Au mois de Juin 2006, l'Institut Turgot a reçu l'économiste et écrivain péruvien Hernando de Soto, dans le cadre d'une conférence organisée à l'Assemblée Nationale, sur le thème "Le Mystère du Capital" (titre de son livre traduit et publié chez Flammarion).

Hernando de SotoHernando de Soto est économiste. Il est le fondateur de l'Institut Liberté et Démocratie (ILD) de Lima, dont la mission est de promouvoir les réformes institutionnelles permettant aux pays émergents d'entrer dans l'économie moderne.

On trouvera ci-dessous la transcription de sa conférence, réalisée par David Bensadon, ainsi qu'un lien qui permet de télécharger l'intégralité de l'enregistrement vidéo effectué dans le cadre de la salle Colbert à l'Assemblée Nationale.

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LA TRANSCRIPTION DE LA CONFERENCE

L’Institut pour la Liberté et la Démocratie a été créé à une période où, en Amérique latine, la majorité politique était en difficulté, notamment à cause de la pauvreté qui persistait. Nous avons donc recherché des remèdes à cette pauvreté, telle qu’elle se manifestait au Pérou, en Amérique latine qui est notre contexte culturel, mais également aux Etats-Unis qui exercent une influence très importante dans notre hémisphère. C’est en effet là-bas que se forment les grands techniciens et la plupart de nos dirigeants, de gauche comme de droite, et c’est donc un contexte qu’on ne peut pas négliger.

Nous étions des Péruviens qui avions habité en Europe pendant très longtemps, et à notre retour au Pérou, au début des années 1970, le Sentier lumineux, un mouvement maoïste, très féroce, y faisait des ravages. Nous avions remarqué les similitudes avec le mouvement de Mao Zedong. Si le Sentier lumineux perdurait, avec ses membres hébergés et cachés par les gens pauvres du pays, c’est parce qu’il leur offrait une espèce de service. Personne n’aime avoir des guérilleros ou des terroristes dans son voisinage, sauf si ceux-là lui rendent un service. Le service offert aux pauvres était la protection de leurs activités. Ils n’avaient pas de titres de propriété, n’avaient pas le droit de leur côté, ils en étaient toujours les victimes. Mao Zedong l’avait également découvert à la fin des années 1940, quand il avait enfin commencé à faire des réformes agraires, et à distribuer des titres aux paysans à mesure qu’il descendait de Mandchourie.

Nous avons donc découvert au Pérou les traces du maoïsme. C’était alors très simple : si Mao pouvait le faire, nous les libéraux, allions le faire beaucoup mieux. Au Vietnam, Ho Chi Minh avait eu la même intuition : il avait défait les Américains avec beaucoup d’ingéniosité, en reconnaissant la propriété telle qu’elle était établie par la coutume, tandis que les Américains avaient opté pour l'Urban Planning, la planification urbaine. Ce n’était pas la même chose que la propriété, et Ho Chi Minh en avait profité pour se rallier une grande partie de la population.

Notre engagement politique se justifie par deux raisons : Tout d’abord, nous pensons que la propriété est le fondement du droit. C’est la condition nécessaire de la Rule of Law, de l’état de Droit. Mais, stratégiquement, nous nous trouvions alors à une étape séminale et c’était le moment de nous faire entendre. Lorsque nous avons commencé, la pensée majoritaire n’allait pas dans notre sens. Il nous fallut donc gagner à notre cause les hommes politiques péruviens, ainsi que les militaires, pour passer des réformes très vite. Avec ce genre de réformes, il faut agir vite.

La bataille des idées

Pourtant, le contexte culturel était défavorable, aux Etats-Unis comme au Pérou. Aux Etats-Unis, il y a des philosophes, des personnes d’ailleurs de grand prestige comme Samuel Huntington, qui croient sincèrement que les Latino-Américains, et nombre d’autres peuples de culture différente, ne sont pas faits pour le capitalisme, pas faits pour la liberté. Simplement parce qu’il leur manque toute une série de traditions nécessaires.

Le_mystere_du_capital.jpgBien sûr, personne, ni au Département d’Etat des Etats-Unis, ni dans les milieux intellectuels, ne le dit ouvertement mais, au fond, c’est une pensée partagée. Or il faut toujours s’adresser aux choses que l’on pense et plutôt qu'à celles que l’on écrit.

En outre nous avons, nous aussi, des Samuel Huntington en Amérique latine. Hugo Chavez est une espèce de Samuel Huntington. Il croit que les Latino-Américains ont des qualités uniques. Les Américains auraient un standard of life, un niveau de vie, mais jamais la qualité de vie que les Latino-Américains possèdent. C’est pourquoi il ne veut pas du marché libre, il ne veut pas du libéralisme.

Il fallait donc lutter sur deux fronts, tandis qu’au même moment, plusieurs études, publiées aux Etats-Unis, traitaient des comportements. L’une d’entre elles, réalisée par l’université de Michigan sur la confiance entre les personnes, et qui renforçait la thèse de Huntington, soulignait que la société de marché, c’est-à-dire une société d’échanges, nécessite un élément culturel absolument indispensable, à savoir la confiance.

Or, si les Anglo-Saxons possèdent ce sentiment de confiance au sein de leur culture, les Latino-Américains, eux, ne l’ont pas. Huntington a donc beau jeu d'alarmer l’opinion sur dangers de l’immigration mexicaine, qui va détruire la base même d’une culture qui permet la liberté, la démocratie, et les échanges stables entre gens qui ne se connaissent pas.

L’étude comparative de Michigan, sur le niveau de confiance interpersonnelle dans 80 pays, a eu un grand impact en Amérique latine. Ses résultats indiquent que les personnes qui ont les plus confiance envers leurs compatriotes sont les Norvégiens, à hauteur de 65%. Arrivent ensuite les Suédois, avec un taux de 60%. Approximativement, 50% des Nord-Américains ont confiance dans les autres Nord-Américains, mais seulement 6% des Mexicains, 7% des Péruviens, et 4% des Brésiliens se font mutuellement confiance. Cela a des conséquences dramatiques sur l’économie, car une société de marché est une société libérale, où les agents individuels peuvent avoir confiance l’un dans l’autre.

Les représentations qui permettent d’établir la confiance

Réussir à créer un sentiment de confiance est donc la priorité, et à ce titre deux anecdotes nous ont été très utiles pour notre travail.

Quand je suis arrivé à Washington DC, il y avait parmi les douaniers un blond aux yeux bleus, qui m’a demandé de m’identifier ; j’en étais très content. Je lui ai dit que je m’appelais Hernando De Soto, que la famille de mon père était venue d’Espagne il y a 380 ans, et que celle de ma mère venait de Gênes. Ils s’étaient établis au Pérou il y a 280 ans, et c’est là d’ailleurs qu’un grand amour est né entre les deux familles… C'est à ce moment-là que l’homme aux yeux bleus m’a interrompu : « arrêtez, montrez-moi votre passeport ». Je me suis alors rendu compte que c'était une fois que je lui avais montré mon passeport qu'il avait commencé à avoir confiance en moi. Il a regardé le passeport, les différentes pages, et même sa machine avait confiance en moi ! Le philosophe Bertrand Russell distinguait deux types de vérités dans le monde, celle par contact et celle par description, mais la seconde, qui inscrit les paroles sur le papier, est au fond celle qui détermine la vérité. Je me suis rendu compte que cela devait être vrai, puisque mon identité, c’est évident, ce n'est pas dans mon corps qu'elle se déplace. Ce monsieur ne m’a pas cru tant que je ne lui avais pas montré mon passeport, description sur du papier de mon identité.

Michel Foucault soutient que toutes les connaissances s’organisent dans des dimensions différentes de celles de la physique. En l'espèce, il parle d’épistêmê. Il existerait un lieu, un subconscient collectif (Kant parlait de représentation), où se rassemblent les informations sur le monde. En effet, les connaissances que nous avons, les cultures comme les préjugés, sont dans notre tête, mais on ne peut pas les en extraire directement ! Cependant, on peut en saisir des représentations pour savoir ce que l’on a en commun, et pouvoir se coordonner à travers les symboles et le langage. C’est donc ce qui me permet de m'identifier quand j'arrive aux Etats-Unis.

Ensuite je me suis rendu à mon hôtel de Washington, le même depuis quinze ans. C’est un tout petit hôtel, avec un petit lobby, et les trois personnes qui gèrent la réception sont toujours les mêmes. Je suis entré, j’ai reconnu Harry qui m’a accueilli :

« Quel plaisir de vous revoir, M. de Soto, cela fait si longtemps que je ne vous avais pas vu ».

J’ai rempli toutes les formalités, puis il m’a demandé comment je comptais le payer. Je lui rappela que je le paierais rapidement comme à l’habitude, dès la facture établie, mais il m’a alors repris :

« Ce n'est pas ça Monsieur, quelle carte de crédit allez-vous utiliser » ?

A cet instant, je me suis rendu compte au bout de ces 15 ans que ce Nord-Américain n’avait jamais eu confiance en moi. C'était en la CityBank qu'il avait confiance, pas en moi. Au fond, de même que c'est dans mon passeport que mon identité voyageait, de même, entre Harry et moi, c'est essentiellement le symbole de ma capacité à payer (en transférant mes liquidités d’un continent à l’autre) qui créait la confiance.

A ce moment-là, je fus persuadé que les statistiques qui nous viennent de Michigan étaient fausses. Au delà des chiffres, si un Américain ou un Norvégien peut avoir confiance dans une autre personne, c'est parce qu'il y a ce système de droit et de représentations qui lui permet d’établir un contact avec des personnes anonymes. Nous sommes peut-être tous frères et sœurs, dans un monde où il y a 6 milliards de personnes, mais on ne peut pas en connaître plus de 2000 ou 3000. Ce qui détermine la confiance entre deux personnes, c’est l’existence ou non dans un pays donné, d’un système de droit, qui commence par le droit de propriété, le premier pas de l’identification des personnes.

Les vertus de la propriété

Plusieurs chefs d’Etats nous ont récemment appelés, dont Olusegun Obasanjo, Président du Nigéria. Je le revois me demander combien de temps allait prendre la réalisation du projet d’établir à l’échelle du pays la propriété légale identifiée sur du papier, qui n’a rien à voir avec les objets matériels. Le problème était qu’il ne connaissait pas le nombre de Nigérians dans le pays, qu’il estimait entre 130 et 180 millions. Or, on peut avoir tous les systèmes d’identité que l’on veut, s’ils ne sont pas attachés à la seule chose qui ne bouge pas, qui est la terre, ceux-ci ne vont pas fonctionner. La propriété est à la racine même du système de l’identité.

C’est pour cette raison qu'aujourd’hui j’ai apporté une pomme, qui est ma pomme à moi. Je sais que Monsieur Raiman est témoin que cette pomme est la mienne. Pourtant, si nous la regardons, il n’y a rien sur cette pomme qui dise « ceci est la propriété d’Hernando de Soto» : qui dise que Monsieur De Soto peut la donner à d'autres, qu'il a pu l’acheter, qu'il peut la vendre, qu'il peut la louer, qu'il peut l’hypothéquer, qu'il peut s'en servir comme garantie. Je peux vous indiquer cent fonctions qu’une maison peut avoir, qu’une entreprise peut avoir, qu’une idée peut avoir. C’est grâce à la propriété, aux Etats-Unis et en Europe, que ces fonctions apparaissent, et c’est pour cela que l’économie ne fonctionne pas dans les pays en voie de développement. Si nous pensons à toutes les choses que peut faire un actif, et si nous pensons au fait que la majeure partie des actifs dans le Tiers-monde ou les pays de l’ex-Union soviétique ne sont pas enregistrés parce qu’il n’y a pas de système de propriété privée, et cela explique pour une grande part l’échec des réformes dites libérales.

J’ai récemment été invité par M. Alan Greenspan, Président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, qui avait lu nos travaux et connaissait nos actions à travers le monde. Au cours de la conversation, je lui demandai de quelle manière il estimait la quantité de monnaie à mettre sur le marché, pour s’assurer que chacun ait du crédit et puisse financer ses transactions. Le grand service de renseignements dont il disposait lui permettait-il de compter les produits qui franchissent les portes de chaque industrie ? Il a souri bien sûr, son service de renseignement n’était pas si puissant que cela. Ce qu’il faisait, m’a-t-il confié, était simplement « mesurer ces transactions », voir combien de titres de propriétés s'échangeaient sur le marché. Ce sont les représentations, enregistrées comme les passeports, qui permettent à M. Greenspan de connaître le mouvement des biens, tangibles comme intangibles. Il peut dès lors émettre la monnaie nécessaire pour que ces transactions soient financées.

Sans titre de propriété, les actifs sont un capital mort

Maintenant, imaginez un pays comme l’Egypte, où il n'y a que 8% des propriétés immobilières, et seulement 14% des entreprises qui soient légalement enregistrées. Comment déterminer la quantité de crédit nécessaire sur le marché ? L’ignorance porte non seulement sur la quantité, mais également sur la manière de mettre cet argent sur le marché.

Lorsque quelqu’un arrive dans une institution financière, il présente un papier qui se réfère à un bien, un flux de revenu identifié, que l’on tient pour un titre de propriété. C'est pourquoi on peut le mettre à l’escompte. Si on n'a pas une économie qui soit légale, représentée sur du papier comme l'est mon identité, on ignore non seulement la quantité de crédit nécessaire, mais également à qui le donner, comment le donner, et comment engager le risque.

M. Greenspan approuva, ce qui fut très instructif, car nous venions justement d'achever une mission auprès du Président Fox, au Mexique, qui a souligné que 47% des Mexicains travaillent à plein temps au noir, un tiers de plus y travaillant à temps partiel. Au total, ce sont donc 80% des Mexicains qui sont en contact avec le marché clandestin. Ils sont, en toute illégalité, propriétaires de 134 millions d’hectares, de 11 millions de bâtiments, et 6 millions de petites entreprises. L’Etat ne peut donc diriger ni le crédit, ni les systèmes d’assistance, ni quoi que ce soit. Ni gouverner.

Les Américains, à la suite des attentats contre le World Trade Center à New York, avaient parfaitement identifié en 3 jours qui étaient les terroristes sur le sol américain, grâce au croisement de différents registres. Mais on n’attrape pas toujours celui qui est en Afghanistan, parce qu’il n’y a pas de registre foncier là-bas. S’il n’y a pas de propriété, la police telle qu’on la connaît ne peut pas travailler, donc il ne peut y avoir ni crédit, ni sécurité, dans cette société qui se dit libre.

Comment, alors, attire-t-on l’investisseur ? Va-t-il faire comme l’oncle Picsou qui mettait des sacs d'or sur la table ? Quelqu’un qui va investir, ne demande-t-il pas en échange quelques actions de l’entreprise ? Ces actions sont des petites fractions de la propriété : donc pas de titre de propriété, pas d’investissement. Pas de titre, pas d’argent, pas de crédit, pas de sécurité. Et pas d’électricité.

De la même manière, quand vous vendez de l’électricité ou de l’eau en Amérique latine et en Asie, vous savez où finissent vos tubes et vos fils de cuivre, mais vous ne savez pas qui il y a à l'autre bout. C’est pour cela que vous avez besoin d’un système de propriété et c’est la raison pour laquelle, dans les pays du Tiers-monde, 60% de ceux qui reçoivent de l’eau ne paient pas leurs factures, et 40% ne paient pas l’électricité. Il y a donc une difficulté pour se développer, non parce que les gens volent, mais parce que les solutions techniques elles-mêmes, propres au problème de du recouvrement des créances, sont presque impossibles en l'absence de titres de propriété.

Si l’on veut avoir accès au crédit, la propriété est indispensable. Une bonne illustration est l’épisode de la privatisation de la compagnie péruvienne de télécommunication, qui était jusqu’alors gérée par l’Etat. La décision datait de 1990, mais l’opération a duré plus de trois ans, car personne ne voulait des titres de la société : le système juridique était totalement opaque, s’étant adapté au hasard des différentes nationalisations. Et personne ne comprenait ce droit-là. Trois ans, ce fut le temps qu'il fallut à notre Institut pour créer un système standard de propriété qu’un Français, un Allemand, un Espagnol, ou un Japonais puisse comprendre. À l'issue de cette période, grâce à la nouvelle loi sur la propriété des télécommunications, les actions qui auparavant valaient 55 millions de dollars sur le marché, ont été achetées à 2 milliards de dollars. Ceci, sans qu'on ait touché à l'entreprise. On n'avait pas repeint les murs, ni réparé les fenêtres cassées. On n'avait touché à rien. Tout ce qu’on lui avait donné, c'était des titres de propriété, et voilà soudain que la compagnie de téléphone n'allait plus produire uniquement des conversations téléphoniques, mais allait également développer les nouveaux systèmes de communication, à travers Internet. Elle pouvait désormais être assurée que la propriété des téléphones mobiles serait garantie par la loi. Tout à coup, la compagnie péruvienne existait sur les marchés internationaux, pouvait recevoir des participations et des crédits. Sa valeur fut multipliée par 37, simplement grâce à toutes les valeurs qu’une représentation peut prendre, et que l'objet matériel, à lui seul, ne peut pas refléter.

L’erreur, que même les libéraux ont commise, fut d’avoir accepté trop vite la théorie de valeur-travail, selon laquelle la valeur des choses provient du travail que l’on y met. Pourtant, la valeur des choses n’est pas le reflet du Manpower, mais plutôt du Power of Man. Ce n’est pas seulement le travail d’un homme qui compte, c'est surtout le pouvoir des hommes quand ils apprennent à collaborer entre eux. Il n’y a rien ici dans cette salle qui ait été créé par un homme seul. Toute chose exige une collaboration, une division du travail, une capacité à se rassembler pour réaliser ces merveilles. Cette équation nécessite trois conditions, directement liées à la propriété. Les scientifiques sont en train d’essayer de découvrir la vie sur Mars, ou sur la troisième lune de Jupiter. Que cherchent-ils exactement ? Des chats, des chiens, des dinosaures ? Non, bien sûr. Ils cherchent des choses élémentaires, comme les acides aminés, l’oxygène, l’eau liquide. S’il y a ces trois choses, on peut déjà parler de la présence de vie.

Que doit-on rechercher pour identifier un marché ? Les droits de propriété, la capacité de diviser le travail dans une entité, et la capacité de se spécialiser sur un marché plus grand. L’économie de marché, les marchés en tant que tels existent depuis longtemps. Jésus-Christ a jeté hors du temple les commerçants parce qu’ils l’avaient transformé en marché. Il savait très bien ce que c’était. Mais celui-ci n’était pas très riche, car il ne réunissait que les personnes qui se connaissaient auparavant. Les gens n’avaient pas non plus accès à un espace suffisamment étendu pour se spécialiser. Mais surtout, il n’y avait pas d’entreprise, car l’idée d’avoir une entreprise en tant qu’organisation juridique, que des personnes privées peuvent diriger, est une idée qui n’a pas plus de 150 ans. Auparavant, pour avoir le droit de se constituer en compagnie, il fallait avoir l’autorisation du Roi. En France, jusqu’à l’intervention de Coquelin, cette autorisation, ou un acte du Parlement, était nécessaire. Aux Etats-Unis, il fallait un acte du Congrès. Il y a seulement 150 ans que les privés ont aussi le droit de former une sorte de gouvernement pour gérer leurs biens. Les gens qui s’y opposaient, avançaient qu’il ne faut pas permettre à des personnes privées d’avoir de petits états dans l'état. La bataille des idées a pris plus de 100 ans pour faire accepter l’idée qu'on puisse se servir du droit pour une organisation.

Le résultat fut naturellement phénoménal, car l’apparition de systèmes standardisés a permis d’évaluer les risques et les possibilités d’investissement. On peut donc limiter la responsabilité de chaque acteur. On peut partager la propriété entre les ouvriers, les fournisseurs, les créditeurs, à l'image de cette pomme qui peut soudain être partagée entre 20, 30 ou 40 propriétaires. Elle peut servir pour des centaines de fonctions différentes qui sont, selon nous, le mystère du capital, sa ressource véritable. Ce n’est ni l’argent, ni la monnaie, comme le prétendaient Marx ou Adam Smith. C’est simplement la valeur des choses qui est capturée sur le papier, par le symbole, comme les notes de musique sont capturées par la partition.

Les hommes sont liés entre eux par différents moyens, que l’on est en train de découvrir. On peut s’entendre et se comprendre dans bien des domaines, grâce à la main invisible d’Adam Smith, ce que Hume nommait le collectif subconscient. Désormais, nous savons, ce qui est extrêmement important, que l’organisation de la propriété de l’entreprise permet d’atteindre ce résultat.



Considérons une petite entreprise typique dans un pays en voie de développement, ou dans l’ex-Union soviétique. Lorsque vous demandez à voir le chef, par exemple au Mexique, c’est généralement un Mexicain très viril, avec une grande moustache noire, qui se présente fièrement. Mais si on s’intéresse de plus près à sa femme, et la manière dont elle le regarde, on se rend vite compte qu’elle doit avoir au moins 70-80% des droits de vote en la matière. Et si on observe la scène encore plus attentivement, on peut penser que c’est la grand-mère, dans le coin, qui détient vraiment le pouvoir. On ne sait pas très bien, mais une chose est certaine, c’est que le jour où meurt le monsieur à la grande moustache, tout ça est fini. Or, dans une entreprise, c'est ce qui n'arrivera pas. Le printemps reviendra, parce que le droit de propriété crée une vie parallèle, notamment la responsabilité limitée et le crédit. La capacité des entreprises à créer la prospérité vient du droit, que l’Etat a peut-être emprunté, mais qui a été élaboré par le secteur privé, à la manière libérale.

Si ce droit n’existe pas dans les pays en voie de développement, alors il est évident que le capitalisme ne va pas fonctionner. Or, aujourd’hui, la plupart des personnes restent en-dehors de ce droit. C’est le cas, par exemple, de 90% des Egyptiens et d’au moins 80% des Mexicains. Ces personnes n’ont donc pas les moyens de devenir mondiaux, ni même seulement nationaux. En Amérique latine, depuis l’indépendance en 1820, toutes les tentatives pour instaurer une économie de marché ont échoué. En effet, on ne peut pas se contenter de reprendre la Constitution française, ou la Constitution américaine, et de les traduire en portugais, en espagnol ou en créole, pour créer une économie solide. Le système ne peut pas fonctionner car on ne donne pas à tous, les moyens nécessaires pour participer à la vie économique. Je ne sais pas de quelle façon ceci peut être utile aux Européens mais, sur les 6 milliards de personnes sur Terre, nous sommes 5 milliards de personnes à vivre dans des sociétés qui tentent de devenir des économies de marché, de la Russie à la Bolivie. C’est un phénomène crucial.

Le capitalisme, comme le libéralisme, n’a pas triomphé quand le Mur de Berlin est tombé, c’est le communisme qui a échoué. Le capitalisme doit encore trouver le moyen de se mettre en liaison, ce qui est très difficile lorsque, par exemple, 90% des Américains qui soutiennent notre Institut le font pour de mauvaises raisons. Ils pensent que nous sommes en train de défendre les actifs des riches, à travers la propriété, mais ils se trompent. Nous sommes simplement persuadés que la propriété est un instrument fantastique pour garantir la prospérité, la liberté, et une fraternité entre les hommes. C’est une démarche extrêmement pratique, et non pas idéologique. C’est la raison pour laquelle il est dramatique que si peu d’argent des programmes d’assistance pour les pays en développement, soit consacré à la mise en place d’un système de propriété, car ceci est absolument déterminant.

La propriété a été établie en premier lieu pour défendre les privilèges de la royauté, de certains seigneurs féodaux et de certains bourgeois, mais elle vient maintenant, miraculeusement, servir la cause de tous. Comment faire, dès lors, pour que les habitants des pays pauvres le comprennent ? Si on leur donne Bill Gates comme exemple, ils n’ont aucun moyen de s’identifier, de « faire le lien », et alors tout le monde accuse la droite de ne penser qu’aux plus riches.

Il est alors nécessaire de trouver un autre vecteur de communication. Dans chaque pays où nous travaillons, nous recherchons dans l’économie informelle, c’est-à-dire dans l’économie spontanée qui se développe en dehors du cadre juridique, où se trouvent les graines du droit.

L’étendue du système informel

La première tâche consiste à quantifier l’économie informelle. En Egypte par exemple, il a fallu compter un à un les bâtiments qui n’avaient pas d’enregistrement légal, et cela inclut ceux que l'État a bâtis pour les pauvres. Comment se fait-il qu'ils puissent être illégaux ? C’est très simple. La plupart des bâtiments fabriqués par l’Etat ont deux étages le jour de l’inauguration, mais si vous les photographiez au bout de quelque temps, ils en comportent six. Qui a construit les quatre étages supplémentaires ?

Nous avons donc fait des calculs, et nous avons découvert qu’il y avait 25 millions de personnes qui vivaient illégalement sur des terrains au bord du Nil. Après inventaire, il apparaît que les Égyptiens possèdent, en dehors du droit, approximativement 250 milliards de dollars de bâtiments, de machines et d’animaux. Cela représente 90 fois le montant total de l’aide occidentale à l'Egypte depuis la Seconde guerre mondiale. 55 fois le montant de l’investissement direct étranger depuis que Napoléon a quitté le Caire, et 35 fois la valeur financière de la Bourse égyptienne. C’est 40 fois plus que tous les prêts de la Banque mondiale. En conséquence, les actifs de l’Egypte sont déjà entre les mains des Egyptiens mais, faute de titres de propriété, ils restent du capital mort.

Toutes ces personnes, comme dans la plupart des pays du tiers monde, ont commencé à migrer vers les villes. La démographie urbaine explose : Port-au-Prince, en Haïti, a été multiplié par 17 les 35 dernières années. Toutes les grandes villes algériennes ont grossi 15 fois pendant les 40 dernières années. Soudain, dans tout le tiers monde, ce que l’on voyait habituellement dans National Geographic ou dans Géo, se retrouve dans les quotidiens. Ce sont devenus des problèmes politiques ; les personnes sont venues chercher le marché, et s’ils peuvent aller à New York ou Paris au lieu de migrer à Alger, c’est là-bas qu’ils iront. Il n’y a aucun doute là-dessus. Or, nous ne sommes pas en mesure de leur donner des infrastructures, et pour une raison simple : les personnes qui s’occupent généralement des pauvres dans le monde sont de gauche, et malheureusement ils ne connaissent pas la solution. A l’inverse, ceux qui la connaissent ne s’occupent pas des pauvres.

Nous avons donc voulu réunir au sein de notre Institut les uns et les autres, c’est pour cela que 70% d’entre nous viennent de l’extrême gauche. Nous nous sommes simplement rendus compte que le libéralisme est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus flexible, beaucoup plus fin et développé que le marxisme. De plus, nous savons accepter certaines propositions valides du marxisme, dont les classes. Qui peut soutenir qu’il n’y a pas de différence entre les pauvres et les riches ? Toutefois, Il est possible d’accepter ce fait sans entrer dans une logique redistributive, mais en recherchant au contraire la solution pour ne plus avoir à intervenir, pour que cela cesse. Un marxiste qui s’est rendu compte, comme Marx le savait, que la question des classes et le problème de l’argent étaient essentiellement métaphysiques, peut le comprendre. C’est la première partie de la solution.

L’expérience du terrain

La deuxième partie consiste, pour mon équipe et moi-même, à se rendre sur le terrain, là où se trouvent les plus pauvres. Nous avons maintenant un contrat avec Benjamin Mkapa, Président de la Tanzanie, pays traditionnellement de gauche depuis son indépendance. Nous envoyons là une équipe restreinte de 5 ou 6 Péruviens, et recrutons quelque 100 ou 150 Tanzaniens. Pour aller là où les registres ne sont pas encore parvenus. En enquêtant sur les traces de la propriété, qui est la porte d’entrée au monde du droit, la première chose découverte fut qu’il n’y a pas une seule tribu en Tanzanie qui ne soit propriétaire de terres. Les titres de propriété n’y sont pas émis par l’Etat, mais par les maires, les associations locales, le Président Hugo Chávez, Fidel Castro ou Mao Zedong. Tout le monde distribue des droits de propriété.

Si nous demandions une assistance technique aux Européens pour établir des titres de propriété, ils nous donneraient ce qui correspond aux besoins et aux nécessités de l’Europe, qui ne sont pas les nôtres. Il fallut donc le faire nous-mêmes. Nous savons maintenant qu’en travaillant 8 heures par jour, mettre en place un système de droits de propriété prend 25 années à Manille, 17 années en Egypte et 21 au Pérou. Cette période correspond au temps nécessaire d’adaptation aux modèles européens. Cela peut paraître long, mais il ne faut pas oublier que l’Europe a plus de mille ans. d'histoire. Or, la grande migration des campagnes vers les villes n’a commencé dans ces pays il y a trente-cinq années seulement. Que devions-nous faire pour aller plus vite ? Subir nous aussi deux guerres mondiales afin de trouver la vérité ? Cela n’est pas envisageable, vous l’avez déjà vécu et souffert.

Les germes du droit

En Tanzanie, les commissaires politiques se sont aperçus que les habitants aimaient avoir une trace écrite des transactions. Ils ont alors commencé à noter les différentes transactions dans des livres qu’ils conservaient. Ce sont les premiers des futurs registres de la Tanzanie, c’est évident. De même, le commissaire politique peut vous donner une identité (illégalement bien sûr), et si vous cherchez un Tanzanien dans ce pays de 70 millions de personnes, c’est là qu’il faut regarder. Ces procédés ne sont rien de moins que les germes du droit. Lorsque quelqu’un vend du bétail à 100 kilomètres de sa maison, il ne peut pas rentrer chez lui les poches remplies d’argent. Le vendeur lui remet donc un papier, avec ses empruntes digitales, qui représente un titre de propriété. Tous les transferts sont écrits, et même si ce n’est pas parfait, c’est un début. La propriété est une caractéristique humaine. Ce n’est pas une caractéristique anglo-saxonne, ce n’est pas une caractéristique française, c’est une caractéristique des hommes. Chaque mètre carré de terrain correspond à un titre de propriété. Chaque vache a une marque privée. Des systèmes de standardisation apparaissent, alors que les Tanzaniens gagnent moins de 240 euros par an.




L’émergence d’un droit parallèle, en marge du système officiel

Au Mexique, les entrepreneurs doivent posséder une licence pour ouvrir une entreprise de transport. Cette mesure, la population la juge injustifiée et trop contraignante, et l’on voit aujourd’hui que derrière une seule devanture se cachent parfois jusqu’à 40 entreprises clandestines. Le long des voies publiques dans les pays en voie de développement, il y a toutes sortes de kiosques, attribués selon des contrats privés. Alors il y a de la propriété privée sur la voie publique au Mexique. Lorsque l’on regarde sur le dos des factures, on peut voir aux ratures que le bénéficiaire a changé six fois, parce qu’on s'en sert comme moyen de paiement. Dans ces pays, il ne faut pas rechercher quelle est la monnaie, mais plutôt quelle est la capacité à servir de monnaie, des objets qui peuvent devenir un moyen de paiement. Il y a des biens qui sont 100% de la monnaie, d’autres qui en sont à 80%, enfin certains sont très peu liquides. Les êtres humains, quand l’Etat ne leur a pas donné de monnaie, ont créé la leur propre. On est en train de le découvrir.

Lors de la restauration japonaise, qui a eu lieu à la fin du XVIIIe siècle, les Japonais ont importé une grande partie du droit de la France et de l’Allemagne, pour régir le système de propriété. Mais ils l’ont utilisé non pas pour libéraliser l’économie, mais pour raffermir les droits des seigneurs féodaux. Ce n’était pas une libération, ce n’était pas une réaction contre la pauvreté. Le résultat est que cette restauration était beaucoup plus agressive qu’on ne le croyait, de nombreuses émeutes ont éclaté, en réaction contre le retour de la féodalité dissimulée sous le libéralisme. Il est important de ne jamais oublier que la droite conservatrice est sauvage, elle manipule les libéraux de la même manière que les communistes utilisent les sociaux-démocrates. Nous nous sommes rendus compte que les gens, sous la classe féodale, se sont organisés. Il existe un système informel, en parallèle avec le droit officiel, comme en Afrique, ou en Amérique latine. Les seigneurs féodaux voulaient assurer leurs rentes et lever des impôts, mais finalement, cela faisait longtemps que les gens s’entendaient pour échanger, pour se louer. Il y avait un autre droit, en-dessous du droit officiel, et ce Droit était importé d’Europe.

Pour conclure : diffuser le capitalisme

De même qu’on ne peut pas construire une charpente à mains nues, de même on ne peut pas penser et agir sur un marché avec les cerveaux seuls. Il y faut un système de droit. La main invisible d’Adam Smith, c’était le droit et ses symboles. Il ne l’avait pas identifié à l’époque, mais il releva tout de même que « toute chose devient capital quand on peut la fixer sur autre chose ». Les actifs sont déjà présents dans les pays en développement, sous forme de capital mort. Le droit peut leur redonner vie.

Pour nous les libéraux, l’idée de la liberté est née en Europe, c’est l’apport de vos ancêtres. Elle s’exprime aujourd’hui différemment aux quatre coins du monde. Il est très important de la localiser, car si le capitalisme reste réservé à une partie de la population, c’est du mercantilisme. Nous avons l’honneur d’être en Chine maintenant. La croissance y est formidable dans l’Est du pays, de l’ordre de 9 à 10% . Mais nous savons qu’à l’Ouest, où il n’y a pas encore de système de propriété, 47 000 révoltes paysannes ont eu lieu l’année dernière. Les Chinois y repoussent des armées de mille policiers à la fois, cassent leurs voitures. Une réflexion de Marx est très juste : le capitalisme a le problème de se concentrer. Il faut se donner les moyens, sans perdre la liberté, de s’assurer que le capitalisme soit une opportunité pour chacun. Un Bill Gates au Pérou, par exemple, serait pour nous injustifiable, car il est clair qu’il jouirait d’un privilège. Pourtant aux Etats-Unis, c’est une situation parfaitement acceptable, parce que chaque Nord-Américain sait que Bill Gates a eu la même opportunité que lui. Il y a du fair-play.

Le grand défi des libéraux est de savoir comment créer ce fair-play, et se mettre à nouveau en contact avec leur racines. Je n’ai aucune leçon à donner aux Européens, mais pour nous, en tout cas, cela paraît être le chemin.