi dans les sociétés occidentales où, au sein des communautés musulmanes, se déroulent des batailles entre musulmans et islamistes.

Daniel Pipes montre ici où passe la ligne de démarcation. Il souligne, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, que l’islamisme n’a rien d’une religion et tout d’un dogme politique totalitaire. Il donne aussi des outils pour combattre et pour ne pas pratiquer la plus grave erreur que nous pourrions commettre : procéder à l’amalgame. Il montre que les musulmans oeuvrant pour la modération sont nos alliés, nos compagnons de lutte. Il nous aide à cibler le réel ennemi et à discerner, en outre, qui sont les idiots utiles qui lui facilitent le travail. Très précisément : les aveugles qui se crèvent eux-mêmes les yeux, mais aussi (ce doit être dit) ceux qui mettent tous les musulmans dans le même grand sac rudimentaire.

Lorsqu’il prend des exemples en Occident, Daniel Pipes les prend surtout aux Etats-Unis, ce qui est normal, puisqu’il est Américain, mais on peut aisément voir que les stratagèmes utilisés par l’islamisme et ses apologistes ont leurs équivalents de ce côté ci de l’Atlantique, et je ne doute pas que les lecteurs déchiffreront ce qu’ils ont à déchiffrer. Lorsqu’il parle de la Turquie, de l’Iran ou de l’Irak, aucune grille de lecture n’est nécessaire…

« Nous sommes au tout début de la guerre », disait récemment Daniel Pipes dans une conférence. « La guerre sera longue ».

Pour ce qui concerne l’Europe et la France, la guerre, ajouterai-je, survient en un moment d’extrême vulnérabilité sur de multiples plans. Notre tâche essentielle est sans doute de surmonter la vulnérabilité.

Je fais le pari que ce livre permettra de faire un grand pas dans cette direction.